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mardi 23 novembre 2010

Quelques mots sur "Vénus noire"

L'étonnant et bref de débat de société qui a animé ces lieux durant quelques jours, m'a poussé à aller voir — escorté de F. évidemment, fidèle compagnon des bons et mauvais films — Vénus Noire d'Abdellatif Kechiche.
Le résultat apparaît des plus décevants, compte tenu de la réputation du réalisateur et du choix du sujet qui laissait pourtant amplement matière à d'intéressantes polémiques. Passons sur la mise en scène un peu lourde, pompiériste même par moments, qui relate la déchéance de Saarje Bartman, jeune Hottentote d'abord exhibée comme bête de foire à Londres, avant d'être prostituée à Paris et disséquée par M. Cuvier. Malgré des longueurs récurrentes, la tension dramatique se maintient, les costumes sont bien faits et les acteurs plutôt convaincants. Mais ces qualités et défauts n'ont que peu d'importance face au propos du film.
Focalisé sur le personnage de Saarje Bartman, Abdellatif Kechiche réussit l'exploit de ne susciter aucune sympathie pour celle-ci, en dépit des gros plans systématiques sur le beau visage de l'actrice Yahima Torres, en s'obstinant à lui refuser tout caractère propre. Il est certes difficile de ressusciter une icône lointaine, connue uniquement par les témoignages du début du XIXe siècle et colportant leurs lots de préjugés, mais c'était là toute la gageure d'un tel film. Or, le réalisateur, comme la plupart des orientalistes renversés qui sévissent aujourd'hui, manie l'antiracisme à la truelle, en balançant à l'écran de grandes séquences narratives qui se suffiraient à elles-mêmes pour dévoiler les mécanismes des fantasmes occidentaux. Las, ce procédé non seulement transforme Saarje Bartman en caricature de "bon sauvage", dont la docilité et les tentatives de révolte paraissent aux spectateurs totalement incompréhensibles, mais réduit également tous les personnages l'entourant au même état caricatural, qu'il s'agisse du petit peuple londonien, des parvenus de l'Empire à Paris, ou de Georges Cuvier présenté en scientifique glacial et légèrement obsédé. Entre les deux extrêmes de l'héroïne filmée à bout portant et de la foule balayée de loin, ce sont finalement les personnages des trois crapules qui exploitent Saarje, qui finissent par apparaître comme les plus attachants et les plus vivants...

L'impression de gâchis est accentuée par le fait qu'à plusieurs reprises le film s'offre des possibilités de poser des questions bien plus intéressantes — on pense notamment à la scène du procès et aux subtiles différenciations qui sont faites entre l'esclavage et le salariat ou aux rapports amoureux qui semblent lier l'héroïne à ses exploiteurs — mais qui sont toutes brutalement abandonnées pour offrir à nouveau aux spectateurs blasés les images répétées ad nauseam de l'avilissement de la malheureuse. On touche là d'ailleurs un des points les plus révélateurs du conformisme de la réalisation, puisque l'essentiel de ces scènes de voyeurisme (celui des spectateurs dans le film et dans la salle) tourne autour du fameux tablier génital des femmes hottentotes qui pas une seule fois ne sera montré ! Un manque d'audace significatif puisque Abdellatif Kechiche, prétendant de manière objective placer le public face à ses propres démons, se hâte de jouer les censeurs au nom de la dignité de la femme qu'il a lui aussi complaisamment contribué à exposer pendant près de deux heures et demie. Ultime astuce, il se défausse de ce manque de courage en faisant passer lors du générique les images de l'enterrement grotesque et en grande pompe de la Vénus Noire en 2002 par le régime corrompu jusqu'à la moelle de l'ANC qui s'est hâté à son tour de transformer la morte en symbole...

Bruno FORESTIER

Images : affiche du film (source ici), Saarje Bartman examinée par Cuvier, lui-même présenté comme un digne ancêtre du Docteur Mengele (source ici).
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mardi 28 septembre 2010

Crazy cinématographe à Beaubourg

Nos lecteurs qui auraient eu comme moi l'occasion de baguenauder ce dimanche, en dépit de la pluie et du vent,  à proximité du centre Beaubourg n'auront sans doute pas manqué de remarquer le curieux spectacle qui se donnait aux alentours de 19h devant le centre Wallonie-Bruxelles.
Juché sur une estrade, curieusement accoutré, un homme muni d'un porte-voix interpelle les passants en leurs promettant sur un ton des plus graveleux des plaisirs inédits et à bon compte ("Du cul, du cul, du cul !", "Deux euros, c'est moins cher qu'un peep-show", etc).
Les rares badauds attroupés - dont votre serviteur - rient de bon coeur et sans méfiance à cette curieuse harangue. Las, me voilà poussé de l'avant par le mouvement d'une forte troupe de touristes américains qui a été entre temps lestement rabattue par les acolytes du bonimenteur.
À l'intérieur, après s'être acquittés de la somme nécessaire, les curieux sont répartis en fonction de leur sexe, toujours sous les lazzis des organisateurs, et conduits à l'intérieur d'un chapiteau où l'on s'entasse sur les bancs. Au fond de la pièce un écran blanc, à l'arrière le projectionniste fait ronronner sa machine, sur le côté un pianiste qui égrène une musique guillerette. Après une petite introduction musicale et dansée, l'affaire sérieuse commence.
On va assister à une représentation du "Crazy cinématographe érotique", c'est-à-dire à la projection de plusieurs films érotiques, en noir et blanc et muet, datant de 1905 à 1920, le tout assorti de musique, bruitages et commentaires divers de la part de la Compagnie des bonimenteurs de Namur.
Ce soir-là, il est certain que le succès de ces très courts métrages (quelques minutes), français, autrichien, ou américain, tous assez datés, est avant tout dû à leur dimension humoristique et aux commentaires des bonimenteurs, plutôt qu’à leur charge érotique, passablement affaiblie par le passage des années, l'évolution des canons de la beauté féminine et la libéralisation des moeurs (à ce titre, La coiffure ou La confession, films français de 1905 semblent aujourd'hui totalement anodins)
Un sentiment de gêne se fait peut-être un peu plus palpable dans le public devant le seul film authentiquement pornographique Le Mousquetaire au restaurant (France, 1919), qui semble bien plus proche de ses homologues contemporains par son traitement, sans disposer évidemment d'autant de moyens techniques. Reste enfin, le plus curieux, un film d'animation pornographique américain de 1920, qui utilise déjà le caractère des toons et les gags invraisemblables, alors que ce genre ne surgira aux États-Unis qu'à partir du milieu des années 1930.
Après ce distrayant programme, le public se sépare, toujours sous les invectives de ces bonimenteurs décidément inépuisables, avant de se disperser rapidement sous la pluie.

Bruno FORESTIER

NB : Il va de soi que ce blog, soucieux de la moralité d'autrui n'aurait pas publié cet article, si la séance de dimanche soir, n'avait pas été la dernière. Inutile donc de courir à Beaubourg.

Image : affiche du Crazy Cinématographe (source ici).
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lundi 28 juin 2010

"La vie aquatique" ou l’impossible paternité

Réalisé par Wes Anderson et sorti en 2004, avec Bill Murray, Owen Wilson, Cate Blanchett, Anjelica Huston, Willem Dafoe et Jeff Goldblum.

À première vue, l'on peut se demander ce que vient faire cette brochette d’acteurs célèbres dans une comédie qui ne paye pas mine.
L’histoire est celle d’une équipe d’explorateurs bigarrés (dont le personnage principal, le capitaine Steve, vient de retrouver son fils putatif), partie à la recherche d’un « requin-jaguar » afin d’en tirer un documentaire et une vengeance, le requin en question ayant lâchement dévoré le « père de l’équipe » lors de la première partie du reportage.
Ce n'est pas terrible comme scénario ; certes, c'est une comédie, mais les décors sont filmés sur le mode documentaire, les effets spéciaux semblent plus que datés, l’ensemble est visuellement suranné, comme une parodie de Cousteau. D'ailleurs, le film ne s’en cache pas, ce dernier est explicitement mentionné, et Anderson pousse la caricature jusqu’à faire porter aux acteurs le fameux bonnet rouge dans toutes les situations. On assiste à une permanente mise en abyme entre film et documentaire qui finissent par ne faire plus qu’un.
Visuellement donc, le film d’Anderson reprend les codes du documentaire, les plans sont relativement simplifiés, on filme horizontalement et verticalement. Les scènes à l’intérieur du bateau sont filmées en plan de coupe (comme si l’on avait enlevé la coque du bateau), Anderson ne prend pas la peine de faire semblant, il filme les décors.
La vie aquatique se met à ressembler à une farce de cinéaste. D’ailleurs, les quelques scènes révélant un peu de sentimentalité (appuyées par un équipier à bonnet, chantant des reprises de David Bowie en portugais et s’accompagnant à la guitare) ne s’enlisent jamais, et sont toujours ponctuées par un élément grotesque, voire vulgaire. Les scènes d’action, quant à elles, perdent toute crédibilité du fait des petites ritournelles ringardes (il faut voir Bill Murray en combinaison de plongée en train de se trémousser), composées sur synthétiseur et censées rythmer le documentaire.

C’est une bonne comédie et l’on rit, mais on peut aussi voir en filigrane, l’une des principales préoccupations des films d’Anderson : la famille ; plus particulièrement ici la question de la paternité.
Le capitaine du navire (Murray) découvre, au début du film, qu’il a un fils putatif (Wilson) et c’est cette relation et les difficultés de la paternité qui vont jalonner le film. Sans aborder la question de manière sérieuse, Anderson nous propose cependant une vraie réflexion sur ce qu’est être un père. Par petites touches, il esquisse les impasses de cette relation. Mais tout le film tourne autour de cette question : ainsi, on apprend au début que c’est « le père de l’équipe » qui est mort dévoré, la journaliste embarquée sur le bateau est accueillie avec cette phrase : « d’où est-ce que vous débarqué ? Vous avez l’air enceinte », le capitaine finira par dire : « « Je déteste les pères et je n’ai jamais voulu en devenir un » et enfin sa femme conclura en disant : « Est-ce qu’il y a un père dans cette histoire ? ».

Cette dernière phrase résume assez bien le sentiment qui se dégage de La vie aquatique : il n’y a pas de père ou alors avec beaucoup difficultés. On peut reprendre à grands traits l’articulation des rapports en Steve le capitaine et son fils Ned. Dans un premier temps, ce dernier n’a pas connu son père autrement que par les documentaires qu’il a vus et par les affiches le représentant en grand explorateur, le doigt pointé vers l’horizon. C’est à partir de ces éléments que Ned s’est imaginé son père, une sorte de héros.
Puis, la rencontre avec le vrai père, celui de la réalité s’est avérée assez cruelle : il est dépressif, alcoolique, gentiment drogué, un peu cambrioleur, misogyne (il affuble la journaliste enceinte du surnom de « camionneuse » parce qu’elle refuse ses avances), n’a plus de succès sentimentaux (sa femme le quitte aussi), ni professionnels… Finalement, à la place d’un héros, Ned trouve un raté qui, à propos du fameux poster, dira : « j’ai jamais été cet homme-là ».
Cependant, dans un dernier temps, parce que sa mère lui a dit qu’il était son père et parce que ce dernier l’accepte comme son fils, une certaine forme de transmission va s’installer. Non pas tant que Steve se révèle un père exemplaire ; au contraire, il rate piteusement toutes ses tentatives pour faire « comme si » (notamment celle de renommer son fils). Anderson ne veut pas filmer les émouvantes retrouvailles d’un père et de son fils, il filme le malentendu de leur relation et comment malgré tout s’établit un lien symbolique de filiation. On retrouve cette problématique à tous les niveaux du film d’Anderson, mais aussi dans le reste de son œuvre, par exemple dans La Famille Tenenbaum
La double lecture de La vie aquatique confère ainsi à ce film, au premier abord sans prétention, une vraie densité, qui derrière la comédie, pose la question essentielle de la paternité.

GV

Images : affiche du film (source ici), photo avec de gauche à droite : Bill Murray, Wes Anderson et Cate Blanchett (source ici), photo de Bill Murray dans sa fameuse combinaison de plongée (source ici).
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mardi 22 juin 2010

Les faux-semblants du boycott culturel

Depuis les récents et fâcheux événements qui ont opposé en Méditerranée au début du mois des partisans de la cause palestinienne et l’armée israélienne, la campagne de boycott culturel "BDS" (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), initiée depuis quelques années, a repris une certaine ampleur.
On peut rappeler que, le 9 juillet 2005, les institutions culturelles et commerciales palestiniennes, suivies par de nombreuses ONG et autres organisations de la "société civile" avaient lancé une campagne internationale de boycott des produits de consommation israéliens, doublée d’un boycott "culturel" concernant les universités, les arts et les sports israéliens.
Cette initiative s’inspirait du boycott mythifié du régime blanc en Afrique du Sud pendant l’apartheid et n’a évidemment produit, jusqu’à aujourd’hui, aucun effet réel sur l’économie israélienne. Elle continue cependant de susciter des remous dans le petit monde de la culture comme le prouvent les déclarations du romancier suédois Henning Mankell ("Je pense que nous devrions tous nous appuyer sur l’expérience de l’Afrique du Sud, pour laquelle nous savons que les sanctions ont eu un fort impact. Il a fallu du temps, mais ils l’ont eu, cet impact") ou le nouvel appel du romancier britannique Iain Banks dans le Guardian.

La France, riche d’une longue histoire de pantalonnades de ces artistes et intellectuels "engagés", ne pouvait certes pas échapper à cette tempête dans un verre d’eau.
Dernière en date, la déprogrammation/reprogrammation du film À 5 heures de Paris de Léon Prudovsky par la chaîne de cinéma d’Art et d’Essai Utopia, suivie par les appels au contre-boycott de cinéastes allemands, les lettres de protestations du maire de Paris ou du ministre de la Culture, illustre à merveille à quel point les conflits politiques, une fois passés dans le petit monde culturel, deviennent fantasmagoriques.
Certes, ces prises de position plus ou moins sympathiques et ridicules des intellectuels et artistes n’ont rien de bien neuf, mais on peut tout de même être frappé par la confusion, voire même l’embarras, qui apparaît chez nombre de ces militants culturels. Ainsi, l’annulation récente des concerts de certaines formations musicales comme les Pixies ou Carlos Santana n’a donné lieu qu’à d’évasives, et presque honteuses, justifications. Ce n’est assurément pas le cas de tous, mais même Ken Loach, réalisateur "marxiste" (?) très engagé, et farouche partisan du boycott culturel tutoie la tartuferie pure et simple, puisque ses œuvres sont diffusées en Israël – et certes, il n’y peut puisque comme la plupart des artistes actuels, il n’est absolument pas maître des suites de son travail.
En attendant les improbables effets de ce boycott culturel, on pourra toujours se consoler en allant regarder les récentes productions du cinéma israélo-palestinien, qui s’est illustré ces dernières années par un rare dynamisme et une fine et féroce critique des errements du conflit proche-oriental.

Bruno FORESTIER

Images : affiche du BDS (source ici), affiche du film À 5 heures de Paris (source allociné).
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jeudi 3 juin 2010

"Mammuth" à la marge

L’histoire est une bonne idée. Depardieu incarne un jeune retraité de l'industrie porcine, obligé de retrouver ses fiches de paye afin de bénéficier de son taux plein.
Énorme, le cheveu long et gras, avec des allures d'un Dennis Hopper avachi, il part au guidon de sa Mammuth, sur les traces de son parcours professionnel, en quête de signifiants « papelards », et va rencontrer dans sa recherche des personnages burlesques et poétiques ayant tous en commun d'être en marge.
Le film est plein d'humour, en particulier la première partie où les réparties du couple Depardieu-Moreau font mouche, soutenues par un comique de situation proche de l'absurde où Depardieu fait des merveilles en homme bourru et presque sans langage.
Dans la seconde partie, plus poétique, le duo filme la recherche du temps perdu, l'histoire d'un homme dont on pense de prime abord qu’il n'en a pas, symbolisée par le puzzle offert par ses collègues au début du film.
Depardieu le sans-papiers va côtoyer dans son périple un monde d'exclus : le fossoyeur (Dick Annegarn), le ramasseur de pièces sur la plage (Benoît Poelvoorde), une jeune paumée (Anna Mouglalis), arnaqueuse, sévissant dans les hôtels de VRP et le long des départementales. Une population qui se cogne au réel : l'Entreprise, l'Administration, la Technologie. Une population qui cumule les handicaps physiques (parfois factices) ou mentaux. Miss Ming incarne superbement une jeune attardée, entourée de poupons désarticulés et de sculptures inquiétantes. Kervern et Delépine filment donc ceux que la société ignore et dont elle ne veut pas. Comme cet homme allongé dans les rayons du supermarché à coté duquel Depardieu passe sans presque s'y arrêter : l'exclusion jusque dans la mort dans un monde qui se déshumanise.
On notera aussi les apparitions fantomatiques d'Isabelle Adjani, au visage de poupée, sanguinolent (sorte de Laura Elena Harring dans Mulholland Drive) qui hante et conseille le héros dans ses pérégrinations.
Une surprenante scène de masturbation ratée entre cousins, nous place, une fois encore, du coté de la marginalité, mais sexuelle. La transgression devient l’ultime refuge, où l’on fait aussi l’épreuve de la solidarité ; à force de vivre en marge, on franchit plus facilement les limites.
Notre attachant retraité va effectuer une révolution, à travers ce road movie paradoxalement initiatique, dont le retour au foyer, auprès de sa femme, ne signifie pas retour au même. À l’heure de la réforme des retraites, et sans y mettre trop de pathos, ni s’extasier sur le mode du « c’était mieux avant », les auteurs nous invitent à prendre la mesure des dégradations subies par le monde social.

GV



Image et vidéo : affiche du film (source Allociné) et bande-annonce.
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dimanche 25 avril 2010

Un bilan cinématographique des années de plomb

En considérant cette première décennie du XXIème siècle, on peut remarquer l'émergence dans le cinéma d'un thème jusque là passablement négligé, celui des "années de plomb", cette période de la dérive militaire du mouvement gauchiste qui débuta à la fin des années 70. Certes, dès 1981, Margarethe von Trotta obtenait pour Die Bleierne Zeit un Lion d'Or mérité à Venise, mais depuis lors ce sujet sulfureux ne semblait guère avoir suscité l'intérêt de l'industrie cinématographique. 
Presque trente ans après cette première tentative, et plus de vingt ans après l'effondrement de l'URSS, il n'est pas étonnant qu'un certain nombre de réalisateurs, principalement italiens, aient finalement commencé à s'intéresser à nouveau à cette période. Avec un réel succès, puisque aujourd'hui le film "brigadiste" est devenu un sous-genre bien identifiable du film de gangster, avec ses personnages stéréotypés, ses codes et ses acteurs fétiches. 

Cette identification au film de gangster est d'ailleurs une de ses  limites, le contenu éminemment politique de ce genre de films étant le plus souvent relégué en bordure d'intrigue ou noyé dans le retro seventie. 
Marco Bellocchio avait lancé le mouvement en 2003 avec son très controversé (mais très beau) Buongiorno Notte qui décrivait l'assassinat d'Aldo Moro en 1978. Cependant, cette première tentative restait trop marquée par le style du réalisateur pour faire vraiment école. Sorti la même année, Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana,  qui remporta un immense succès à la télévision italienne, abordait lui aussi la question de la lutte armée dans les années 70 et surtout mettait en avant les ingrédients qui allaient assurer le succès des autres films sur le terrorisme politique, notamment l'influence musicale et vestimentaire très marquée. 
Ce fut également dans ces deux films que nombre des jeunes acteurs italiens qui sont devenus depuis des habitués du film brigadiste firent leur première apparition importante, comme Riccardo Scamarcio, Maya Sansa, Luigi Lo Cascio ou Jasmine Trinca.
Romanzo criminale sorti en 2006 (de Michele Placido) opéra la jonction définitive avec le film de gangster et l'année suivante sortait Mon frère est fils unique de Daniele Luchetti.

Le succès recueilli par ces différents films dans les festivals comme auprès du public favorisa l'exportation et l'adaptation du modèle "brigadiste" à l'étranger, notamment en Allemagne où Uli Edel réalisa en 2008 La Bande à Baader et au Japon avec l'excellentissime United Red Army de Koji Wakamatsu, sorti en 2008 également. 
Ces deux derniers films, outre qu'ils ont permis de sortir du cadre italien, ont également eu le mérite de se concentrer plus directement sur le sujet, comme les titres l'indiquent,  là où leurs prédécesseurs italiens tendaient à le dissimuler plus ou moins consciemment. Si cette démarche est restée incomplète, les deux réalisateurs continuant de jouer à fond de la nostalgie seventie et de l'attrait dégagé par leurs acteurs, on peut estimer cependant que ces quelques années de maturation et de voyage n'ont pas été totalement vaines comme le prouve la sortie de La Prima Linea de Renato de Maria

La Prima Linea est en effet le premier film italien à aborder frontalement la question du terrorisme d'extrême gauche. Réalisé par un ancien membre de la Lotta Continua et s'inspirant de l'autobiographie de Sergio Segio, La Prima Liena poursuit le processus de dévoilement en cours dans le film brigadiste. S'écartant donc du film de gangster (malgré quelques scènes de fusillades assez réussies), tentant de réduire l'impact de l'esthétique particulière qui s'est créée dans le genre, La Prima Linea est un film sombre, marqué par les couleurs grises de la photographie et la beauté froide de ses acteurs (qui en paraissent presque enlaidis, notamment Riccardo Scarmacio) et par un jeu beaucoup plus réaliste que de coutume.

Mais cette sobriété de bon goût ne saurait suffire à en faire un film réussi. En effet, si Renato de Maria tente de rompre avec les facilités de ses prédécesseurs, il lui manque clairement l'audace d'aller jusqu'au bout, si bien qu'il recourt à des artifices plus grossiers encore, comme l'usage immodéré des flash-back qui tuent le rythme de l'intrigue, ou l'usage bancal du pathos qui ne trouve comme contrepoint que quelques pénibles lieux communs sur la violence et la morale. On peut regretter aussi des occasions manquées d'aborder le sujet sous d'autres angles (comme par exemple la vie du groupe et ses liens avec les autres secteurs de la société). 
Comme dans les exemples cités précédemment, les spectateurs se retrouvent devant la situation paradoxale d'un film sur un groupe politique n'évoquant que très peu la politique (à l'exception des scènes d'ouvertures qui sont devenues une véritable signature…) ! 
Il est vrai que le sujet n'a rien d'évident, d'abord parce que le gauchisme en Italie comme en France ou en Allemagne resta assez verbeux et hermétique aux non-initiés, travers qui s'accentua plus encore dans les groupes "militaros", et d'autre part parce les années de plomb restent toujours un sujet extrêmement dérangeant dans les sociétés ouest-européennes, comme le prouvent les scandales et les polémiques qui ont suivi Buongiorno Notte ou La Prima Linea.

Bruno FORESTIER

Images : affiches de Die Bleierne Zeit (source ici), Buongiorno Notte (source ici), United Red Army (source ici) et La Prima Linea (source ici).
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lundi 5 avril 2010

Pour fêter la mort de Danton

Le 5 avril 1794, l'illustre Danton, grand orateur et non moins grand corrompu, termina ses jours sur l'échafaud. Les Septembriseurs se devaient de saluer cet anniversaire. C'est pourquoi nous mettons en ligne une très sobre reconstitution de son exécution, extraite du film La Révolution française de Robert Enrico et Richard T. Effron, sorti en 1989 à l'occasion du bicentenaire de la Révolution. Attention, séquence émotion.


Pour que la fête soit complète, nous ajoutons en bonus une scène clef du même film qui montre un dialogue saisissant de vérité entre les deux ténors de la Révolution, Maximilien de Robespierre et Georges Danton. "La vérité, l'âpre vérité", comme disait ce dernier.


La Révolution française - Danton
envoyé par RioBravo. - Court métrage, documentaire et bande annonce.

La rédaction
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mardi 23 mars 2010

Polanski en ses oeuvres

Je suis allé voir, un peu par hasard, le dernier film de Roman Polanski, dans une salle d'un multiplex de Montparnasse. Le public, composé majoritairement de jeunes retraités dynamiques s'esclaffant gaiement aux facéties de quelques jeunes gens pleins d'esprit, qui avaient bizarrement décidé de sécher leurs cours pour aller s'enfermer au cinéma par ce premier après-midi printanier, était agréablement silencieux et concentré, se contentant de quelques rires discrets aux bons moments.
Inutile de revenir sur l'accueil triomphal de The Ghost-writer  par la critique et son récent prix au festival de Berlin, ni sur les récents déboires du réalisateur, autant d'éléments qui m'avaient tout d'abord rendu méfiant face à cette douteuse unanimité. Ceci dit, force est de reconnaître que si The Ghost-writer n'est pas le chef-d'oeuvre proclamé par d'aucuns et qu'on peut d'ores et déjà craindre un vieillissement difficile, il vaut tout de même son pesant de cacahouètes. 
L'intrigue tout d'abord : beaucoup de critiques se sont plus à insister sur l'aspect hitchcockien du film, ce qui relève soit de la flatterie soit du lieu-commun, puisque c'est tout le genre du Thriller (hollywodien s'entend) qui découle peu ou prou du cinéma d'Hitchcock... Polanski y excellant tout comme le Maître, il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'on y retrouve les influences du second chez le premier.

Remarquons plutôt au passage que le scénario tiré d'un roman de Robert Harris (qui est également le co-scénariste) a les défauts et les qualités des oeuvres de ce dernier : assez malin, avec un rythme rapide et des personnages convenus mais taillés de telle sorte qu'ils suscitent la sympathie du lecteur moyen, l'ensemble ficelé par une trame romanesque suffisamment classique pour ne pas trop surprendre le pékin moyen tout en maintenant le suspens jusqu'au bout. Du reste Robert Harris écrit ses romans comme un honnête tâcheron d'Hollywood réaliserait des blockbusters, ce qui explique sans doute que l'intrigue tout en étant assez prometteuse (allusion transparente à la politique de Tony Blair), rendra le film passablement obscur d'ici quelques années par son absence d'explications politiques claires et son moralisme attendu. 
C'est sur cette fruste et solide assise que Polanski va bâtir son film, et mâtin quel travail ! The Ghost-writer est un thriller à l'ancienne, où aucun plan n'est superflu, chaque scène s'agençant harmonieusement du début à la fin  (à l'exception d'un temps mort ou deux peut-être) ; surtout on y retrouve rapidement l'atmosphère très spéciale des grands films de Polanski - c'est-à-dire ceux d'avant Le Pianiste - faite de scène anodines où s'insèrent des petits bruits, les personnages bizarrement figés, les regards dont on ne sait s'ils sont inquiétants ou simplement vides, etc. Tous ces éléments  qui permettent à Polanski de composer dès le début un climat de malaise diffus qui finit par la crise de paranoïa habituelle et la conclusion fatalement absurde et cruelle. L'ultime scène qui clôt le film doit d'ailleurs être considérée comme la  véritable signature du cinéaste, qui sort enfin de l'académisme de ses dernières oeuvres. 

Le choix comme principal lieu de l'intrigue de l'île de Nantucket et de sa Villa-Bunker, qui semble devenir l'idéal de vie de la bourgeoisie américaine, mélange de baies vitrées ouvertes sur une mer hostile, de murs de bétons nus, d'espace et de minimalisme, est des plus judicieux pour développer cette impression d'étouffement et de piège. De ce point de vue, on pourrait presque voir The Ghost-writer comme une variation sur les Dix petits nègres d'Agatha Christie
L'influence agatha-christique est d'ailleurs renforcée par un habile casting, notamment avec Olivia Williams qui si elle est peu connue au cinéma se montre très convaincante dans son rôle quand Pierce Brosnan s'acharne à se rendre antipathique sans y parvenir tout à fait. Mais c'est surtout Ewan McGregor qu'on aurait pu croire définitivement perdu pour la Cause, qui renoue brillamment avec le genre dans lequel il avait été découvert (Shallow Grave, 1994). 

Bruno FORESTIER

Images : affiche et photos du film (source Allociné).
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