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mercredi 3 novembre 2010

Expositions parisiennes : deux déceptions

Monet au Grand Palais, impressions de foules

La monstrueuse propagande en faveur de l’exposition Claude Monet au Grand Palais a eu raison de nous… Dimanche dernier, au soir, nous y étions. Las! même à cette heure tardive, des centaines de quidams se pressaient, victimes comme nous du matraquage médiatique ahurissant dont la France entière est accablée depuis le mois de septembre. Le résultat est là, grandiose ! Devant chaque tableau le même spectacle : un troupeau béatement agglutiné, l’audio-guide collé à l’oreille*, campant jusqu’à ce que le signal du départ soit donné. Il nous a fallu beaucoup de calme et de patience pour ne pas fuir à toutes jambes cet embouteillage délirant. Tout cela était d’autant plus rageant que les œuvres exposées, lorsqu’une miraculeuse trouée permettait de les apercevoir, valent mieux que le simple coup d’œil. Disposées chronologiquement puis par thématiques (répétitions, intériorité et décorations), celles-ci forment un rassemblement unique. Il y a en particulier ces représentations de l’église de Varengeville dans le soleil couchant, les mers de la côte normande ou de la côte méditerranéenne, sans parler des célèbres Femme à l’ombrelle qui toutes illustrent le génie de Claude Monet. Sans nul doute l’intérêt de cette exposition n’est donc pas usurpé, mais nous l’avons assez dit, sauf à disposer d’un droit de visite présidentiel, mieux vaut ne pas mettre les pieds au Grand Palais.

*GV évoquait récemment la déplorable mode des audio-guides qui sévit depuis quelques années déjà. Cet instrument n’est plus une option, c’est une obligation. Il fallait voir avec quelle insistance on nous a tendu les audio-guides et la stupéfaction devant notre refus poli. Nous étions bien rares à nous promener sans cet indispensable engin.

La Russie romantique, beaucoup de bruit pour rien

Dans une proportion bien plus modeste, l’exposition « La Russie romantique » qui se tient au Musée de la vie romantique a su attirer les chalands à force d’affiches dans toutes les stations de métro et abris bus de la capitale. Le thème avait beaucoup pour nous plaire, la belle bobine de l’écrivain Gogol acheva de nous convaincre. Au fond d’une ruelle privée de la rue Chaptal, le Musée de la vie romantique est idéalement établi dans l’ancien hôtel particulier du peintre Ary Scheffer. Là-bas au moins, très peu de monde, on peut visiter en toute tranquillité. Pourtant, quelle désillusion ! Les tableaux sont rares, deux seulement valent vraiment la peine dont ledit portrait de Gogol et La traversée du Dniepr par Nikolaï Gogol du peintre Anton Ivanov. Où sont-ils les « chefs-d’œuvre de la galerie Tretiakov » vantés sur les affiches ? Faut-il croire qu’il s’agit de ces peintures quelconques de la famille impériale ou de ces mornes paysages moscovites ? Malheureusement, le manque complet d’indications chronologiques, historiques ou simplement graphiques ne nous aidera pas à le savoir. Aussi ne faut-il pas s’étonner de découvrir un livre d’or plein de reproches et de regrets… La seule consolation pour le visiteur égaré dans cette exposition bien décevante tient dans la visite (gratuite) du musée lui-même qui étale sans prétention plusieurs toiles de Scheffer et évoque la mémoire de Renan, Psichari et George Sand.

Lucien JUDE

Images : affiche de l'exposition Monet (source ici) et affiche de l'exposition La Russie romantique (source ici).
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dimanche 24 octobre 2010

Rubens, Poussin et les peintres du XVIIe : histoires d’influences

Présentée depuis le 24 septembre dans le coquet et très classique hôtel d’Henry Parent qui abrite le Musée Jacquemart-André, l’exposition « Rubens, Poussin et les peintres du XVIIe siècle » offre un éclairage intéressant sur cette période artistique. Elle permet de circuler au milieu des riches échanges entre la peinture flamande et française, tout en offrant une vision assez claire du renversement des courants artistiques de cette époque, l’art flamand cédant au cours du siècle à l’art classique français.
L’exposition se présente comme un dépassement de la fameuse querelle du coloris de la fin du Grand Siècle, opposant le baroque (où prédomine la couleur) au classique (privilégiant le dessin), pour montrer comment les deux courants s’influencèrent réciproquement. Au cœur de cette dispute (bien malgré eux puisqu’elle se déchaîne après leur mort) les deux phares de l’exposition : Poussin et Rubens.
Cependant, pour admirer les maîtres et accéder aux salles, en ce dimanche d’octobre, il faut d’abord patienter (malgré la réservation) vingt bonnes minutes. L’omniprésence des audioguides (gratuits, tout comme le vestiaire) rend la visite un peu laborieuse. On n’a pas l’habitude de voir les visiteurs s’attarder aussi longtemps devant les tableaux, d’autant que les salles sont assez exiguës. Mais le parcours, agencé chronologiquement, est assez didactique et rapproche les deux courants. La disposition des tableaux (même si l’on regrette certains éclairages trop directs) et leur association sont très parlantes.

On peut de la sorte suivre l’évolution de la prépondérance de l’école flamande au début du XVIIe siècle, principalement avec Rubens, et, grâce à la confrontation d’œuvres, constater son influence sur les peintres français. C'est ainsi que Philippe de Champaigne est mis en regard de Jacques Fouquières, ou les Frères Le Nain comparés à David II Téniers. Puis, l’on assiste à l’affirmation progressive de l’art classique français représenté  notamment par de très belles peintures de La Hyre, Le Sueur, Patel l’Ancien, Le Brun, Le Lorrain  et, bien sûr, Poussin. La visite se conclut par les artistes flamands « convertis » au classicisme comme Flemal ou Lairesse, marquant ainsi l’inversion des influences.
Il est amusant de noter que le renversement des courants artistiques et la domination de l’art classique français à la fin du XVIIe mis en avant par l’exposition vont à l’encontre du dénouement de la querelle du coloris qui vit la victoire des rubénistes et dont le principal défenseur (Roger de Piles) fut reçu en 1699 à l’Académie royale de peinture et sculpture, au poste de conseiller honoraire.
En guise d'épilogue à ce plaisant voyage à travers la peinture du XVIIe, on peut prendre un café dans le ravissant salon de thé du musée sous un plafond de Tiepolo.

GV

Images : affiche de l'exposition (source ici), L'arrivée de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valois à Paris par Theodoor van Thulden, vers 1632 (source ici).

Voir le site, très bien fait, de l’exposition : http://www.culturespaces-minisite.com/rubens-poussin/index.html
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vendredi 24 septembre 2010

Retour de Rio

Depuis plus d’un siècle et la célèbre phrase attribuée à Clemenceau, on sait que le Brésil est un pays d’avenir ; mais pour combien de temps encore ? Coupe du monde, Jeux olympiques, pétrole, le pays est à la mode en ce moment et Rio de Janeiro est en première ligne. À l’heure des élections, on nous assure que tout va bien depuis que Lula l’a remis sur les rails. Les chiffres le prouvent, les indicateurs sont au vert, et l’on craint même la surchauffe.

Rio est la vitrine de ce Brésil, nouveau géant de la planète qui entend jouer sa partie dans le concert des nations. Les récentes découvertes de vastes réserves de pétrole au large de « la plus belle baie du monde » promettent au « Fleuve de Janvier » des lendemains qui chantent, même si le Christ de Corcovado a toujours les bras entrouverts, attendant que les Cariocas se mettent au travail pour applaudir.
Cependant, en se rendant sur place, on s’aperçoit du chemin qu’il reste à parcourir avant que la ville ne ressemble définitivement à la carte postale qu’on ne cesse de nous vendre. Ainsi le récent hors série du Monde titre à propos de Rio : Sur la voie de la renaissance, l’article se concluant par cette assertion : « le moral au zénith, sûre de son éternelle beauté, Rio attend avec confiance ses futurs rendez-vous avec le sport. »
S’il est vrai qu’on n’obtient pas par hasard l’organisation des deux plus grands évènements sportifs de la planète à deux ans d’intervalle (2014 : coupe du monde, 2016 : les JO), sur place les mutations de la ville sont impressionnantes mais vont surtout dans le sens d’une ségrégation génératrice de violence.
En 1942, Bernanos disait déjà à propos du quartier Botafogo de Barbacena (son lieu de résidence) :
« Je n’ai pas besoin d’être un prophète pour vous prédire, à coup sûr, quel est le destin réservé à Botafogo. Les villas des gens riches de Barbacena, d’un style déplorablement américain — de ce style que Hollywood a rendu populaire —, monteront bientôt à l’assaut de ma colline et viendront étaler au soleil leurs vérandas de ciment, leurs mosaïques de couleurs tendres… Une fois de plus le monde moderne aura triomphé non de la misère, mais des misérables. »
Car c’est bien ce que l’on observe tout autour du centre-ville de Rio et notamment dans l’ouest vers Barra et maintenant Recreio. Des condominiums (ensembles de tours ou de maisons construits afin d’assurer la sécurité de leurs habitants, surveillés 24 h/24 par des gardes, des caméras et entourés de hautes palissades) poussent comme des champignons, rejetant les habitants des favelas toujours plus loin ou, pire encore, leur infligeant l’étalage vulgaire de galeries commerciales auxquelles ils ne peuvent accéder. Car c’est là l’une des particularités du Brésil et de Rio en particulier : la misère y côtoie la richesse, voire le luxe.

Ainsi, traverser Rio en voiture c’est passer, en quelques secondes, des quartiers très huppés aux favelas, zones toujours dangereuses, car les braquages y sont nombreux. Les vitres teintées ne sont pas une option, la plupart des automobiles en sont pourvues, les plus riches prenant l’hélicoptère. Le gouvernement, devant la recrudescence de ces braquages de voitures par des individus à motos, a envisagé un temps d’interdire le transport des passagers sur les deux roues, mais a dû renoncer face au tollé général.
Pourtant, circuler en voitures c’est aussi faire face à un autre danger redoutable : les embouteillages ! La ville se trouve en ce moment saturée, matin et soir, et l’on imagine mal comment elle pourrait faire face à l’afflux de touristes et de visiteurs généré par des évènements tels que les JO. Cependant si vous êtes pris d’un petit creux, vous trouverez facilement des vendeurs (parfois en fauteuil roulant) au milieu de l’autoroute pour vous proposer cacahuètes chaudes, boissons, etc.
On peut certes incriminer les travaux gigantesques qui ont lieu en ce moment sur le réseau routier, mais au-delà de cette constatation, on note aussi la difficulté de se déplacer en transport en commun. Il n’y a qu’une ligne de métro qui se partage heureusement en deux. Certes, les bus sont nombreux, mais il n’existe aucun plan.
Pour revenir au problème de la violence, il ne faut pas compter sur l’entraide. Le réflexe commun en cas d’agression d’un tiers dans la rue est de se baisser (pour éviter les balles perdues) et de courir sans se retourner.
Bien sûr, vous pouvez aussi entendre d’aucuns, de retour de Rio, ayant vécu à Copacabana et circulé en taxi, dire qu’il n’y a aucun problème et que la vie n’est qu’un long fleuve tranquille jusqu'à Ipanema. Ce sont là ceux que Bernanos appelait « les conférenciers d’Europe » qui « ne connaissant de cette terre immense qu’un petit nombre de jardins botaniques et de casinos (…) en ont fait au naïf public de snobs une peinture aussi facile, aussi accablante de monotonie dans la fausse splendeur, que les écœurants paysages californiens popularisés par les cinémas de Hollywood (oui, Bernanos n’aime pas ce grand pourvoyeur de films !), et qui doivent correspondre si exactement à l’idée qu’un milliardaire méthodiste peut se faire du paradis terrestre. »

Sur le plan culturel, peu de choses… Il faut tout de même visiter le Musée international d’art naïf à côté du Corcovado. Attention à ne pas le manquer, car une dizaine de mètres plus loin, ce sont les favelas qui vous attendent. Un employé vient gentiment ouvrir le cadenas qui ferme les grilles d’entrée. Sur trois étages d’une vieille maison, on peut y voir une fresque (la plus grande peinture d’art naïf au monde !) qui reconstitue l’histoire du Brésil. Ne pas oublier de lire aussi le brillant exposé du directeur qui oppose l’art populaire (qui ne fait que reproduire les mêmes figures sans originalité) à l’art naïf (qui lui puise son inspiration dans une profonde liberté). Bref, il ne faut pas confondre les peintures de la rue avec les tableaux exposés. Au sous-sol, une salle est réservée au Douanier Rousseau dans laquelle on peut admirer de belles photos reproduisant ses chefs-d'œuvre.
On attend donc avec impatience de voir quel visage Rio va donner de lui-même dans les prochaines années, même si, comme Bernanos, nous ne doutons pas que « le monde moderne triomphera des misérables ».


GV

Images : vue de Rio prise depuis le Corcovado, vue de Rio depuis le Pain de sucre, photo prise depuis le Musée international d'art naïf (GV).
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dimanche 5 septembre 2010

Exposition Cabanel : portrait d'un peintre sans caractère

« Nous allons voir l’art pompier rejaillir soudain plus vivant, frais comme la rose », annonce en 1967 Salvador Dali, avec jubilation. La prophétie va effectivement se réaliser peu de temps après, puisque concomitamment à l’essoufflement de plus en plus manifeste de l’art contemporain et à son exil hors du berceau parisien, on assistera dès le début des années 80 à une vaste entreprise de réhabilitation de l’art pompier en France. Dernière étape de ce surprenant phénomène, l’intéressante exposition que consacre le Musée Fabre de Montpellier à Alexandre Cabanel (1823-1889), gloire du Salon sous le Second Empire, et quasi-peintre officiel de la cour.
Les organisateurs de l’exposition, sans doute encore embarrassés de quelques scrupules relatifs à l’art pompier, se gardent bien de proclamer ouvertement le génie de Cabanel (mais ce n’est sans doute qu’une question de temps), et insistent intelligemment sur l’intérêt historique de l’œuvre. La débauche de moyens consacrés, avec près de 280 pièces — ce qui est remarquable quand on sait que la plupart des oeuvres de Cabanel ont été largement dispersées à l'étranger —, une muséographie moderne et une décoration de style très second empire, permet une visite instructive et utile qui souligne le lien entre la carrière de Cabanel et ses choix artistiques (tant dans les sujets que dans la forme) et l'évolution de la société bourgeoise qui atteint alors son apogée en France.
En effet, alors que dans la seconde moitié du XIXe siècle les premières « Avant-gardes » artistiques (romantiques, naturalistes, impressionnistes…) remettent de plus en plus violemment en cause l’art académique et que les développements technologiques provoqués par la seconde révolution industrielle commencent à se faire sentir dans le domaine des arts (avec le développement de la photographie notamment, puis du cinéma un peu plus tard), Cabanel persistera sa vie durant à rester dans les bornes du « bel Idéal ».

Or, la peinture académique, dès le début du XIXe siècle, a déjà atteint ses limites au niveau plastique, et les références aux temps héroïques de l’antiquité gréco-romaine ou de la Révolution et de l’Empire ne sont plus de mise à l’époque où triomphe le doux commerce. Un célèbre contemporain de Cabanel n’écrit-il pas à l’époque où le jeune peintre commence à s’imposer : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle » (Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte). Alexandre Cabanel pour Louis David serait-on presque tenté d’ajouter.
Le parallèle entre les deux hommes est d’autant plus frappant que Cabanel — qui fit ses premières armes dans l’atelier d’un disciple de David, François Picot — présida des années durant l’institution que David avait plus qu’aucun autre contribué à faire fermer en 1793.
De même, le séjour de plusieurs années qu’il effectue à Rome en tant que lauréat du Grand prix  de 1845 laisse songeur. Affirmant se consacrer « à la peinture, [sa] seule maîtresse » — ce qui est tout à son honneur — il s'appliquera certes trois ans durant à imiter les grands maîtres de la Renaissance, tout en entretenant de médiocres intrigues galantes, mais n’entreprendra pas une seule fois de quitter la ville pour visiter l'Italie. De même, il reste totalement imperméable à l'agitation révolutionnaire qui fermente dans tout le pays.
Il faudra finalement l'occupation de la Villa Médicis en Mai 1849 par les troupes de Garibaldi qui luttent héroïquement contre le corps expéditionnaire envoyé par l'ignoble président Bonaparte pour rasseoir sur son trône l'infâme Pie IX,  pour contraindre le jeune homme à un court exil à Florence, en compagnie de toute la colonie franco-romaine.

Il est intéressant de remarquer que durant ses fiévreuses journées révolutionnaires, Cabanel s'inquiète lui de son Saint-Jean Baptiste, laissé sur place et duquel il escompte enfin obtenir l'approbation du Salon. Il est vrai que ses précédents envois ont passablement déconcerté le jury et les critiques.
En effet, les lauréats du prix de Rome doivent réaliser pour leurs premières années de pensionnat un certain nombre d'œuvres (« une figure peinte d'après nature et de grandeur naturelle ; plus un dessin très étudié d'après une peinture de grand maître de deux figures au moins ; plus un dessin d'après l'antique, soit statue ou bas relief ») qui expédiées à Paris, sont examinées par le jury du Salon. Or ses premiers envois ont été fort mal accueillis. Ainsi de son miltonien Ange Déchu (1847), assez réussi pourtant, mais dont le sujet par trop romantique est  considéré comme parfaitement déplacé pour un résidant de la cité papale !
C'est donc un Cabanel à l'ambition passablement échaudée qui s’en retourne dans Rome libérée en juillet 1849, pour aussitôt se plonger dans un labeur de plus d’un an et demi qui aboutira au monumental et très michel-angelesque tableau intitulé La mort de Moïse. Revenu à temps à Paris pour assister au second 18 brumaire, il reçoit la consécration du Salon en 1852.

C'est le début d'une carrière triomphale qui verra les commandes affluer, notamment pour des peintures murales effectuées à l'Hôtel de ville ou dans la chapelle du château de Vincennes. Si la peinture murale est le genre noble par excellence, bien plus lucratif est l’art du portrait, catégorie intimement associée à la civilisation bourgeoise, où d’ailleurs Cabanel obtiendra ses meilleurs résultats. Certes son portrait civil de Napoléon III, plaisamment surnommé « Madame est servie » n'est pas ce qu’il y a de plus admirable, mais la faute est manifestement imputable à la fadeur du modèle. En revanche, sa série de portraits des dames de la haute société, notamment les épouses ou filles des magnats yankees, détonne par le contraste qui surgit entre les poses hiératiques des modèles, engoncés dans leurs lourdes robes de bal, et l’intensité des visages.
La marche vers les poubelles de l’histoire de l’art de ce peintre talentueux mais sans caractère n’aurait cependant pas été si prompte s'il s'était sagement borné à rester le portraitiste officiel de la haute bourgeoisie et à accepter quelques commandes murales de bon goût ; mais notre homme, prisonnier des lubies de l'époque, persévéra dans la peinture d'histoire jusqu’à la fin de sa vie et l’imposa comme discipline à ses élèves. Malheureusement la peinture académique manquait de plus en plus cruellement de sujet possibles — qui voudrait peindre la dégoûtante campagne de brigandages mexicaine ? — ce qui contraignit les artistes à se rabattre sur les mêmes thèmes mythologiques ou bibliques en vogue depuis des siècles, sans évidemment parvenir au niveau des maîtres passés, remplaçant la passion religieuse ou amoureuse par la plate contemplation de la bigoterie ambiante jointe à un érotisme frelaté. Le Salon des Vénus de 1863, astucieusement reconstitué dans l’exposition, en est un bel exemple. Cette impasse était du reste perceptible dès le dernier quart du XIXe siècle,ainsi qu’en témoigna l’inexorable déclin du Salon après la chute de Napoléon III, ce qui n’empêcha pas Alexandre Cabanel d’y siéger en pleine gloire jusqu’en 1888, avant de mourir le 23 janvier 1889.

Bruno FORESTIER

Images : Portrait de l'artiste par lui-même (à 29 ans), 1852 ; La Nymphe Écho, 1874 ; L'Ange déchu, 1847 ; Portrait d'Olivia Peyton Murray Cutting, 1887 ; La naissance de Vénus, 1863 (sources ici ainsi que d'autres œuvres).
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vendredi 30 avril 2010

Pin-up du mois : Jane Burden

Née le 19 octobre 1839 à Oxford, d'un palefrenier et d'une souillon analphabète, élevée dans le dénuement et l'inculture la plus crasse, volontiers présentée comme sans caractère, rien ne prédestinait Jane Burden à devenir l'une des muses des peintres préraphaélites, et un des plus magnifiques symboles de la beauté victorienne.
Le destin n'ayant que faire des déterminations de classes, il se trouva qu'en octobre 1857, Jane, 18 ans, chaperonnée par sa soeur aînée, et assistant à une représentation de la Compagnie du Théâtre Royal du Drury Lane, fut abordée, sans trop de formes, par les deux jeunes gens qui se trouvaient à la rangée précédente. Les deux impudents n'étaient autres que les peintres Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones, éminents représentants de la seconde génération des Préraphaélites, et qui se trouvaient alors en ville pour réaliser les fameuses peintures murales de la bibliothèque de l'Oxford Union (au grand désespoir de John Ruskin qui les avait pourtant appelés et qui se lamentait désormais à propos de l'ambiance chaotique du chantier).
Sollicitée le soir même afin de poser pour les peintres, Jane opposa d'abord un prudent refus, avant de se laisser convaincre quelques jours plus tard au hasard d'une nouvelle rencontre avec E. Burnes-Jones.

Elle posa d'abord pour Rossetti qui cherchait alors un modèle pour peindre la reine Guenièvre. Les relations entre les peintres et leurs modèles étant à l'époque ce qu'elles sont toujours, ils entamèrent rapidement une liaison passionnée, qui fut hélas interrompue par le sévère rappel à l'ordre d'Elisabeth Siddal, la muse attitrée du peintre et en tout cas sa maîtresse en titre. Après quoi, Jane passa avec armes et bagages au disciple du maître, le jeune William Morris, qui allait s'illustrer plus tard comme critique d'art, "gentleman craftworker" et militant socialiste...
Tout comme ses camarades préraphaélites, W. Morris, était fasciné par les poussiéreuses légendes du cycle arthurien (d’ailleurs, il se promenait enfant en poney, équipé d'une panoplie complète de chevalier. N'est-ce pas charmant ?), aussi choisit-il de peindre son modèle en "Belle Iseult" - même si le public connaîtra plus souvent ce tableau sous le nom de "Jugement de Guenièvre".
Cette toile, la seule de lui qui nous soit restée, à défaut d'être fameuse pour le talent du peintre, conserve cependant les traces des émois du grand homme, portant en son dos, l'inscription suivante:  "I cannot paint you, but I love you" (n'est-ce pas délicieux ?).

Bref, totalement enamouré de son modèle, et craignant que son ami Rossetti ne la lui soufflât à nouveau, William Morris prit le parti de se fiancer avec elle, avant de l'épouser le 26 avril 1859 à Oxford. Cette mésalliance même si elle provoqua un petit scandale, aucun membre de la famille du marié n'acceptant de venir à la cérémonie, eut cependant des effets bénéfiques puisque la jeune épousée acquit rapidement une culture appréciable, notamment musicale, qui fit d'elle une des reines de la bohème artistique et intellectuelle britannique (Bernard Shaw s'en inspira semble-t-il pour le personnage de Mme Higgins dans son Pygmalion).
Confortablement installé dans la célèbre  "Red House" à Bexleyheath (Kent), décorée par tout le gratin du Préraphaélisme et de l'Art and Craft naissant, le couple eut deux filles, Jenny et May (cette dernière deviendra également l'un des modèles de Rossetti, et plus tard une artiste renommée).  
Et puisqu'elle n'avait jamais aimé son mari, et qu'elle ne l'avait épousé que pour la condition sociale qu'il lui offrait, comme elle l'affirma plus tard, Jane Morris s'offrit rapidement l'indispensable accessoire de la vie bourgeoise, une intrigue amoureuse avec l'ami de la famille, le sémillant Gabriel Rossetti. Celui-ci avait perdu Lizzie Siddal en 1862, morte d'une overdose de laudanum, et était donc entièrement disponible pour se consacrer à cette liaison.

C'est de cette période que date la série de portraits de Mme Morris peinte de manière obsessionnelle par Rossetti, dont le très célèbre "Proserpine" (1872-1877) assez révélateur du rôle attribué au mari par les deux amants. En tout cas, l'influence de Jane sur Rossetti fut tel que les beaux traits chevalins de son visage apparurent bientôt sur tous les tableaux du maître et s'imposèrent peu à peu comme les critères de beauté indépassables de l'école préraphaélite :  le cou gracile, allongé et plié de manière quasi serpentine (un trait encore plus accentué chez Rossetti), des mains aux doigts longs et déliés, les lèvres pleines et sensuelles, celle qu'on qualifiait à ses débuts de "Gitane" (qualificatif qui n'était pas vraiment un compliment) à cause de son abondante chevelure noire, imposa ses yeux grands ouverts et son nez droit (ainsi, faut-il le préciser ?, que ses rondes épaules, sa poitrine ample et sa taille fine), de telle sorte, qu'évoquer aujourd'hui un visage préraphaélite revient nécessairement à parler de Jane Burden. La vogue fut telle, qu'on doit à son visage, rendu androgyne, les premières représentations d'anges bruns (ils sont tous blonds avant) dans l'art religieux anglais (on peut notamment admirer les vitraux de la Christ Church d'Oxford d’Edward Burne-Jones).
Elle mourut le 26 janvier 1914.

Bruno FORESTIER

Images : détail de "Proserpine" (1874) par Dante Gabriel Rossetti (source ici), "La reine Guenièvre" (1858) par William Morris (source ici) : notez, que malgré la ceinture en train d’être renouée et les draps froissés qui révèlent l'activité récente de la Reine, celle-ci conserve un flegme tout britannique. "The Blue Silk Dress" (1868), tableau de Rossetti (source ici). Portrait par Rossetti en 1857 (source ici).
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dimanche 28 février 2010

Pin-up du mois : O'Murphy

Nos lecteurs ne manqueront pas de constater que si le tableau qui s'offre à leurs regards admiratifs (voire même émoustillés, qui sait ?) leur est sans aucun doute vaguement familier, ils auront peut-être plus de difficultés à identifier la délicieuse adolescente qui pause nue et faussement alanguie sur le divan.
Attardons nous donc quelques lignes sur la jeune Marie-Louise O'Murphy, dite la belle Morphyse, dont l'entrée dans la carrière de la galanterie se fit avec la bénédiction de bien étranges bonnes fées : l'aventurier vénitien Casanova, le peintre Boucher et le roi Louis XV. Trois figures tutélaires de l'aimable libertinage alors en vogue en France entre la Régence et la Révolution française
Née le 21 octobre 1737, à Rouen, la jeune demoiselle O'Murphy, fille d'un bas-officier d'origine irlandaise, après quelques années passées au couvent, serait sans doute restée reléguée dans une modeste et honnête courtisanerie, à l'instar de sa soeur, si les hasards de la prostitution n'avait pas conduit cette dernière à rencontrer Casanova. Celui-ci, qui ne manquait ni de bon goût ni de sens pratique, repéra quelle beauté se cachait derrière la crasse de "la petite souillon". Il la décrivit de la sorte dans ses mémoires: 
"Blanche comme un lys, Hélène avait tout ce que la nature et l'art des peintres peuvent réunir de plus beau. La beauté de ses traits avait quelque chose de si suave qu'elle portait à l'âme un sentiment indéfinissable de bonheur, un calme délicieux. Elle était blonde et cependant ses beaux yeux bleus avaient tout le brillant des plus beaux yeux noirs". 
Et plus loin, commentant le tableau qui nous occupe : 
"La position qu'il [le peintre François Boucher] lui fit prendre était ravissante. Elle était couchée sur le ventre, s'appuyant des bras et du sein sur un oreiller et tenant la tête tournée comme si elle avait été couchée sur le dos. L'artiste habile et plein de goût avait dessiné sa partie inférieure avec tant d'art et de vérité, qu'on ne pouvait rien désirer de plus beau".
Casanova continuant à se donner le beau rôle, raconte comment enfin il s'entremit avec l'aide du peintre et d'un valet royal pour conduire la jeune fille au Parc aux Cerfs, où le roi vint lui-même s'assurer de la ressemblance entre le modèle et le tableau, et vérifier "de sa royale main que le fruit n'avait pas encore été cueilli"...

Marie-Louise devint la favorite du roi pour quelques années, donnant naissance à une fille le 20 juin 1754. Mais son recrutement hors des réseaux habituels de la maîtresse officielle, la Marquise de Pompadour (qu'elle surnommait de manière peu amène "la vieille"), rendait sa position précaire à la Cour. Compromise dans les intrigues de Madame de Valentinois, elle fut disgraciée dès 1755, année où elle épousa Jacques de Beaufranchet d'Ayat, apportant à celui-ci une coquette dot de 20 000 livres et 1 000 livres de bijoux. Celui-ci aura d'ailleurs le bon goût de se faire tuer à Rossbach en 1757, lui laissant une appréciable liberté pour une jeune et belle veuve de 20 ans, ainsi qu'un fils posthume (qui quelques années plus tard,  rallié à la Révolution, s'illustrera lors de la Guerre de Vendée).
Elle se remariera avec François le Normand, comte de Flaghac en 1759, dont elle aura une fille en 1768, avant de convoler une troisième fois en 1795 avec le député thermidorien Louis-Philippe Dumont, de 30 ans son cadet et dont elle divorcera en 1798.  
Elle mourut le 11 décembre 1814 à Paris.

Bruno FORESTIER

NB: Je profite de cette rubrique pour ajouter que les manuscrits originaux de l'Histoire de ma vie de Casanova venant d'être rachetés par la BNF, seront prochainement numérisés. La plupart des éditions disponibles étant largement expurgées, nos lecteurs pourront peut-être glaner de nouvelles révélations sur la belle Morphyse…

Images : la belle Morphyse par Boucher, 1752 (source ici) et L'odalisque brune par le même Boucher, supposée être la sœur de la belle Morphyse, Victoire O'Murphy (source ici).
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