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mardi 3 juin 2014

L'aventure Prairial

Chers lecteurs,
Les Septembriseurs ont le plaisir de vous annoncer l'arrivée des éditions Prairial.
Cette maison, à la fondation de laquelle plusieurs membres de notre rédaction participent avec d'autres amis, a pour objectif de publier certains de nos auteurs favoris aujourd'hui introuvables en librairie. Les éditions Prairial inaugurent ainsi leur catalogue avec un poète surréaliste trop oublié, Roger Gilbert-Lecomte, et un écrivain anarchiste dont nous avons déjà parlé en ces lieux, Georges Darien.
Un site internet est consultable ici, tandis que les adeptes de Facebook peuvent sans plus attendre "liker" la page consacrée.

Vive Prairial !
La rédaction
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vendredi 24 décembre 2010

Noël chez les libraires

Cette période est comme toujours propice aux nouveautés dans le monde de l’édition : inédits, rééditions, compilations, viennent envahir les présentoirs. Par devoir et par altruisme (c’est Noël), les Septembriseurs vous signalent quelques-uns de ces livres, sans oublier d’en mentionner certains qui ont pu sortir plus tôt dans l’année. D’avance prévenons le lecteur qu’il sera beaucoup question de livres de poche, notre prédilection en ce domaine étant après tout des plus légitimes : pratique, relativement peu coûteux, bien présenté, le livre de poche l’emporte très souvent face aux austères éditions sur papier chic que d’anachroniques éditeurs continuent de répandre avec une largesse démesurée.

Les admirateurs de Stendhal peuvent enfin se féliciter de la sortie de son Journal en poche, chez folio, bien que le millier de pages qui le compose ne rende pas sa tenue très pratique (deux tomes eussent été souhaitables, mais folio a ses manies…). Quelques pinailleurs pourraient néanmoins déplorer le manque d’exhaustivité du texte. En effet, préfacée par Dominique Fernandez, cette édition d’Henri Martineau déjà publiée par la Pléiade (Œuvres intimes, 1955) représente ce que Victor Del Litto a appelé le Journal « élaboré » et couvre la période 1801-1823. Or, dans la version que ce dernier avait donné en 1981 à la Pléiade, le Journal « élaboré » était enrichi d’un Journal « reconstitué » (composé d’annotations, fragments et notes retrouvés dans les manuscrits et livres), au point de prolonger le Journal jusqu’à la mort de l’écrivain en 1842. Quoi qu’il en soit, cette première édition en poche reste des plus louables. En outre, comme le souligne Xavier Bourdenet, qui a supervisé ladite édition, cette version du Journal a le mérite d’être révisée puisque certains manuscrits jusqu’ici demeurés inaccessibles ont pu être consultés et de nombreuses erreurs de retranscriptions ainsi corrigées.

Plusieurs auteurs dont nous avons parlé sur ce blog ont connu cette année de nouvelles éditions en poche alors même qu’ils paraissaient rangés pour de bon au purgatoire. Tout d’abord, il s’agit évidemment de Paul Bourget dont Le disciple a été republié dans la collection Livre de poche avec une intéressante préface d’Antoine Compagnon. De son côté, Le désespéré de Léon Bloy est ressorti chez GF, tandis que La femme et le pantin de Pierre Louÿs a vu une double réédition en septembre, chez Livre de poche et folio. Toujours à la rentrée, le premier roman de Gabriel Chevallier, La peur, qui raconte son expérience de soldat lors de la Première Guerre Mondiale, a connu sa première réédition en poche depuis 1968 en grande partie grâce au Dilettante qui l’avait exhumé voici deux ans (livre de poche).
Un inédit de Malaparte est venu rejoindre les incontournables Kaputt et La peau en poche : Le compagnon de voyage, court récit écrit peu après la guerre qui narre, en 1943, le périple d’un soldat ramenant la dépouille de son lieutenant depuis le sud de l’Italie jusqu’à Naples. Sans être extraordinaire, ce livre devrait au moins satisfaire les amateurs de l’écrivain italien qui y retrouveront cette période immortalisée dans La peau : l’Italie de la débâcle.

En dehors des livres de poche, signalons la réédition des Poneys sauvages de Michel Déon dans une version légèrement remaniée par l’auteur (Gallimard, Nrf). Ce grand roman demeure des plus passionnants pour qui s’intéresse à l’histoire politique, plus précisément aux trente années qui s’écoulèrent entre 1940 et 1970 : Seconde Guerre Mondiale, guerre froide, décolonisation, les destins des cinq personnages principaux sont bringuebalés au gré de ces événements.
Un autre auteur qu’on aurait pu croire enterré et qui, à la réflexion, s’en sort à merveille si l’on en juge par le nombre de rééditions est Maurice Barrès. Considéré à juste titre comme l’un des plus éminents bourreurs de crâne du parti nationaliste, cet écrivain garde pour lui quelques bons romans (La colline inspirée entre autres) et des récits de voyage au charme désuet. Voici que ses Cahiers sont réédités dans une belle présentation en deux tomes aux Éditions des équateurs (tome 1, 1900-1911, avec une préface d’Antoine Compagnon (encore), sortie du tome 2 en janvier 2011).
Enfin, pour les inconditionnels de la Pléiade, rappelons que les œuvres complètes de Boris Vian sont désormais disponibles dans cette collection de luxe. La mode des « appareils critiques » dont on connaît bien les ravages explique pourquoi la mince œuvre romanesque de cet auteur nous vaut deux volumes entiers… Espérons que chacun y trouve son compte !

Lucien JUDE

Images : couverture du Journal de Stendhal (source ici), couverture du Compagnon de voyage de Malaparte (source ici), couverture de la nouvelle édition des Poneys sauvages de Déon (source ici).
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mardi 14 décembre 2010

Georges Darien seul contre tous

Dans la grande famille des écrivains oubliés de notre littérature, Georges Darien, de son vrai nom Georges Hippolyte Adrien (1862-1921), occupe une place toute particulière. Un peu plus jeune que Léon Bloy, animé de la même verve pamphlétaire, pauvre lui aussi, il ne connut jamais une gloire semblable à celle de son illustre aîné. Ce n’est pourtant pas tant le talent qui les a distingués, mais peut-être les appuis, les amis. Bloy fut le disciple de Barbey d’Aurevilly et c’est à ce dernier qu’il dut son lancement dans les lettres, là où Darien, farouchement indépendant, mena sa carrière, à la lettre, seul contre tous. Le résultat est aujourd’hui devant nous.
Né en 1862 au sein de la petite bourgeoisie protestante, Georges Darien entra très jeune en rébellion, d’abord contre l’armée, ensuite contre la société entière, c’est-à-dire en vrac les cléricaux, les nationalistes, les antisémites, les marxistes, les bourgeois, les pauvres, etc. Révolté par l’hypocrisie, la bassesse et la lâcheté de ses contemporains, il accompagna de ses écrits les tumultes du mouvement anarchiste qui à coups d’attentats et d’assassinats fit trembler l’Europe à la fin du XIXe siècle. De son vivant, son œuvre ne lui valut pas plus qu’un succès d’estime auprès d’auteurs comme Alfred Jarry ou Alphonse Allais. Renié par sa famille, ignoré par la critique qui ne pouvait lire sans rougir ses livres assassins, il vivota quelque temps en publiant des articles, puis disparut à plusieurs reprises à l’étranger. On suppose qu’il fut voleur à l’instar de Randal, héros de son roman aujourd’hui le plus célèbre, quoiqu’à notre avis le moins bon, Le voleur. Lorsqu’il mourut en 1921, Darien n’avait donc rien à perdre ; c’était déjà un inconnu.

C’est à Jean-Jacques Pauvert, grand et courageux éditeur s’il en fut, que l’on doit la redécouverte de cet écrivain. L’essentiel de son œuvre fut republié chez 10/18 à partir des années 1960, Le voleur ayant même droit aux honneurs de la collection Folio de Gallimard. Si ce dernier livre a connu un succès plus large, il le doit sans doute à son originalité (les péripéties d’un voleur, pas gentleman, mais qui vole surtout les bourgeois), aux déclarations enthousiastes d’André Breton, à la belle adaptation de Louis Malle pour le cinéma, mais encore et surtout à son ton, très critique à l’égard de la société bourgeoise et des mouvements politiques (nationalistes, socialistes et même anarchistes). Toutefois, ce roman reste bien moins virulent que la plupart des autres livres de Darien, ce qui n’est probablement pas étranger non plus à sa meilleure diffusion…

Le pamphlet, voilà en effet l'art où Georges Darien excelle en virtuose. Chacun de ses ouvrages, qu’il emprunte ou non le genre du roman, est l’occasion de le prouver. L’auteur y règle ses comptes, mais au-delà des seules considérations personnelles, c’est surtout son profond désir de vérité, sa sincérité désespérée, qui lui donnent ses armes les plus redoutables.
Ainsi, depuis son premier jusqu’à son dernier livre, Darien combattit la société bourgeoise et ses corps. Il commença par s’attaquer à l’armée, institution qu’il exécrait pour d’excellentes raisons : alors qu’il effectuait son service militaire, il fut chassé de son régiment pour insoumission et aussitôt expédié au bagne où 33 mois durant il subit le régime des forçats. En 1888, il tira de cette expérience son premier roman, Biribi, discipline militaire, terrible description de ces camps militaires d’Afrique du Nord où les soldats insoumis purgeaient leur peine : travaux forcés, humiliations, mauvais traitements, tout le régime savamment imaginé par l’armée pour briser les fortes têtes y est dénoncé avec fracas. Par son sujet polémique, ce premier livre ne passa pas totalement inaperçu, ayant en outre suivi de près la publication de Sous-offs de Lucien Descaves qui fit grand scandale.
Les livres suivants poursuivirent dans cette voie. Après Bas les cœurs ! (1889) qui décrit les lâchetés et compromissions de la bourgeoisie versaillaise en 1870-71, Les Pharisiens (1891) dénonce l’antisémitisme des milieux journalistiques et littéraires. Tous les personnages y sont facilement identifiables, à commencer par l’Ogre, incarnation très amusante d’Édouard Drumont, qui plastronne depuis le succès magistral de son livre La Gaule sémitique (La France juive, faut-il le dire ?). Léon Bloy fait quant à lui une sympathique apparition sous les traits transparents de Marchenoir, tandis que Vendredeuil, le jeune écrivain écœuré par les méthodes crapuleuses des antisémites, n’est autre que Darien lui-même. Ce livre, très mal vendu, donna à l’écrivain quelques amis (Bernard Lazare notamment) et beaucoup de nouveaux ennemis…

Enfin, somme de ces romans, le véritable pamphlet vint en 1898 : La belle France. Mûri pendant de longues années, cet ouvrage touffu et foisonnant vomit un torrent de révolte. Cette fois-ci, tous les sujets y passent : condition féminine, nation, antisémitisme, armée, colonialisme, Église, marxisme… Il contient tant de colère, tant d’impitoyables jugements, qu’il est bien difficile d’en résumer la substance. Le mieux est encore d’en donner quelques extraits.

Ainsi, l’armée, naturellement, reste un sujet de prédilection :
« On pourrait exposer sans peine […] de quelle façon les officiers ont à maintes reprises, et surtout depuis ces dernières années, fait de la France la risée du monde entier. Depuis 1871, ils mascaradent comme les représentants attitrés, le symbole vivant de la patrie. On a osé écrire qu’ils portent dans leurs fourreaux l’honneur et l’avenir de la France. On a osé écrire ça. J’écris que ce qu’ils ont dans leurs fourreaux, c’est une lame mal trempée, qui fut présentée aux Prussiens la poignée en avant, qui donna le signal du feu contre les Français de Paris, de Fourmies et d’ailleurs, qui égorgea des nègres sans défense et coupa leurs bourses après avoir coupé leurs gorges. J’écris que cette lame qu’Esterhazy, à l’image de tant d’autres, sut utiliser comme pince-monseigneur, et qu’Anastay essaya vainement de croiser avec le couperet du bourreau, sera brisée par l’épée de l’ennemi ou rompue entre les poings du peuple. Cette lame, dont les moulinets émerveillent la foule imbécile, n’est pas l’arme dont doit se servir la France dans une lutte qui est proche, probablement, et qui sera suprême, certainement. Ces officiers ne sont pas ceux qui doivent mener au feu les troupes de la République française dans une guerre où elles combattront, forcément, pour la liberté et l’égalité. »
Mais plus originaux sont les développements consacrés au socialisme marxiste, développements qui furent d’ailleurs habilement escamotés de l’édition donnée par Jean-François Revel dans les années 1960, sous l’officiel prétexte que « la verve de Darien [n’y était] pas sur son meilleur terrain ». Que l’on juge plutôt :
« La lutte des classes est un des dogmes fondamentaux du socialisme. Pourquoi les classes doivent être en lutte, c’est ce que personne ne pourrait dire ; mais il ne faut pas discuter les dogmes. On ne pourrait pas dire davantage pourquoi il y aurait un parti socialiste ; pourquoi il y aurait, en face des différents partis des riches, d’autre parti que celui de tous les opprimés ; et pourquoi, même, ces opprimés, jusqu’au moment au moins où ils pourront agir, formeraient un parti. Il est probable qu’un parti exclusif, dogmatique, autoritaire, est nécessaire à la vanité risible et à l’ambition creuse des ouvriers sans honte et des bourgeois honteux qui se sont donné la mission d’émasculer les pauvres et de museler la misère. »
Sans surprise, ce livre fut d’abord refusé par les éditions de la Revue Blanche dans une lettre qui pourrait servir de modèle de dérobade aux plus professionnels des lâches. Lorsqu’il fut enfin publié en 1900 (chez Stock), un seul article en signala l’existence ; il fut aussitôt relégué à la place qui d’avance semblait devoir lui être assignée : les oubliettes. Maintenant qu’il en est enfin sorti, il n’est que temps de le découvrir. Si l’on veut en effet connaître la pensée de cet écrivain bien injustement bâillonné, c’est La belle France qu’il faut lire en premier. Darien ne s’y contente d’ailleurs pas de dénoncer, il y propose, expose les réformes qui doivent venir et qui, de fait, viendront pour certaines (séparation de l’Église et de l’État, libération des femmes, fin des colonies…). On est stupéfait par la modernité de ses jugements, par la justesse de ses propos, à une époque où même chez les plus humanistes des intellectuels les préjugés ne manquaient guère. Enfin, les prophéties sont légion elles aussi, et combien vérifiées hélas ! L’avenir de la France, selon Darien, se résumerait peut-être dans cette phrase :
 « Si le nom français ne doit pas être à jamais rayé de l’histoire, il faut que la France des Nationalistes, c’est-à-dire la France de Rome, trouve demain devant elle la France des Juifs, des Protestants, des Intellectuels et des Cosmopolites, c’est-à-dire la France de la Révolution – et qu’elle triomphe, si elle peut ; ou qu’on lui foute les tripes au soleil, une fois pour toutes. »
 On voit comme il serait réducteur de qualifier La belle France de simple pamphlet. C’est Darien lui-même qui conclut sur ces mots qui lui ressemblent tant : « Je ne sais pas si c’est un livre, je voudrais que ce fût un cri ».

Lucien JUDE

Images : portrait de Darien (source ici), couverture du Voleur chez Pauvert (source ici), couverture de Biribi chez 10/18 (source ici), couverture de La belle France, éditée chez Pauvert avec d'importantes coupures (source ici), puis chez 10/18 en version intégrale (source ici).
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lundi 3 mai 2010

Le livre truffé

L’amateur de vieux livres qui feuillette sur les quais ou dans des endroits comme Boulinier, temple du livre d’occasion sur le boulevard Saint-Michel, a parfois de bonnes surprises. Outre la rareté éventuelle du bouquin, c’est plus fréquemment les documents qu’il contient qui sont la cause de sa surprise : autographe, photos, dessins, articles de journaux, prospectus, cartes… Toutes ces choses contribuent à en faire un exemplaire truffé, selon la belle expression autrefois usitée qui, hélas, n’a plus guère cours.

Or donc, voici pour l’exemple quelques documents amusants que le hasard de mes pérégrinations m’a fait découvrir dans un vieil ouvrage de Dayot reproduisant des gravures et dessins du Second Empire. Il s’agit tout d’abord d’un tract bonapartiste distribué à l’occasion d’une réunion des Comités plébiscitaires présidée par l’obscur député Cuneo d’Ornano en 1889 ou 1895. Le lecteur y admirera l’icône du général Bonaparte qui vient astucieusement rappeler la gloire de l’oncle pour faire oublier les turpitudes du neveu. Mais c’est la dernière phrase de ce tract qui par son archaïsme inouï  en est l’élément le plus intéressant : « Les dames sont admises », est-il écrit, comme on dirait aujourd’hui « Les animaux sont admis ». Notez qu’il s’agit bien des « dames », c’est-à-dire qu’il ne saurait être admissible que des filles ou des femmes de petite vertu se montrent à l’allocution du digne Cuneo d’Ornano.

On trouve ensuite cette très réussie composition, collée sur une page avec pour légende : « Bilan du Second Empire. Résumé, à la française, par les anciens combattants de 1870 ».


Enfin, last but not least, ce livre décidément riche contient encore le faire-part de Loulou, i.e. Napoléon Eugène Louis Jean Joseph, le malheureux fils de Napoléon III tué en 1879 par les Zoulous, sous l’uniforme… anglais. On remarque qu’il n’est pas question de cet étonnant uniforme, ni desdits Zoulous qui sont élégamment rhabillés sous le terme vague et tellement plus sérieux d’"ennemi". Mais ces détails transparaissent cruellement dans la citation du Prince qui figure sous son portrait : « Ma dernière pensée va pour ma patrie. C’est pour elle que j’aurais voulu mourir ».

Voilà en tout cas un bon exemple de livre truffé. Une telle mine reste cependant rare, souvent pillée par des amateurs que le livre n’intéresse pas, voire éparpillée ou perdue au gré des échanges. Et qu’en sera-t-il lorsque l’on passera au livre numérique ? C’est la question que se posent déjà certains bibliophiles

KLÉBER

Source : exemplaire truffé de Le Second Empire par Armand Dayot (d'après des peintures, gravures, photographies, sculptures, dessins, médailles, autographes, objets du temps), Flammarion, 1900.
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mercredi 17 février 2010

Daniel Guérin réédité

À l'occasion de la réédition par Les Bons Caractères (maison d'édition du groupe Lutte Ouvrière) de l'ouvrage du célèbre anarchiste Daniel Guérin De l'oncle Sam aux panthères noires, la librairie La Brèche (librairie du NPA) organisait mardi soir une rencontre avec Anne Guérin, fille de l'auteur, et Julia Wright, fille du grand écrivain afro-américain Richard Wright, auquel ce livre était justement dédié.
L'initiative est des plus heureuses car cinquante ans après l'essor du mouvement noir américain et un peu plus d'un an après l'élection du premier président noir aux États-Unis,  la dernière version en 10/18 de cet ouvrage de référence datait de 1973 et était à peu près introuvable.
Cette rencontre unitaire à tous les niveaux a donc réuni un public assez nombreux compte tenu de l'exiguïté des lieux et a donné lieu à un petit débat raisonnablement bon enfant malgré une forte présence de vieux militants gauchistes qui se sont hâtés de retrouver leurs divisions de repère.
Nonobstant ces petits inconvénients, la discussion a été l'occasion de (re)découvrir en partie l'oeuvre et la personnalité du grand intellectuel et homme de lettre que fut Daniel Guérin. Issu de la grande bourgeoisie parisienne, et après de prometteurs débuts sous le patronage de François Mauriac, il avait fait très tôt le choix de s'engager vers les luttes sociales des années 30 (tout en vivant confortablement de son héritage...) et, plus rare, de demeurer fidèle à ses convictions politiques jusqu'à sa mort en 1988. Ce fut aussi l'occasion de découvrir les liens politiques et amicaux qui unissaient Guérin et Richard Wright et, plus surprenant encore, le possible assassinat de celui-ci à Paris en 1960.
Enfin, notons que les éditions Les Bons Caractères ont annoncé leur intention de republier plusieurs autres livres de Guérin, disparus actuellement des catalogues de Gallimard, dont le fameux La lutte des classes sous la première République qui fit jadis les délices de M. Malraux.

Bruno FORESTIER

Image : Daniel Guérin devant sa bibliothèque (source ici).
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lundi 7 décembre 2009

La grande peur de la numérisation

La numérisation des fonds patrimoniaux des grandes bibliothèques par Google fait peur. Mais que redoute-t-on ?
L’accord proposé par l'entreprise américaine prévoit la numérisation d’œuvres libres de droit, dont celle-ci, tout en conservant un exemplaire librement exploitable, laisserait une copie numérique aux institutions. Et voici qu’une partie du web s’effarouche et pousse des cris contre ce projet, notamment en se fondant sur un article du juriste Thibault Soleilhac qui envisage l’existence d’un domaine public immatériel (AJDA, 2008, p. 1133). Or, une commission vient d’estimer le coût de la numérisation des fonds patrimoniaux à 753 millions. L’Etat va-t-il mettre l’argent sur la table pour cette entreprise de service public ? On en doute fortement au vu des déficits, et même si notre président lit Proust

Ainsi, Google numérisant gratuitement des millions de livres pour les bibliothèques espère en tirer quelques revenus. Un scandale ! dénonce Pierre Assouline. Faire de l’argent avec le patrimoine, et au passage améliorer son image, on n’y pense pas !
Trêve de plaisanterie. À l’heure où Versailles se rénove grâce au concours de grandes entreprises et où le Louvre vend son nom (ainsi que la Sorbonne), qui s'étonne encore du mélange du patrimoine et de l’argent ? Sans compter que la culture coûte cher : 13 euros l’exposition, 10 euros la place de cinéma et encore 5 euros minimum pour un livre de poche !
Google va donc gérer toute la chaîne de distribution, en proposant des liens publicitaires vers de grands sites de vente, voire en vendant lui-même des livres en version numérique ou, qui sait, en les imprimant à la demande. Mais on ne connaît pas encore d’entreprise, fût-elle dans l’édition, qui n’attende quelques revenus de son labeur. Gallimard ne fait pas plus dans la philanthropie que Google.
On peut espérer que la culture française participe à ce grand projet et profite ainsi d’une large diffusion numérique mondiale. De plus, les bibliothèques auront leur exemplaire numérique et pourront le proposer aux chercheurs, facilitant ainsi leur travail. Google ne réclamant aucune exclusivité, d’autres accords de numérisation pourraient par ailleurs être conclus.

Mais d’aucuns assimilent la numérisation à grande échelle à du pillage (Google fabriquerait une bibliothèque concurrente), ce qui juridiquement n’est pas vrai. Qui vient se plaindre des centaines de milliers de visiteurs qui photographient nos musées ? Est-on pour autant dépossédé d’un bien national ? Les reproductions des oeuvres du Louvre dans les catalogues d’art et leur disponibilité sur internet sont-elles assimilables à une appropriation de biens du domaine public ? Bien sûr que non, c’est la version originale d’une oeuvre qui en fait la valeur.
Pour le moment, que fait-on de ces livres ? Réservés à une petite élite d’universitaires, ils attendent sagement sur leur rayonnage. Qui a déjà affronté la BNF sait à quel point il est difficile d’y accéder ! Alors, le bien commun doit-il croupir au fond des bibliothèques nationales ? Une numérisation au rabais par l’État est-elle préférable à un large rayonnement (voire à une possible publication d’oeuvres oubliées) ?
Toute la Réaction se mobilise pour bloquer ce projet au nom de la protection du droit d'auteur. Il n’est pourtant pas question de livrer des oeuvres encore protégées, et, comme l’envisagent certains, on pourrait taxer Google (qui aura déjà dépensé plusieurs millions) sur les exemplaires vendus des livres libres de droits, issus des bibliothèques françaises, afin de financer la création artistique ou le patrimoine. 
Le refus du progrès lié à internet est une constante dans les milieux culturels français, bloqués sur de vieux schémas, s’obstinant, plutôt que de chercher de nouveaux compromis. Les maisons de disques en ont fait les frais et, s’étant laissées prendre de vitesse par Internet, tentent à tout pris de refaire leur retard ; le cinéma a failli louper le virage lui aussi. Alors pourquoi parler de scandale et ne pas faire confiance aux représentants des bibliothèques pour la négociation des contrats avec Google ? Pourquoi en appeler au service public d’un côté et de l’autre décrier sa gestion ? Certes, il faudrait que les démarches faites par Google soient rendues publiques, mais c’est une chance offerte à la culture française, ne la laissons pas passer.

GV

Images : logo de "Google recherche de livres" et première page numérisée de Areopagitica (Pour la liberté de la presse sans autorisation ni censure) de Milton (source ici).
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lundi 16 novembre 2009

Retour de Gide

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de saluer une bonne initiative des éditions Gallimard : celles-ci viennent de publier dans la collection « folio » le Retour de l’URSS suivi des Retouches à mon retour de l’URSS d’André Gide, ouvrages qui n’existaient plus en poche depuis leur édition à la fin des années 1970 dans la collection « Idées »… Nonobstant leur parution sous l’immonde nouvelle maquette de la collection « folio », la réédition de ces deux livres mérite d’être signalée. En effet, si l’œuvre romanesque d’André Gide semble peu à peu tomber dans l’oubli, son œuvre politique n’est hélas guère plus épargnée alors même qu’elle incarne avec éclat tous les combats auxquels se mêlèrent les intellectuels de l’époque : la question coloniale (Voyage au Congo et Retour du Tchad), la lutte contre le fascisme (participation à l’hebdomadaire Vendredi et soutien des Républicains espagnols) et enfin le communisme qui fit l’objet du livre qui nous intéresse. Cette nouvelle édition est à plus d’un titre louable car, au-delà de son caractère historique, le Retour de l’URSS d’André Gide est sans doute par sa lucidité et son retentissement le livre politique majeur de l’entre-deux-guerres.
Au début des années 1930, sans avoir pour autant adhéré au Parti communiste, André Gide proclame son admiration pour l’URSS en même temps que son communisme. Plongé dans Marx qu’il lit de fond en comble, il n’en estime pas moins que sa « conversion » est d’abord due à la lecture des Évangiles et rejette déjà l’idée d’un credo universel qui contraindrait l’homme à ne plus penser par lui-même : « que le texte invoqué soit de Marx ou Lénine, je ne m’y soumettrai que mon cœur et ma raison ne l’approuvent, et si je m’échappe de l’autorité d’Aristote ou de l’apôtre Paul, ce n’est point pour retomber sous la leur » (Journal, 29 août 1933).

En 1936, Gide est invité à Moscou par les autorités soviétiques et s’y rend en compagnie de quelques écrivains parmi lesquels Eugène Dabit (qui mourra de maladie pendant le voyage), Pierre Herbart et Louis Guilloux. Heureux d’entreprendre ce voyage qui lui tenait à cœur, il part plein d’optimisme. Là-bas, il prononce un discours sur la place Rouge à l’occasion des funérailles de Gorki et loue l’URSS aux côtés de Staline. Pourtant, lorsqu’il rentre en France après quelques semaines, la première phrase qu’il écrit dans son Journal (3 septembre 1936) résume toute sa désillusion : « … Un immense, un effroyable désarroi ». Le Retour de l’URSS sera la confession de ce désarroi. Ce que Gide y décrit, c’est le système totalitaire qui règne partout en Russie : les courbettes devant le « maître des peuples » Staline, le culte du chef, la pauvreté générale côtoyant la bourgeoisie nouvelle des dirigeants, la mort de la révolution, etc… Mais c’est surtout le conformisme culturel, la vassalisation des esprits, que Gide découvre avec effroi : « En URSS, pour belle que puisse être une œuvre, si elle n’est pas dans la ligne, elle est honnie. […] Ce que l’on demande à l’artiste, à l’écrivain, c’est d’être conforme ; et tout le reste lui sera donné par-dessus ».

Paru à la fin de l’année 1936, le livre fait l’effet d’une bombe. La volte-face de Gide prend de court le PCF et les intellectuels communistes qui, après avoir tenté d’étouffer l’affaire, contre-attaquent avec une violence inouïe : Gide est immédiatement traité de fasciste, de contre-révolutionnaire trotskyste, de réactionnaire et autres insultes de circonstance… Certains écrivains se déshonorent en participant à ce lynchage, parmi lesquels Romain Rolland, auteur de l’admirable Au-dessus de la mêlée en 1914, et qui, brusquement, agonit d’injures celui qui a osé dénoncer le totalitarisme communiste. Mais contrairement à ce qu’espéraient les intellectuels du PCF, Gide ne cède en rien et, bien mieux, publie en juin 1937 ses Retouches à mon retour de l’URSS. Ce second ouvrage, bien plus virulent encore que le Retour de l’URSS (qui, somme toute, restait plutôt modéré), prend un tour résolument politique : Gide y décrit les réactions de haine qu’a suscitées son premier livre parmi la plupart des intellectuels de gauche, puis revient point par point sur les critiques qui lui ont été adressées, corroborant ses dires par de nouveaux témoignages. Au moment où les grands procès de Moscou commencent, l’écrivain voit sa désillusion confirmée et se permet d’ironiser : « Tout de même, camarades, vous commencez d’être inquiets, avouez-le ; et vous vous demandez avec une angoisse grandissante : jusqu’où nous faudra-t-il approuver ? ».
Avec la publication de ces deux livres qui se complètent, André Gide ne s’est donc pas contenté d’être honnête (quand des écrivains comme Nizan ou Aragon, qui eux aussi virent la Russie à cette époque, se gardèrent bien d’exprimer la moindre critique), il a fait montre d’un indéniable courage et, au nom de la vérité, a dénoncé parmi les premiers l’imposture du système stalinien :


« Il importe de voir les choses telles qu’elles sont et non telles que l’on eût souhaité qu’elles fussent :
L’URSS n’est pas ce que nous espérions qu’elle serait, ce qu’elle avait promis d’être, ce qu’elle s’efforce encore de paraître ; elle a trahi tous nos espoirs. Si nous n’acceptons pas que ceux-ci retombent, il faut les reporter ailleurs.
Mais nous ne détournerons pas de toi nos regards, glorieuse et douloureuse Russie. Si d’abord tu nous servais d’exemple, à présent hélas ! tu nous montres dans quels sables une révolution peut s’enliser. »

Lucien JUDE

Images : couverture de l’édition folio de novembre 2009 (source ici), écho triomphateur du Figaro du 28 novembre 1936, article du Figaro du 14 août 1937 (sources Gallica).
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