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samedi 25 juin 2011

Paul Wenz, l’écrivain du bout du monde

En Australie, la littérature eut une naissance difficile. Sur ce continent découvert à la fin du XVIIIe siècle, l’administration anglaise ne se préoccupa d’abord que de bâtir des colonies pénitentiaires avant que le « golden rush » de 1851 n’en fasse une importante terre d’immigration. Lointaine, immense, désertique, ce n’était a priori pas la contrée la plus hospitalière pour un écrivain désireux de populariser son œuvre. Si son exotisme en faisait bien un idéal lieu d’aventure pour les auteurs européens (Les Enfants du capitaine Grant de Jules Verne par exemple), ses natifs ou ses immigrés se souciaient avant tout d’y faire fortune en partant à la conquête des infinis territoires qu’elle recélait. À la fin du XIXe siècle, l’émergence des deux grandes villes, Melbourne et Sydney, favorisa le développement de foyers culturels. Les premiers mouvements littéraires y apparurent bientôt, notamment sous l’impulsion d’une revue, The Bulletin, qui contribua par ailleurs à forger le nationalisme australien en exaltant le « bush », ces terres sauvages de l’intérieur où les colons partaient s’aventurer.
À cette même époque, un jeune Français d’origine rémoise, Paul Wenz (1869-1939), débarquait en Australie pour les besoins du commerce familial. Enchanté par le pays, bientôt marié à une fille de squatter*, il décida finalement de s’y installer à l’âge de 28 ans. Au cœur de la Nouvelle Galles du Sud, à Forbes, il bâtit sa propriété, vivant de l’élevage de moutons et du développement local de l’entreprise familiale de lainage. Deux ans plus tard, en 1900, ses premières nouvelles paraissaient dans L’Illustration, ayant principalement pour thème et lieu l’Australie.

Qui est Paul Wenz ? Né au sein d’une riche famille protestante de Reims, grand ami de Joseph Krug (héritier de la célèbre marque de champagne), il fut envoyé par ses parents à Paris afin d’effectuer sa scolarité à l’École alsacienne. C’est là qu’il eut pour camarades André Gide et Pierre Louÿs, ce premier évoquant d’ailleurs furtivement la figure du « grand Wenz » dans ses mémoires (Si le grain ne meurt, p. 81). Élève assez médiocre, Paul Wenz rêvait déjà de partir et ne brillait apparemment qu’en composition. Dès 18 ans, il entreprit ses premiers voyages vers l’Amérique et l’Afrique avant de faire de l’Australie sa terre d’adoption. Bien qu’à la tête d’une propriété, son éducation devait finir par le porter vers l’écriture et, les circonstances l’ayant placé sur des terres largement inconnues du public français, il eut la bonne idée d’exploiter cette opportunité. Son premier recueil ne cache d’ailleurs pas l’orientation décidée puisqu’il s’intitule À l’autre bout du monde (1905, publié sous le pseudonyme de Paul Warrengo).
Peu après ce coup d’essai, Paul Wenz publia son premier livre en anglais, Diary of a New Chum (Melbourne, 1908), sorte de bréviaire pour ce qu’on appelait les « new chums », ces gens nés hors de l’Australie qui venaient s’y installer pour travailler dans les stations et grandes propriétés. Lui-même « new chum », Wenz y décrit en quelques courtes scènes les péripéties habituelles rencontrées par cette catégorie d’immigrés. Dans ce récit sans grand relief, une intrigue des plus fantomatiques est reléguée derrière les descriptions du quotidien du « new chum ». Du fait de son caractère pointu, l’ouvrage eut une publication plutôt confidentielle et exclusivement locale.

La carrière de Paul Wenz prit un important tournant au cours des premières années du XXe siècle. Ayant rencontré Jack London de passage à Sydney, il se lia d’amitié avec celui-ci et entreprit la traduction de son livre Love of Life. En 1909, au cours d’un voyage en France, il reprit contact avec son ancien camarade André Gide qui venait tout juste de lancer la Nouvelle Revue Française et commençait à se faire connaître. Wenz qui achevait la rédaction d’un nouveau recueil de « contes australiens », Sous la Croix du Sud (Plon, 1910), en profita pour lui en soumettre les épreuves avec l’espoir que l’entregent de son illustre ami puisse lui donner une plus large visibilité en France. De fait, Gide fut enthousiasmé par Le Charretier, nouvelle qu’il fit aussitôt publier dans la Nouvelle Revue Française. Sans être à notre avis extraordinaire, il est vrai que cette nouvelle et quelques autres du recueil montrent de belles qualités, promenant le lecteur à travers l’Australie du bush et jusqu’à l’île d'Upolu où repose Stevenson.

Comme le premier recueil publié en 1905, ce second livre en français eut un certain succès et fut réédité dès l’année suivante. Encouragé par ce bon début, Paul Wenz entreprit alors l’écriture d’une œuvre plus ambitieuse, confiant à Gide dans une lettre du 16 novembre 1912 qu’il s’agirait peut-être d’un roman, même s’il craignait que son français « ne sente terriblement l’eucalyptus ou la menthe ». Ce fut bien un roman, L’Homme du soleil couchant, mais la Première Guerre Mondiale en repoussa la parution à 1923. Resté en France durant toute la durée du conflit, Paul Wenz collabora à la Croix Rouge avant d’être envoyé à Londres comme officier de liaison. C’est là que sa relation avec Gide atteint probablement son apogée puisque ce dernier, précisément en train de découvrir la langue anglaise, était curieux de tout ce qui avait trait à la vie littéraire locale et multipliait les contacts sur place (on sait qu’il fit un voyage en Angleterre en 1918 avec Marc Allégret). Par l’entremise de Gide, Wenz rencontra ainsi Joseph Conrad, Arnold Bennett et John Galsworthy.

Dès 1919, ce fut le retour en Australie, tandis qu’en France paraissaient Au pays de leurs pères, écrit durant la guerre, et, peu après, L’Homme du soleil couchant. Ce dernier livre, adoptant une trame semblable à celle de Diary of a New Chum, montre un jeune Anglais que l’amour a poussé à la poursuite d’une femme en Australie. Là, désespérant de la conquérir, il entame une improbable carrière de « new chum », alternant les petits « jobs » avant de se lancer à la recherche de l’or. À parler franchement, c’est un roman plutôt médiocre et languissant qui n’a pour seule valeur que l’atmosphère qu’il parvient à rendre. En effet, comme dans ses nouvelles, Wenz exploite les particularismes et mœurs de l’Australie avec un certain talent : solitude des espaces, menaces de la nature (feux, serpents, sécheresse…) et folies humaines en sont les composantes. La fièvre de l’or, par exemple, est fort bien restituée :
« Le reste de la soirée se passa à raconter des histoires de découvertes d’or : chacun avait la sienne à dire. On cita les hasards étranges qui montrèrent de l’or dans un trou de lapin ; dans les incisives d’un mouton qui avait brouté là où plus tard il y eut un champ d’or. On rappela l’or qu’on avait trouvé dans une rue de Ballarat, dans une brique d’une maison de Bendigo. Chacun s’en fut coucher, la tête tournée par tous ces récits de fortunes faites en se baissant. »

Isolé à l’autre bout du monde, Wenz ne tarda pas à perdre contact avec son puissant allié de la NRF. Il faut dire que de son côté, André Gide ne se faisait plus beaucoup d’illusions sur les qualités littéraires de son ami qui continuait inlassablement à lui envoyer ses manuscrits. Sans jamais rompre avec lui, Gide exprima ses doutes et tenta de le conseiller avant d’espacer plus longuement ses réponses. D’après Michaël Tilby, auteur d’un article assez cruel dans Le Bulletin des Amis d’André Gide (n°129, janvier 2001), il ne savait comment se débarrasser de cet encombrant ami dont Rivière et Gallimard avaient condamné les œuvres sans appel. Abandonné par eux, Wenz fut dès lors moins productif pendant plusieurs années, avant de publier en 1929 Le Jardin des Coraux et surtout L’Écharde en 1931. S’il y a bien un roman de Wenz à lire, c’est peut-être celui-ci, son dernier : pour une fois, l’intrigue est bien construite, l’écriture est agréable et le charme des descriptions du bush australien toujours là. Racontant l’arrivée d’une « house-keeper » belle et ambitieuse au sein d’une ferme tenue par trois célibataires, ce roman décrit l’évolution d’une jalousie qui, comme une écharde, poursuivra toute sa vie le héros qui en est victime. Si l’on peut déplorer tout au plus quelques précipitations dans le déroulement du récit, il y a là un beau roman.
Ce devait être son chant du cygne. Après un dernier voyage en France en 1938-1939, Paul Wenz rentra à Forbes où il mourut d’une fièvre subite le 23 août 1939, à l’âge de soixante-dix ans.

La question s’est posée de savoir si Paul Wenz doit être considéré comme un écrivain français ou australien. Contrairement à d’autres cas célèbres, aucun des deux pays concernés n’a jamais vraiment cherché à se disputer sa nationalité. Il est par ailleurs faux de dire, comme on peut hélas le lire sur Internet, qu’il est un « classique » en Australie. Toutes les librairies que nous avons pu visiter à Melbourne ou à Sydney sont vides de la moindre œuvre de Paul Wenz. La colossale Histoire de la littérature australienne que nous avons consultée se paie le luxe de ne pas même mentionner cet auteur. Rien toutefois de très étonnant lorsque l’on sait que Wenz écrivit toute son œuvre, sauf un livre et quelques nouvelles, en langue française et à destination du public français.
S’il reste assurément un écrivain amateur par le ton convenu de ses récits et l’écriture trop classiquement appliquée qu’il y emploie, ses livres n’en restent pas moins fort instructifs sur toute une époque de l’Australie. La vie du bush, ses métiers (les « boundary riders », « swaggies » et tondeurs des stations), les Noëls fêtés par 35°c, la ruée vers l’or, la sécheresse et les feux, tout ce folklore inconnu pour les lecteurs français est retracé dans son œuvre. Unique écrivain français en son domaine, il apparaît donc comme un lecture nécessaire sinon indispensable pour tout Français curieux de littérature qui passe en Australie.

Mais laissons à André Gide le soin de conclure par ce beau portrait qu’il fit de Paul Wenz :
« Je contemple avec admiration ce colosse superbe, sous qui tous les fauteuils semblent plier. Son visage puissant exprime une énergie calme et douce ; il est beau tout entier. (…) Il parle de Java, de Pékin, des silences profonds dans les forêts de Nouvelle-Zélande ; et, dans l’île du Pacifique, de la tombe de Stevenson. Il parle de sa ferme aux pacages immenses où des eucalyptus géants se dressent, isolés, arbres abandonnés, en ruines, dont l’intérieur pourri forme cheminée jusqu’au ciel ; pour fêter l’arrivée d’un ami on en sacrifie quelques-uns qu’on allume ; il parle de la sauvage étrangeté, dans la nuit vaste, de ces torches immenses. Il m’invite à l’aller retrouver là-bas. »

Lucien JUDE

NB : En France, les éditions de La Petite Maison ont réédité la plupart de ses livres à la fin des années 1980. Il y a peu, L’Écharde a reparu aux éditions Zulma (2010). En Australie, un petit club d’érudits franco-australiens entretient la mémoire de Paul Wenz, tout récemment encore en cherchant à sauver sa bibliothèque à Forbes.

* à l'origine occupants sans titre d'une terre de la couronne devenus peu à peu l'équivalent d'une sorte d'aristocratie terrienne (source P.W. dans L'Homme du soleil couchant).

Images : portrait de Paul Wenz par son frère en 1905 (source ici), Paul Wenz (à droite) et son "partner" Dobson fêtant l'achèvement de la maison de Nanima à Forbes, en 1898, avec une caisse de champagne Krug (source ici), photographie de Paul Wenz et Jack London à Sydney vers 1906 (source ici), couverture de la NRF en mars 1911 mentionnant une note à propos de Sous la croix du Sud de Wenz (source ici), portrait de Paul Wenz par Paul Laurens (source ici), couverture de L'Écharde, réédité chez Zulma en 2010 (source ici), photo de Wenz sous un gumtree de Nanima (source ici).
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vendredi 24 décembre 2010

Noël chez les libraires

Cette période est comme toujours propice aux nouveautés dans le monde de l’édition : inédits, rééditions, compilations, viennent envahir les présentoirs. Par devoir et par altruisme (c’est Noël), les Septembriseurs vous signalent quelques-uns de ces livres, sans oublier d’en mentionner certains qui ont pu sortir plus tôt dans l’année. D’avance prévenons le lecteur qu’il sera beaucoup question de livres de poche, notre prédilection en ce domaine étant après tout des plus légitimes : pratique, relativement peu coûteux, bien présenté, le livre de poche l’emporte très souvent face aux austères éditions sur papier chic que d’anachroniques éditeurs continuent de répandre avec une largesse démesurée.

Les admirateurs de Stendhal peuvent enfin se féliciter de la sortie de son Journal en poche, chez folio, bien que le millier de pages qui le compose ne rende pas sa tenue très pratique (deux tomes eussent été souhaitables, mais folio a ses manies…). Quelques pinailleurs pourraient néanmoins déplorer le manque d’exhaustivité du texte. En effet, préfacée par Dominique Fernandez, cette édition d’Henri Martineau déjà publiée par la Pléiade (Œuvres intimes, 1955) représente ce que Victor Del Litto a appelé le Journal « élaboré » et couvre la période 1801-1823. Or, dans la version que ce dernier avait donné en 1981 à la Pléiade, le Journal « élaboré » était enrichi d’un Journal « reconstitué » (composé d’annotations, fragments et notes retrouvés dans les manuscrits et livres), au point de prolonger le Journal jusqu’à la mort de l’écrivain en 1842. Quoi qu’il en soit, cette première édition en poche reste des plus louables. En outre, comme le souligne Xavier Bourdenet, qui a supervisé ladite édition, cette version du Journal a le mérite d’être révisée puisque certains manuscrits jusqu’ici demeurés inaccessibles ont pu être consultés et de nombreuses erreurs de retranscriptions ainsi corrigées.

Plusieurs auteurs dont nous avons parlé sur ce blog ont connu cette année de nouvelles éditions en poche alors même qu’ils paraissaient rangés pour de bon au purgatoire. Tout d’abord, il s’agit évidemment de Paul Bourget dont Le disciple a été republié dans la collection Livre de poche avec une intéressante préface d’Antoine Compagnon. De son côté, Le désespéré de Léon Bloy est ressorti chez GF, tandis que La femme et le pantin de Pierre Louÿs a vu une double réédition en septembre, chez Livre de poche et folio. Toujours à la rentrée, le premier roman de Gabriel Chevallier, La peur, qui raconte son expérience de soldat lors de la Première Guerre Mondiale, a connu sa première réédition en poche depuis 1968 en grande partie grâce au Dilettante qui l’avait exhumé voici deux ans (livre de poche).
Un inédit de Malaparte est venu rejoindre les incontournables Kaputt et La peau en poche : Le compagnon de voyage, court récit écrit peu après la guerre qui narre, en 1943, le périple d’un soldat ramenant la dépouille de son lieutenant depuis le sud de l’Italie jusqu’à Naples. Sans être extraordinaire, ce livre devrait au moins satisfaire les amateurs de l’écrivain italien qui y retrouveront cette période immortalisée dans La peau : l’Italie de la débâcle.

En dehors des livres de poche, signalons la réédition des Poneys sauvages de Michel Déon dans une version légèrement remaniée par l’auteur (Gallimard, Nrf). Ce grand roman demeure des plus passionnants pour qui s’intéresse à l’histoire politique, plus précisément aux trente années qui s’écoulèrent entre 1940 et 1970 : Seconde Guerre Mondiale, guerre froide, décolonisation, les destins des cinq personnages principaux sont bringuebalés au gré de ces événements.
Un autre auteur qu’on aurait pu croire enterré et qui, à la réflexion, s’en sort à merveille si l’on en juge par le nombre de rééditions est Maurice Barrès. Considéré à juste titre comme l’un des plus éminents bourreurs de crâne du parti nationaliste, cet écrivain garde pour lui quelques bons romans (La colline inspirée entre autres) et des récits de voyage au charme désuet. Voici que ses Cahiers sont réédités dans une belle présentation en deux tomes aux Éditions des équateurs (tome 1, 1900-1911, avec une préface d’Antoine Compagnon (encore), sortie du tome 2 en janvier 2011).
Enfin, pour les inconditionnels de la Pléiade, rappelons que les œuvres complètes de Boris Vian sont désormais disponibles dans cette collection de luxe. La mode des « appareils critiques » dont on connaît bien les ravages explique pourquoi la mince œuvre romanesque de cet auteur nous vaut deux volumes entiers… Espérons que chacun y trouve son compte !

Lucien JUDE

Images : couverture du Journal de Stendhal (source ici), couverture du Compagnon de voyage de Malaparte (source ici), couverture de la nouvelle édition des Poneys sauvages de Déon (source ici).
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lundi 30 août 2010

Jean de Tinan, météore ou feu follet ?

Jean de Tinan (1874-1898) est bien oublié aujourd’hui, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour autant, est-ce si étrange lorsque l’on sait que cet écrivain est mort à l’âge de 24 ans ? Ne faut-il pas au contraire saluer la remarquable longévité de ses œuvres — une en particulier — et la survivance de son personnage de dandy ? Incontestablement, un mythe est né de sa mort si brusque. Ce mythe l’a montré tel un météore, auteur maudit emporté à la veille d’une œuvre immense. N’était-il pas à cette époque un proche de Pierre Louÿs, André Gide ou Paul Valéry, tous encore inconnus ou presque, et aux côtés desquels sa signature figure dans le numéro 2 du Centaure, l’une de ces revues littéraires aussi éphémères que brillantes qui pullulaient à la fin du XIXe siècle ? D’aucuns cependant eurent tôt fait de railler ce prétendu génie dès après sa mort. Cet « anti-mythe » montra Tinan sous les traits d’un habile mirliflor déguisé en littérateur. Mort à 24 ans, certes, et quel chef d’œuvre ? N’est pas Lautréamont qui veut !

Faisons la part des choses, comme on dit. La très belle édition des Œuvres complètes de Jean de Tinan est parue chez 10/18, en 1980, dans l’intéressante série « Fins de siècles » dirigée par Hubert Juin. En deux volumes, elle recense tous les textes importants publiés par le jeune homme dans sa courte vie littéraire, soit deux romans (dont un inachevé), un essai, une chronique, une biographie et quelques articles. Beau bilan quoi qu’on en pense.
Parce qu’elle permet de saisir toute l’étendue du champ littéraire dans lequel s’inscrivait le jeune écrivain, la lecture de cet ensemble s’avère passionnante en dépit de l’inégale qualité des œuvres présentées. Ainsi, il faut d’emblée écarter le très médiocre Document sur l’impuissance d’aimer, sorte d’essai maladroit sous forme de journal qui aboutit à un plat recueil de jérémiades. De même, les articles et chroniques de Jean de Tinan au Mercure de France ou au Centaure ont beaucoup perdu de leur intérêt. La plupart des noms cités sont parfaitement oubliés et le tout est emberlificoté de telle façon que, sans connaissance des personnages évoqués, on y perd tout à fait pied. Mais il faut bien reconnaître qu’il y a un certain talent derrière cela : de belles tournures, un style inhabituel pour l’époque (parenthèses partout en particulier), des éloges pour de jeunes auteurs dont les talents allaient bientôt éclater (Marcel Schwob, Alfred Jarry, Léon-Paul Fargue, Francis Jammes, sans parler d’André Gide et Pierre Louÿs) voire d’amusantes insolences sur les grands contemporains, qu’il s’agisse du dandy Montesquiou ou de l’inénarrable Paul Bourget :
« M. Paul Bourget a écrit : « Le flirt est l’aquarelle de l’amour ». Les romans de M. Bourget sont l’aquarelle du roman. Il y a de belles aquarelles. »

Mais venons en à l’essentiel. Les deux romans de Jean de Tinan ont pour héros Raoul de Vallonges, jeune homme derrière lequel l’auteur se peint sans se cacher. Tous les personnages qui gravitent autour de cette figure sont aussi aisément identifiables : il y a Pierre Louÿs (Silvande), le philosophe Henri Albert (Welker) ou encore Willy (Silly), « l’époux de Colette » pour la postérité qui, en plus de sa femme, employait aussi Tinan comme nègre. Dans Penses-tu réussir !, le premier roman de Tinan, Mallarmé avait salué une nouvelle Éducation sentimentale. Disons en effet que le livre est exactement ce que dit ce titre et non ce que fut l’œuvre qui dans l’histoire littéraire y reste attachée.
Le récit est extrêmement décousu : narrateur extérieur et pensées de Vallonges alternent parmi les points de suspension et parenthèses. On est tout de suite frappé par la modernité de certaines phrases et expressions, de même que par le ton, lucide et moqueur, puis si facilement mélancolique, montrant sans crainte le ridicule de ces écarts. Tout au long du roman, le héros poursuit l’amour, la femme, Elle, parce qu’il recherche le bonheur : il passe par l’échec d’une passion, ses émois, ses espérances, ses illusions, avant de montrer pourquoi il ne faut pas aimer mais se contenter de cueillir, faute de jamais pouvoir trouver la femme qui fusionnera la tendresse et le sexe, l’amour et le désir. On retrouve là les préoccupations propres à bon nombre de ses contemporains au premier rang desquels André Gide dont la théorisation de cette distinction fut esquissée dans sa préface à la réédition d’Armance de Stendhal.
Mais ce roman n’est pas une compilation de lieux communs sur l’amour. Encore une fois, le ton y est suffisamment ironique pour empêcher ce malheur. En exposant ses amours, en les analysant, Jean de Tinan cherche à comprendre et raisonner sa sensibilité, son Moi. C’est là à nouveau une thématique récurrente de la fin du XIXe siècle dont l’introduction fut l’œuvre de Maurice Barrès. Dans sa préface, Tinan se place d’ailleurs directement dans la lignée de ce dernier qui avec sa trilogie du Culte du Moi régnait en maître sur la jeunesse littéraire de son époque. Sa quête du bonheur, Tinan l’achève par un surprenant dialogue de son héros avec une sirène. À celle qui lui offre le Rêve, Vallonges préfère opposer sa certitude :
« Ce n’est pas votre Rêve que je méprise… mais je ne suis sûr que d’une chose, c’est de vivre, — souffrez que je m’y tienne et n’y renonce pas si facilement. Je m’y plais aujourd’hui, et cela n’a pas été sans peine… »

Penses-tu réussir ! en se terminant de la sorte clôt le questionnement qui rongeait Raoul de Vallonges. Avec Aimienne ou le détournement de mineure, roman inachevé, Jean de Tinan poursuit le récit de la vie de son héros sans plus revenir sur ses interrogations de jeunesse. On perçoit nettement la maturité du personnage comme celle du romancier. Sans doute Tinan tenait-il là son (premier) chef d’œuvre. Ce livre publié à titre posthume en 1899 est d’une fraîcheur étonnante qui, mutatis mutandis, rappelle fortement celle du Paludes de Gide publié peu avant en 1895. Reprenant l’atmosphère de Penses-tu réussir !, son héros et les amis de celui-ci, l’auteur construit une véritable intrigue : une fillette de 14 ans qui vient de fuguer est recueillie par hasard par Vallonges qui ne sait quoi en faire. Ses amis s’amusent de cette aventure mais lui conseillent vivement de se débarrasser de la petite avant que la justice ne s’en mêle. De l’autre côté, Vallonges a du mal à réfréner son désir, Aimienne s’offrant à lui avec l’enthousiasme de l’innocence. Toute cette histoire se déroule au milieu des réunions littéraires du héros et de ses amis, tous aussi rentiers les uns que les autres. Ça lit, ça écrit, ça parle et le lecteur ne s’ennuie pas une minute. Hélas! Le récit est interrompu et l’on regrette vraiment de ne pouvoir achever sa lecture. La fin telle qu’elle est résumée par le plan de l’auteur promettait.

Reste que tout cela ne permet pas encore de voir dans Jean de Tinan un écrivain de la valeur de Gide ou Louÿs dont les livres de jeunesse furent éblouissants. À sa décharge, on observera cependant que les premières œuvres ne garantissent pas toujours la qualité des futures créations. Pierre Louÿs ne s’est-il pas justement essoufflé après avoir si brillamment entamé sa carrière ? Si l’on ose même citer l’exemple de Proust, de trois ans plus âgé que Tinan, on remarquera que rien n’annonçait dans ses premières publications l’immense œuvre qu’il allait donner, tant et si bien que le manuscrit du Côté de chez Swann fut accueilli comme le caprice d’un mondain en mal de célébrité. Précisément, et alors même qu’il s’était tôt engagé dans les lettres, Jean de Tinan a souffert de son image de dandy toujours bien mis à laquelle certains ont opposé le génie d’un Jarry habillé comme l’as de pique. C’est selon nous une injustice. Avec un style vraiment propre à lui, Jean de Tinan a peint comme personne la vie, les errances et les pensées de la jeunesse intellectuelle de cette fin de siècle. À défaut de génie, il y a incontestablement du talent chez lui. Rien ne nous permet d’affirmer qu’il serait devenu le grand écrivain qu’il aspirait être, mais ses minces œuvres, particulièrement ses deux romans, annonçaient au moins un bel avenir. Atteint d’une néphrite aggravée par ses noctambulismes, on sait qu’il ne put aller plus loin ; il est mort en 1898.

Lucien JUDE

Le roman Penses-tu réussir ! a été réédité en poche dans la collection La Petite Vermillon (La Table Ronde), 280 pages, 2003.

Images : portrait de Jean de Tinan par Henry Bataille, 1898 (source ici), couverture du tome 1 des Œuvres complètes de Jean de Tinan chez 10/18 (source ici), couverture de Penses-tu réussir ! dans sa réédition en poche (source ici), couverture de l'édition d'Aimienne (source ici), photo de Jean de Tinan (source ici).
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