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mardi 20 octobre 2009

Les mauvaises notes

Quoi de plus désagréable que de connaître la fin d’un roman qu’on est en train de lire ? Il semble pourtant que cette vieille et insupportable manie qu’ont certains de vouloir raconter toute l’intrigue d’un livre au malheureux lecteur soit en passe de devenir la règle dans le monde de l’édition. En effet, à travers les préfaces, introductions, quatrièmes de couverture et tout particulièrement les notes, on assiste aujourd’hui à une véritable frénésie de révélations. Certes, on objectera qu’une préface a toujours été une source de potentielles divulgations pour le lecteur, son auteur se livrant en fait à une critique du livre. Mais pourquoi s’obstiner à faire des préfaces ? Pourquoi ne pas précisément faire des postfaces, comme c’est le cas parfois, et donner enfin sa véritable place à la critique, après le texte ? Vaste question ! Reste que l’on peut aisément sauter une préface pour y revenir une fois le roman terminé, ce qui représente encore un avantage important. Il n’est donc pas nécessaire de s’appesantir sur ce simple manque de bon sens éditorial…

Nous ne pouvons en revanche pas être d’accord sur le reste du « travail éditorial ». Ainsi, censée nous donner envie de lire, la quatrième de couverture est devenue, tout particulièrement dans la collection Folio, ou bien une arnaque, ou bien un piège. Arnaque quand elle se contente de citer un passage du texte qui très souvent ne signifie rien pour le lecteur. Piège quand elle se met à citer un morceau de la fameuse préface qui se plaît à tout raconter ! Exemple entre tant d'autres, la quatrième de couverture de Quatrevingt-treize de Victor Hugo dans la collection Folio, où le sort de tous les personnages nous est gentiment confié ! Que l’on n’invoque pas la célébrité du roman, car il y a toujours une première lecture et l’intrigue, chez Hugo en particulier, est primordiale. C’est une simple crétinerie d’éditeur qui, hélas, n’est pas isolée. La meilleure preuve en est que le service des éditions Folio à qui nous n’avons pas manqué d’exprimer notre mécontentement au sujet de la quatrième de couverture d’un autre livre, L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, reconnait une « quatrième trop explicite »,  promettant de « corriger cela lors de la prochaine réimpression ».
Mais venons en à l’essentiel. À supposer que le lecteur ait eu la présence d’esprit de s’emparer en fermant les yeux du livre (et ce à chaque fois qu’il le reprendra, ce qui est parfois difficile), à supposer encore qu’il ait astucieusement passé la préface, peut-être aussi l’introduction qui aime à en dire plus que de raison, voici qu'il se retrouve nez-à-nez avec le plus machiavélique guet-apens des éditeurs : les notes. Sous prétexte qu’un livre ne vaut rien sans « paratexte », sous prétexte qu’il se distingue tout au contraire par son édition, il n’est presque plus un livre de poche qui ne sorte grossi de notes et commentaires ! Le terrible résultat ne s’est pas fait attendre : la cohorte des spécialistes a ravagé le livre. Les vieilles ganaches de la Sorbonne et d’ailleurs sont venues truffer les textes de leur prose. L’asservissement est total. La collection de la Pléiade, naguère si simple, est devenue l’épicentre de ce fléau. Que l’on jette un coup d’œil aux nouvelles éditions des œuvres complètes de Rimbaud ou de Lautréamont qui comptent un quart d’œuvre pour trois quarts de paratexte ! 
Donc, notre lecteur a passé la quatrième de couverture, la préface, l’introduction et se retrouve face à une note. Il peut naturellement la passer elle aussi, à moins qu’elle ne figure en bas de page, inévitable, et parfois d’une désopilante utilité ainsi que le prouve celle-ci :

Si donc la note n’est pas en bas de page mais renvoie à la fin du livre, le lecteur peut refuser de s’y reporter. Mais comment peut-il résister lorsque sur une même page il voit fleurir les numéros de notes ? Comment ne peut-il pas penser que les notes indiquées vont lui fournir de solides explications sans lesquelles il ne comprendrait rien au texte ? Hélas ! Rien de tout cela ne s’offre à lui. Arrivé non sans mal à la fin du livre, le lecteur découvre avec consternation qu’on lui donne l’historique de tel obscur bistrot cité par l’auteur puis, parce que cette information reste inoffensive malgré tout, voici qu’il lit, avec épouvante cette fois, une note dans le genre de celles-ci :





Que penser de pareilles notes ? Non seulement la lecture du livre est hachée menue par l’abondance des renvois, mais en plus ces renvois nous ruinent l’intrigue. Qu’on ne dise donc pas que ces notes sont de nécessaires apports à l’œuvre ! Elles le seraient si elles restaient confinées au strict nécessaire (éléments biographiques sur tel ou tel personnage par exemple) mais leur systématisation en vient à obscurcir la lecture au lieu de l’éclairer. C’est donc pour des éditions dépourvues de ces « apparats critiques » délirants qui ne font plaisir qu’à ceux qui connaissent l’œuvre par cœur que nous oserons militer ici, étant bien souligné que certaines notes et une bonne post-face demeurent de salutaires additions à l’œuvre lorsqu’elles ont le bon sens d’en respecter l’essence.

Lucien JUDE

Images : quatrième de couverture de Quatrevingt-treize de Victor Hugo (édition Folio), page extraite du recueil du Horla de Maupassant (édition Folio), note extraite de Sodome et Gomorrhe de Proust (édition Folio), note extraite des Déracinés de Barrès (édition Bouquins).
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samedi 10 octobre 2009

Les nourritures gidiennes

Lit-on encore Gide aujourd’hui ? C’est la question que l’on pouvait se poser en contemplant le public venu assister ce vendredi 9 octobre au colloque qui lui était consacré à la Bibliothèque François Mitterrand. De fait, les soixante à soixante-dix personnes présentes dans le Petit Auditorium montraient très majoritairement des têtes chenues. De quoi se demander si Gide, si prisé en son temps par la jeunesse française, est encore un auteur capable de lui plaire. Mais il faut certes reconnaître que ce colloque, programmé à l’occasion du 140e anniversaire de la naissance de l’écrivain (et à l’occasion de la nouvelle édition de ses œuvres dans la Pléiade), visait bien plus un public de spécialistes qu’un public de simples amateurs, qui plus est un jour de semaine…

M. Alain Goulet, qui présidait la séance matinale de ce colloque, a d’abord tenu à exprimer quelques regrets à-propos du caractère « incomplet » de la nouvelle édition des « Romans et récits, œuvres lyriques et dramatiques » au sein de la Bibliothèque de la Pléiade, édition à laquelle il a lui-même activement collaboré. Nous ne serons pas aussi désappointés, car nous désapprouvons trop la politique de gavage pratiquée depuis quelques temps par cette collection pour partager de tels regrets. Aussi faut-il à notre avis surtout saluer l’ajout de textes essentiels qui manquaient encore au volume en question et notamment Corydon que Gide considérait, à la fin de sa vie, comme son œuvre majeure.

Après que Marie-Odile Germain, conservateur général du département des Manuscrits à la BNF, a présenté quelques manuscrits de La porte étroite ainsi que d’intéressants fragments de la dernière phrase des Faux-monnayeurs, M. Jean Claude est intervenu assez longuement sur le thème « Gide et le théâtre : une tentation impossible ». Si ce sujet pouvait a priori séduire, il faut dire sans ambages que ce ne fut pas le cas, en dépit de quelques intéressants propos sur la conception que se faisait Gide du théâtre (il se croyait d’ailleurs un « acteur excellent »). La lecture d’extraits fort ennuyeux de Bethsabé et du monologue d’Œdipe par deux comédiens n’a hélas fait qu’aggraver la fâcheuse impression que l’intervention de M. Claude avait commencé à répandre parmi l’assistance. Ayant déjà été échaudés par une lecture soporifique de Saül, nous nous permettrons d’en conclure très sommairement que Gide n’est pas un auteur de théâtre, ce que beaucoup, à commencer par ledit spécialiste, semblent reconnaître !
Cette mauvaise passe a heureusement été dissipée par le passionnant discours de M. Jean-Michel Wittmann. Prenant l’exemple d’une page supprimée par Gide lors de la réimpression vers 1920 de son Paludes, celui-ci s’est attaché à montrer comment l’écrivain, vingt-cinq ans après la première publication, avait en fait cherché à modifier le sens trop politique de son livre. En effet, alors même que l’escamotage de cette page pouvait paraître uniquement causé par un souci artistique (et l’on sait combien Gide tenait à bien écrire), M. Wittmann a brillamment démontré que l’auteur avait ici agi pour se conformer à son opinion du moment, différente de celle du temps de l’écriture. Ainsi, cette fameuse page qui contenait un dialogue du narrateur avec un certain Baldakin était l’occasion pour Gide d’ironiser sur la théorie de la décadence développée par Paul Bourget à la fin du XIXe siècle. Or, d’après M. Wittmann, le rapprochement de Gide de cette théorie lui fit choisir de retirer la page litigieuse lors de la réédition des années 1920. On trouve d’ailleurs un écho de ce revirement dans Les faux-monnayeurs qui datent de la même époque et où Gide va jusqu’à citer Paul Bourget : « La famille…, cette cellule sociale ».

Enfin, dernier intervenant de cette matinée à laquelle nous avons assisté, M. Pierre Masson a donné un savant exposé sur les « histoires de portes » dans l’œuvre d’André Gide. Il n’était pas seulement question de La porte étroite bien que le « Schaudern » de la rue de Lecat fût au centre de ce développement, notamment les variations qu’en donne Gide dans les brouillons de ce récit et de ses mémoires (Si le grain ne meurt).
Sans avoir pu assister à l’ensemble du colloque, les interventions ci-dessus rapportées nous ont en tout cas incités à relire certains livres (et surtout Paludes, et les incontournables Faux-monnayeurs dont une adaptation télévisée est paraît-il en cours). La publication des actes du colloque devrait satisfaire sous peu les passionnés de Gide qui n’ont pu assister à cette journée. Nous espérons de notre côté qu’un colloque moins spécialisé ouvrira l’œuvre extraordinaire de cet écrivain à de nouveaux lecteurs dont nous ne doutons pas de l’existence.

Lucien JUDE

Images : programme du colloque André Gide (photo LJ) et couverture de la nouvelle édition dans la Bibliothèque de la Pléiade (source ici).
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