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samedi 31 juillet 2010

Rencontre avec Michel Déon

Le hussard sous son toit

Quelque part à l’ouest de l’Irlande, au bout d’une route étroite et sinueuse que parsèment de rares maisonnées, se trouve le refuge de Michel Déon, immortel aujourd’hui âgé de 90 ans. Cet auteur prolifique (plus de quarante livres) fait partie du fameux groupe littéraire que Bernard Frank appela « les Hussards » et qui avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin donna quelques très grands romans à la littérature française d’après-guerre. Même si, comme d’autres intéressés désormais disparus, Déon a toujours nié l’existence d’une telle entité, force est de reconnaître que tous ces écrivains appartenaient à une même génération, politiquement à droite, qui tenta par ses livres (Le Hussard Bleu, L’Europe Buissonnière, Les Corps tranquilles…), ses éditions (La Table Ronde) et ses revues (Arts, La Parisienne) d’aller à contre courant de la vague existentialiste lancée par Sartre.
C’est pour parler de ce passé, de ses livres comme de ses influences que Michel Déon a aimablement accepté de nous accueillir chez lui au début de ce mois. Par un temps pluvieux qui honorait la légende irlandaise, nous avons été reçus par le maître des lieux sur le perron de sa demeure. Celui-ci est d’un aplomb étonnant pour son âge : rieur, affable, il n’a rien de l’idée peu avantageuse que l’on peut se faire d’un académicien ! Le ciel nous ayant refusé le jardin, c’est autour d’un thé servi dans son salon que deux heures durant nous nous sommes entretenus en sa compagnie.

Face au paravent fleurdelisé d’une belle cheminée, nous avons naturellement commencé par revenir sur ses premiers engagements monarchistes. Résolument rangé du côté de L’Action Française dès son adolescence, Michel Déon travailla pour le journal quotidien de cet organe politique. À partir de 1942, à Lyon, il y fut secrétaire de rédaction. Les aléas de la guerre l’amenèrent à côtoyer de très près le penseur et chef de file du parti, Charles Maurras, pour lequel il servit même de chauffeur faute de candidat à ce poste dangereux. Sans se dérober, le vieil écrivain reconnaît que son engagement auprès d’un chef compromis par son aveugle adhésion à la politique du Maréchal lui coûta quelques ennuis à la Libération.
Interdit de carte de presse en 1945, Michel Déon parvint néanmoins à travailler au noir pour plusieurs revues. C’est vers cette époque que parurent ses premiers livres et que fut fondée la maison d’édition de La Table Ronde autour de laquelle allaient se réunir les futurs « Hussards ». Une carrière littéraire s’ouvrait enfin à lui, loin des études juridiques entamées pour faire plaisir à sa mère et dont il ne retient encore aujourd’hui que les entraînants discours de Joseph Barthélémy, professeur de droit constitutionnel, qui démontrait à ses étudiants pourquoi la démocratie était une chimère (le même Barthélémy allait devenir le ministre de la justice qui sous Vichy signa la loi créant les sections spéciales…).

En littérature, les influences de Michel Déon apparaissent aussi nombreuses que variées, tant françaises qu’étrangères, de droite ou de gauche. Ses Lettres de château récemment publiées en donnent un bon aperçu. Il faut d’abord citer Paul Morand, qui fut son ami et que l’on présente souvent comme le père spirituel, avec Chardonne, des « Hussards ». Mais il y a aussi Giono, dont les romans fascinèrent très tôt Déon, et même André Gide, incontournable pour un jeune intellectuel des années 30, fut-il d’extrême droite. À propos de ce dernier, Déon loue particulièrement le constant souci qu’il avait des jeunes littérateurs. Toute mauvaise blague mise à part, il remarque en effet que Gide s’est toujours intéressé de près aux écrivains naissants, leur adressant des encouragements, leur prodiguant des conseils, sans jamais faire montre d’aucune condescendance ni d’aucune supériorité. C’est ainsi qu’il rappelle comment le grand écrivain répondit fort poliment et en s’excusant à la lettre d’un jeune inconnu qui, après un envoi, se plaignait de n’avoir toujours pas reçu de réponse de la part de la NRF. Ce jeune inconnu s’appelait Valéry Larbaud.
C’est justement Larbaud qui apparaît peut-être comme la principale référence littéraire de Michel Déon. Cela n’a rien de surprenant si l’on songe que Déon a passé sa vie à voyager à l’instar de l’écrivain vichyssois. Mais au-delà des seuls récits de voyage de ce dernier, il n’hésite pas à conseiller la lecture d’un ouvrage trop peu connu encore, A.O. Barnabooth, qui annonce selon lui le Ulysse de Joyce, dont Larbaud fut d’ailleurs le premier traducteur.

Aujourd’hui, loin de ces belles références, les fonctions de Michel Déon au Grand prix du roman de l’Académie française font de celui-ci un lecteur régulier de notre littérature contemporaine. Recevant une moyenne de cinq livres par jour, il ne nous cache pas que la plupart ne valent rien. Mais il n’en est pas pour autant pessimiste, ce qui le distingue une fois encore de certaines ganaches passéistes toujours promptes à vomir l’avenir.

Lui-même travaille encore. Il n’est plus question d’écrire un roman, tâche bien lourde pour laquelle il ne se sent plus la même force qu’autrefois, mais une nouvelle édition de son œuvre majeure, Les Poneys sauvages, est en préparation. Comme il nous l’a montré, il s’agira d’une édition revue et corrigée, certains mots ayant été changés, quelques passages biffés, d’autres ajoutés, tout cela d’après les sentiments qu’une relecture de son livre lui a inspirés. Cette œuvre couronnée par le Prix Interallié en 1971 fut le fruit de cinq longues années de travail. En ce temps là, il vivait en Grèce, son autre patrie d’adoption avec l’Irlande. À dire vrai, le programme de ses journées à cette époque laisse rêveur : baignade le matin, sieste l’après-midi, écriture le soir. Peu d’écrivains ont la chance d’écrire dans des conditions aussi idylliques ! Il n’en reste pas moins que l’écriture des Poneys sauvages lui coûta bien des efforts, ce que la somme que représente ce livre montre assez. C’est pourquoi, lorsque nous lui avons demandé lequel de ses livres avait sa préférence, il a choisi sans beaucoup hésiter Un déjeuner de soleil, « parce que c’est le livre qui m’a donné le plus de plaisir à écrire ».
Sans presque jamais s’arrêter de voyager et d’écrire, Déon a donc vécu tel qu’il le souhaitait, en écrivain pérégrin. L’Irlande semble être devenue sa terre, ce qui ne l’empêche nullement de revenir à Paris assurer son rôle d’académicien, ni même de reprendre la mer à la manière d’un de ses écrivains préférés, Conrad. Dans cette retraite tranquille entourée de chevaux, Déon poursuit ses projets comme si le temps ne jouait pas contre lui. Il est le seul « Hussard » encore en vie, l’un des plus anciens académiciens. Beaucoup l’ont oublié tant son nom paraît relié à une lointaine aventure littéraire. Il n’a pourtant jamais désarmé.
En nous raccompagnant jusqu’à notre voiture, Michel Déon ne nous a pas fait d’adieux. « On se reverra » a-t-il affirmé en nous saluant. Qui le contredirait ?

Lucien JUDE (entretien réalisé en compagnie de Louis L. et Christophe P.)

Images : couverture du volume consacré à Michel Déon par L'Herne, 2009 (source ici), Charles Maurras en académicien, radié à la Libération (source ici), couverture d'A.O. Barnabooth de Larbaud, L'Imaginaire (source ici), couverture des Poneys sauvages de Déon, folio (source ici).
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lundi 7 juin 2010

"La guerre à neuf ans" ou itinéraire et rencontres d’un enfant gâté (1939-1945)

Des innombrables récits laissés par les acteurs et témoins de la Seconde Guerre Mondiale, La guerre à neuf ans est peut-être l'un des plus originaux. Ce livre historique, très personnel, oscille élégamment entre différentes époques ; on le croirait écrit au fil de la plume comme pour se débarrasser d’une mémoire encombrante… Ce sont ses souvenirs de la guerre, vécue entre 6 et 9 ans, que raconte Pascal Jardin, mais aussi sa vie d’adulte. Il s’y décrit comme un manipulateur, voire un salaud, ce qui, Histoire mise à part, lui fait dire qu’il ressemble à son père, Jean Jardin, collaborateur de premier rang qui fut le directeur de cabinet de Pierre Laval à Vichy.
Pascal Jardin précise que rien n’est inventé et que seules les dates peuvent être sujettes à caution. Cependant, c’est une vision idéalisée des personnages de l’époque qu’il nous livre, gardant le point de vue naïf de l’enfance, hormis le style. Il renonce ainsi à décrire Laval, refusant de choisir entre le personnage qu’il a connu et les essais qu’il a pu lire à son propos, trop de contradictions s’interposant pour pouvoir en tirer un portrait objectif. C’est ce refus de l’objectif, de l’exactitude de l’Histoire, cette vision décalée et inconséquente qui nous rend le livre de Jardin si sympathique.
L’un des rares points négatifs est sa tentative pour faire correspondre ce qu’il était enfant, avec ce qu’il est devenu adulte. L’auteur s’attribue, au milieu de l’ignorance scolaire dont il se réclame, des idées et des positions que l’on a du mal à imaginer dans l’esprit d’un enfant. Il s’offre une maturité après coup et cette reconstruction, sûrement sincère, agace parfois.

Toutefois, une certaine lucidité sur son présent nous le rend attachant, notamment quand il dit qu’il ne comprend ni sa femme, ni ses enfants, que son corps le trahit dans les situations difficiles, ou quand il analyse les mécanismes de séduction par lesquels il est mû dans la vie, exactement comme son père Jean Jardin. Tout au long du récit, affleure l’admiration de Pascal Jardin pour son père "doté d’une mécanique intellectuelle des plus perfectionnées", mais aussi l’indulgence : "comme moi, il a été façonné par une enfance qui ne le lâchera plus".
Commençant sa vie professionnelle en usine, passant par le commerce, l’auteur écrit : "je rentrai à Paris où je devins journaliste", comme il dirait "où j’achetai un imperméable". Il a 22 ans, et travaille auprès d’Yves Salgues, avec Godard et Truffaut, comme « reporter de la page spectacle ». Et pour cause, il a connu, grâce à son père, une grande partie du milieu intellectuel et artistique pendant la guerre.

 La guerre à neuf ans est une sorte de Who's Who de l’époque, un défilé incessant de personnalité : Giraudoux, Morand, Fresnay, Coco Chanel, Jean Marais, Robert Aron...
La présence de Robert Aron donne d’ailleurs lieu à une péripétie surréaliste. Aron, recherché par la Gestapo et caché par les Jardin, oubliant qu’il est en fuite, se présente dans la salle où se tiennent l’ambassadeur allemand et Jean Jardin. Il fait un petit signe de tête insouciant en guise de bonjour et s’en va tranquillement se promener, à la stupéfaction générale. A la suite de quoi, l’ambassadeur reprendra ce mot de Disraeli : "n’expliquez jamais".
Cette scène est révélatrice, et Jardin le décrit très bien, de la confusion qui règne à Vichy. Résistants, gestapistes, juifs, Allemands, partisans de de Gaulle, de Giraud, tout le monde se côtoie et personne n’entrevoit clairement l’issue des évènements. Du moins jusqu’en novembre 1942, lorsque les Américains débarquent en Afrique du Nord Et l’auteur de citer ce mot de Weygand pour illustrer l’opportunisme généralisé : "si les Américains viennent avec une division, je les fous à l’eau. S’ils viennent avec vingt divisions, je les embrasse". À ce moment-là, Laval se rend à Munich pour négocier avec Hitler. À ce moment-là, nous dit Jardin, tout aurait pu basculer, la France s’allier avec les Américains, lever « l’armée de la zone libre », faire front avec la flotte de Toulon encore intacte…

La famille Jardin, après l'occupation de la zone libre, fuira en Suisse. Pascal pourra commencer sa nouvelle vie, non sans être confronté à la haine, comme quand on lui demande au lycée, après l'avoir rossé comme « fils de collabo » :  "combien as tu dénoncé de juifs ?". Il deviendra le dialoguiste que l’on sait, ami de Marc Allégret et personnage important du monde du cinéma.

GV

Images : couverture de La guerre à neuf ans en livre de poche, 1972 (source ici), Jean Jardin, éminence grise de Pierre Laval (source ici), le Maréchal Pétain à Vichy (source ici), photo de Pascal Jardin (source ici).
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mercredi 31 mars 2010

Ganache du mois : Weygand

Il y a parfois des signes qui ne trompent pas. Le général Maxime Weygand, dont la naissance de père et mère inconnus a toujours suscité les plus folles hypothèses — il serait le fils adultérin de l’impératrice Charlotte, épouse du malheureux empereur Maximilien mort au Mexique — et sur le compte duquel on est allé jusqu’à supposer qu’il était le descendant de Napoléon Ier, le général Weygand, donc, fut déclaré à l’état civil comme né le 21 janvier 1867 à Bruxelles, boulevard de Waterloo. Quel plus funeste signe pour un futur généralissime des armées françaises ?
Entré à Saint-Cyr comme "élève étranger", le jeune Maxime obtient la nationalité française en 1888 grâce à la reconnaissance d’un dénommé François Weygand qui, faute d’être son père, même spirituel, lui donne au moins un nom et une patrie. Ses qualités d’officier lui valent d’être nommé lieutenant-colonel de hussards peu avant le début de la Première Guerre mondiale. C’est à la suite des limogeages en série opérés par cette vieille baderne de Joffre que Maxime Weygand accède au titre de colonel, avant d’obtenir en 1916 le grade de général. Il entre alors à l’état major du général Foch dont la gloire ne doit pas faire oublier qu’il fut à ses heures un impitoyable partisan de l’offensive à tout prix, avec toutes les conséquences que cela implique. Très vite, Weygand devient l’âme damnée du futur maréchal et l’accession au poste de généralissime des armées alliées de ce dernier le propulse sur le devant de la scène, notamment lors des négociations pour l’armistice en 1918. La brusque célébrité de Weygand ne doit donc rien à son intrépide courage à la tête des troupes…
En 1920, il est envoyé en Pologne pour venir en aide à Pilsudski dont les troupes se débandent devant l’armée rouge de Trotski. Dès son arrivée, la situation se rétablit miraculeusement avec la bataille de Varsovie. Mais les Polonais ne reconnaissent pas lui devoir quoi que ce soit. Et le rôle de Weygand reste une fois de plus secondaire…
Chef d’état-major général de l’armée en 1930, notre homme succède à Joffre au club des ganaches, puisqu’il entre à l’Académie française le 11 juin 1931. Ses mises en garde contre le réarmement de l’Allemagne nazie ne doivent pas faire oublier qu’en juillet 1939, il déclare avec la tranquille assurance des grands stratèges : 
« Je crois que l’armée française a une valeur plus grande qu’à aucun moment de son histoire. Elle possède un matériel de première qualité, des fortifications de premier ordre, un moral excellent et un Haut-Commandement remarquable. Personne chez nous ne désire la guerre, mais j’affirme que si on nous oblige à gagner une nouvelle victoire, nous la gagnerons. »
Justement la guerre éclate. Et dès le 19 mai 1940, lorsque la percée allemande est devenue inéluctable, on rappelle à grands cris Weygand, 73 ans, qui se trouve alors en Syrie où il a reçu le commandement des troupes françaises du Moyen-Orient. Reconnaissons honnêtement qu’il est déjà trop tard pour réparer le désastre enclenché par son prédécesseur, le misérable Gamelin dont nous reparlerons bientôt. Mais faut-il pour autant oublier le rôle que tient Weygand dans cette historique débâcle ? Tandis que les panzers allemands font la course sur les routes de France grand ouvertes, que le Luftwaffe bombarde à qui mieux mieux les civils et les soldats en déroute, le général Weygand se charge de signer une importante instruction sur le tir au fusil contre les chars dans laquelle il explique sans rire que le fusil Lebel constitue une arme redoutable pour venir à bout d’un panzer. Une fois de plus, notre général en chef a une guerre de retard…
Début juin, après avoir pontifié une dernière fois — « La bataille de France est commencée. […] Accrochez-vous au sol. Ne regardez qu’en avant. En arrière, le commandement a pris ses dispositions pour vous soutenir » — Weygand fait pression auprès du chef du gouvernement Reynaud pour obtenir un armistice plutôt qu’une capitulation qui déshonorerait l’armée (mais comment était-ce encore possible ? se dit-on). Il est récompensé de ses efforts par un poste de ministre de la Défense nationale au gouvernement de Vichy. Puis, expédié en Algérie, il s’occupe d’y appliquer avec zèle les lois raciales, ce qui n’a finalement rien de surprenant de la part d’un ancien antidreyfusard (il signa en son temps la souscription en faveur de la veuve du colonel Henry, l’auteur du « faux patriotique »). Pour autant, cette ganache trouve le moyen de se brouiller avec tout le monde, Anglais comme Allemands, tant il s’imagine que la France a encore une importance de premier plan dans la guerre. Son cas est momentanément réglé lorsque les Allemands le font prisonnier après l’occupation de la zone libre en novembre 1942. Mais libéré en 1945, il passe devant la Haute-Cour de justice où il bénéficie  d’un non-lieu malgré les sévères accusations qui pèsent sur lui. Le général Weygand n’est pas plus inquiété pour son siège à l’Académie, alors même que Maurras ou Pétain en ont été chassés. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à relever qu’il meurt en 1965, à l’âge de 98 ans, après une paisible retraite passée à écrire ses mémoires et à défendre l’honneur du maréchal Pétain.

KLÉBER

Images : le général Weygand dans toute sa splendeur (source ici) et en peinture (source ici). Une du Figaro du 20 mai 1940 annonçant l'entrée en fonction du général Weygand à la tête des armées (source Gallica).
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lundi 15 mars 2010

Les DVD perdus de Costa-Gavras

M. Costa-Gavras est aujourd’hui suffisamment connu pour que l’on s’épargne de le présenter au lecteur. La sortie de ses films s’accompagne d’un tapage médiatique à la hauteur de sa célébrité et la rareté de ceux-ci n’en augmente que plus les éloges. La dimension politique que possèdent la plupart de ses réalisations provoque par ailleurs des polémiques aux effets commerciaux certains, comme ce fut le cas pour Amen ou Eden à l’ouest, deux de ses plus récentes œuvres. C’est justement à l’occasion des comptes-rendus laudatifs qui se succèdent pendant ces glorieuses périodes de promotion que l’élite journalistique française, toujours prodigue en circonlocutions, ne manque pas d’étaler ses références en désignant M. Costa-Gavras comme  "l’auteur de Z" ou encore "le réalisateur de L’Aveu".
Z et L’Aveu, deux films essentiels qui renvoient aux débuts de la carrière de Costa-Gavras, deux films considérés comme des classiques du cinéma politique, mais aussi deux films introuvables aujourd’hui…

Z (1968) dénonce le régime des colonels qui s’installa par la force en Grèce au milieu des années 60. Porté par Yves Montand et surtout Jean-Louis Trintignant, ce fut un considérable succès (oscar du meilleur film étranger et oscar du meilleur montage). Le critique François Vinneuil, plus connu sous le doux nom de Lucien Rebatet, s’insurgea à l’époque contre cette œuvre de grossière propagande antifasciste, écrivant que "c’est lorsque nos cinéastes oseront traiter [des dérives marxistes] que nous pourrons croire à leur sincérité". Aussitôt ce défi lancé et Costa-Gavras sortait L’Aveu (1970) qui relate avec talent les procès de Prague de 1952 au cours desquels le Parti communiste obtint les complets aveux d’une ribambelle d’anciens dirigeants que plusieurs mois de préparation physique dans les geôles de la police stalinienne avaient rendu admirables de conviction. Le même Vinneuil, enfin ému par la sincérité de Costa-Gavras, salua "la puissance d’impact" de ce film qu’il n’hésita pas à porter au pinacle en le comparant aux piètres tentatives du malheureux Godard (Vent d’Est), "une pauvre cervelle gâchant ses dons par ses prétentions politiques et intellectuelles". De fait, avec Montand et Signoret en vedettes, L’Aveu fut un nouveau triomphe, dépassant sans doute Z en notoriété. Deux aussi belles réussites devaient convaincre Costa-Gavras de poursuivre dans le genre politique, ce qu’il ne manqua pas de faire.

État de siège, sorti en 1973, transporte le spectateur dans un pays d’Amérique du sud aux mains d’une junte militaire. Yves Montand, à nouveau acteur principal, y endosse cette fois-ci un mauvais rôle en la personne de Philip Michael Santore, membre de la CIA chargé de  "mystérieuses" activités auprès de la junte, qu’une guérilla d’extrême gauche enlève afin de révéler ses agissements. Ce film, bien que moins fort que les deux précédents, notamment par son intrigue, assez prévisible, obtint le prix Louis Delluc et un relatif succès d’estime. Il est aujourd’hui considéré comme le troisième volet de ce que certains appellent à tort la "trilogie politique" de Costa-Gavras. En effet, il faudrait plutôt parler de tétralogie car État de siège fut aussitôt suivi de Section spéciale (1975) qui appartient incontestablement au même cycle que les trois films précédents. Ce dernier raconte la mise en place par le gouvernement de Vichy d’une section spéciale près la cour d’appel chargée de juger sans recours les "terroristes", i.e. les résistants ou les otages communistes et juifs. Née après l’attentat du métro Barbès (août 1941), on sait que cette mascarade juridique fut organisée pour complaire à l’occupant allemand qui se trouva heureusement surpris par tant d’empressement. La principale vertu de ce film est de montrer avec précision les tergiversations qui s’emparèrent des magistrats et fonctionnaires chargés de créer la section spéciale au mépris de toutes les règles de droit. Contrairement à beaucoup trop de films sur l’Occupation, celui-ci a le grand mérite de ne pas céder aux lourds clichés manichéens en vigueur. C’est pourquoi Section spéciale est peut-être aussi abouti que Z ou L’Aveu dans sa mise en scène de la mécanique judiciaire, point commun autour duquel tous ces films s’articulent.

Un autre point commun peut cependant être trouvé entre ces quatre grands films : aucun n’est aujourd’hui disponible en DVD. Certes, les deux plus connus, Z et L’Aveu, ont eu droit aux honneurs de la numérisation, respectivement en 2001 et 2004. Mais depuis ces dates, l’absence de toute réédition des DVD, en dépit de leur épuisement dans le commerce, a entraîné une augmentation délirante des prix sur le marché de l’occasion : Z se négocie à près de 50 euros et L’Aveu à 30 euros. Quant à État de siège et Section spéciale, ces deux films sont en passe d’entrer au paradis des raretés n’ayant jamais eu droit à la moindre version DVD alors même qu’ils étaient autrefois disponibles en cassette VHS. Il suffit de voir quelques-unes des recherches menées par nombre d’internautes pour mesurer les pertes économiques que ces curieux oublis entraînent. Même s’il est évident que tous les films ne peuvent pas exister en DVD, il est quand même devenu extrêmement rare que des œuvres aussi célèbres n’y aient pas droit ou plus droit.
Faut-il croire que M. Costa-Gavras se désintéresse de ses œuvres de jeunesse ? Cela paraît douteux si l’on songe à la gloire qu’il leur doit… Mais il n’est pas moins étrange de constater que "le réalisateur de Z et de L’Aveu" est l’actuel président de la Cinémathèque française dont la mission est de "conserver et restaurer les films", ce qu’une numérisation donne évidemment l’occasion de faire. Lorsque l’on interroge les libraires de ladite Cinémathèque, ceux-ci sont les premiers à convenir de l’incongruité de cette absence dont ils n’ont pas la moindre explication. Pour faire bonne figure, ils assurent que la remarque sera transmise au patron et père de ces œuvres introuvables, mais on doute fort que ces bonnes intentions n'engendrent le plus petit effet. En attendant, il faut admettre que cette situation donne le meilleur des prétextes à la seule solution restante pour voir ces films au moindre prix : le téléchargement illégal.

Lucien JUDE

Images : affiches de Z, L’Aveu, État de siège et Section spéciale.
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mercredi 24 février 2010

Ganache du mois : Laborde


La France a une grande tradition de défaites navales qui ne s’explique pas seulement par une malédiction divine ou un manque de chance scandaleux. Comme il se doit, de nombreuses ganaches de haute mer ont honoré cette tradition avec une constance qui frise la perfection… Parmi tant de désastres maritimes, l’un des moins anciens et des plus tragiques reste le sabordage de la flotte à Toulon, le 27 novembre 1942. C’est ce haut fait de la marine française qu’il revient d’attribuer à la ganache dont le nom annonçait déjà le funeste destin, l’amiral de Laborde (1878-1977).
Le comte Jean de Laborde, un aristocrate surnommé par ses marins « le comte Jean », fit toute sa carrière dans « la Royale ». Rien de bien notable n’est à signaler durant les années qui précédèrent le fait d’arme pour lequel la postérité a retenu son nom ; tranquillement mais sûrement, son grade et ses décorations augmentèrent avec l’âge.

La Seconde guerre mondiale révéla notre ganache pour en faire l’un de ses plus lamentables personnages. Anglophobe notoire, plus encore après le drame de Mers-el-Kébir (juillet 1940), Laborde devint vite un zélé serviteur du nouveau régime vichyste. Il proposa par exemple de constituer une légion pour combattre au Tchad les Français Libres du général de Gaulle. Fort de ces excellentes intentions, le Maréchal Pétain le bombarda à la tête de la flotte de haute-mer, à Toulon, en partie aussi afin de tempérer le pouvoir de l’amiral Darlan avec qui Laborde entretenait, dit-on, de très mauvaises relations. C’est pourquoi, peu après l’envahissement de la zone libre suite à l’opération Torch (novembre 1942), Laborde resta sourd aux ordres de Darlan qui lui enjoignait d’appareiller afin de rejoindre les Alliés en Afrique du Nord. Le comte Jean avait de toute manière choisi son camp depuis longtemps et c’est au contraire pour combattre les Alliés aux côtés des Allemands qu’il proposa au Maréchal d’envoyer la flotte. L’offre fut heureusement refusée et ce grand stratège resta tranquillement dans Toulon, persuadé que ses amis allemands ne toucheraient pas à une chaloupe de ses navires. C’était très mal connaître les Nazis qui faisaient du mensonge une stratégie permanente. Celle-ci faillit réussir une fois de plus le 27 novembre 1942.
Ce jour-là, vers 5h du matin, une division de la Wehrmacht pénétra de force dans l’arsenal de Toulon afin de s’emparer de toute la flotte (une centaine de navires de guerre parmi les meilleurs au monde). L’alerte ayant été donnée à temps, l’amiral de Laborde (qu’on imagine en pantoufles et robe de chambre en cette solennelle circonstance) eut le temps d’ordonner le sabordage, ordre qui du reste avait toujours été le même depuis le début de la guerre : aucune puissance étrangère, quelle qu’elle soit, ne devait s’emparer de la flotte.

Si le sabordage de la flotte fut un désastre incontestable pour la France, il n’en demeure pas moins qu’il sauva paradoxalement l’honneur de l’armée en empêchant que les Allemands ne s’emparent d’un arsenal immense. Reste que cette ganache de Laborde porte la responsabilité du seul désastre puisqu’il immobilisa la flotte dans Toulon sans chercher la moindre possibilité d’échapper à une agression allemande et ce alors même que son supérieur, l’amiral Auphan, secrétaire d’État à la Marine, était favorable à l’appareillage.
Lorsqu’en 1944 arriva l’heure des comptes, le comte Jean se trouva suffisamment malade pour échapper au procès collectif des amiraux vichystes. Malheureusement pour lui, les peines infligées par la Haute-Cour à ses collègues furent très clémentes en raison du retrait des députés communistes. Quand enfin il comparut, en mars 1947, ces derniers étaient de retour ! Il fut donc condamné à la peine de mort, essentiellement il est vrai en raison de son projet d’expédition au Tchad. On sait, hélas, ce que valaient les peines prononcées à cette époque ! L’amiral de Laborde fut gracié dès le mois de juin et fit à peine trois ans de prison pour la forme. Sa retraite, en revanche, fut longue et paisible. En effet, malgré une rude concurrence, la mort en 1977, à 98 ans, de l’amiral de Laborde fait de lui notre nouveau recordman de longévité au sein du club des ganaches. Malgré l’élévation de ce chiffre, nous ne doutons pas qu’il sera prochainement détrôné.

KLÉBER

Images : l'amiral de Laborde en 1940 (source ici), photos prises à Toulon après le sabordage du 27 novembre 1942 (source ici et ici).
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