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lundi 15 mars 2010

Les DVD perdus de Costa-Gavras

M. Costa-Gavras est aujourd’hui suffisamment connu pour que l’on s’épargne de le présenter au lecteur. La sortie de ses films s’accompagne d’un tapage médiatique à la hauteur de sa célébrité et la rareté de ceux-ci n’en augmente que plus les éloges. La dimension politique que possèdent la plupart de ses réalisations provoque par ailleurs des polémiques aux effets commerciaux certains, comme ce fut le cas pour Amen ou Eden à l’ouest, deux de ses plus récentes œuvres. C’est justement à l’occasion des comptes-rendus laudatifs qui se succèdent pendant ces glorieuses périodes de promotion que l’élite journalistique française, toujours prodigue en circonlocutions, ne manque pas d’étaler ses références en désignant M. Costa-Gavras comme  "l’auteur de Z" ou encore "le réalisateur de L’Aveu".
Z et L’Aveu, deux films essentiels qui renvoient aux débuts de la carrière de Costa-Gavras, deux films considérés comme des classiques du cinéma politique, mais aussi deux films introuvables aujourd’hui…

Z (1968) dénonce le régime des colonels qui s’installa par la force en Grèce au milieu des années 60. Porté par Yves Montand et surtout Jean-Louis Trintignant, ce fut un considérable succès (oscar du meilleur film étranger et oscar du meilleur montage). Le critique François Vinneuil, plus connu sous le doux nom de Lucien Rebatet, s’insurgea à l’époque contre cette œuvre de grossière propagande antifasciste, écrivant que "c’est lorsque nos cinéastes oseront traiter [des dérives marxistes] que nous pourrons croire à leur sincérité". Aussitôt ce défi lancé et Costa-Gavras sortait L’Aveu (1970) qui relate avec talent les procès de Prague de 1952 au cours desquels le Parti communiste obtint les complets aveux d’une ribambelle d’anciens dirigeants que plusieurs mois de préparation physique dans les geôles de la police stalinienne avaient rendu admirables de conviction. Le même Vinneuil, enfin ému par la sincérité de Costa-Gavras, salua "la puissance d’impact" de ce film qu’il n’hésita pas à porter au pinacle en le comparant aux piètres tentatives du malheureux Godard (Vent d’Est), "une pauvre cervelle gâchant ses dons par ses prétentions politiques et intellectuelles". De fait, avec Montand et Signoret en vedettes, L’Aveu fut un nouveau triomphe, dépassant sans doute Z en notoriété. Deux aussi belles réussites devaient convaincre Costa-Gavras de poursuivre dans le genre politique, ce qu’il ne manqua pas de faire.

État de siège, sorti en 1973, transporte le spectateur dans un pays d’Amérique du sud aux mains d’une junte militaire. Yves Montand, à nouveau acteur principal, y endosse cette fois-ci un mauvais rôle en la personne de Philip Michael Santore, membre de la CIA chargé de  "mystérieuses" activités auprès de la junte, qu’une guérilla d’extrême gauche enlève afin de révéler ses agissements. Ce film, bien que moins fort que les deux précédents, notamment par son intrigue, assez prévisible, obtint le prix Louis Delluc et un relatif succès d’estime. Il est aujourd’hui considéré comme le troisième volet de ce que certains appellent à tort la "trilogie politique" de Costa-Gavras. En effet, il faudrait plutôt parler de tétralogie car État de siège fut aussitôt suivi de Section spéciale (1975) qui appartient incontestablement au même cycle que les trois films précédents. Ce dernier raconte la mise en place par le gouvernement de Vichy d’une section spéciale près la cour d’appel chargée de juger sans recours les "terroristes", i.e. les résistants ou les otages communistes et juifs. Née après l’attentat du métro Barbès (août 1941), on sait que cette mascarade juridique fut organisée pour complaire à l’occupant allemand qui se trouva heureusement surpris par tant d’empressement. La principale vertu de ce film est de montrer avec précision les tergiversations qui s’emparèrent des magistrats et fonctionnaires chargés de créer la section spéciale au mépris de toutes les règles de droit. Contrairement à beaucoup trop de films sur l’Occupation, celui-ci a le grand mérite de ne pas céder aux lourds clichés manichéens en vigueur. C’est pourquoi Section spéciale est peut-être aussi abouti que Z ou L’Aveu dans sa mise en scène de la mécanique judiciaire, point commun autour duquel tous ces films s’articulent.

Un autre point commun peut cependant être trouvé entre ces quatre grands films : aucun n’est aujourd’hui disponible en DVD. Certes, les deux plus connus, Z et L’Aveu, ont eu droit aux honneurs de la numérisation, respectivement en 2001 et 2004. Mais depuis ces dates, l’absence de toute réédition des DVD, en dépit de leur épuisement dans le commerce, a entraîné une augmentation délirante des prix sur le marché de l’occasion : Z se négocie à près de 50 euros et L’Aveu à 30 euros. Quant à État de siège et Section spéciale, ces deux films sont en passe d’entrer au paradis des raretés n’ayant jamais eu droit à la moindre version DVD alors même qu’ils étaient autrefois disponibles en cassette VHS. Il suffit de voir quelques-unes des recherches menées par nombre d’internautes pour mesurer les pertes économiques que ces curieux oublis entraînent. Même s’il est évident que tous les films ne peuvent pas exister en DVD, il est quand même devenu extrêmement rare que des œuvres aussi célèbres n’y aient pas droit ou plus droit.
Faut-il croire que M. Costa-Gavras se désintéresse de ses œuvres de jeunesse ? Cela paraît douteux si l’on songe à la gloire qu’il leur doit… Mais il n’est pas moins étrange de constater que "le réalisateur de Z et de L’Aveu" est l’actuel président de la Cinémathèque française dont la mission est de "conserver et restaurer les films", ce qu’une numérisation donne évidemment l’occasion de faire. Lorsque l’on interroge les libraires de ladite Cinémathèque, ceux-ci sont les premiers à convenir de l’incongruité de cette absence dont ils n’ont pas la moindre explication. Pour faire bonne figure, ils assurent que la remarque sera transmise au patron et père de ces œuvres introuvables, mais on doute fort que ces bonnes intentions n'engendrent le plus petit effet. En attendant, il faut admettre que cette situation donne le meilleur des prétextes à la seule solution restante pour voir ces films au moindre prix : le téléchargement illégal.

Lucien JUDE

Images : affiches de Z, L’Aveu, État de siège et Section spéciale.
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vendredi 13 novembre 2009

Un tournage en enfer

L'Enfer, un film inachevé qui porte bien son nom. Le documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea rend compte du tournage désastreux de ce film d’Henri-Georges Clouzot jamais sorti en salle ; il s’y emploie de manière chronologique, en mélangeant les scènes tournées par Clouzot avec des images d’archives et les commentaires actuels des intervenants. Le hasard est à l’origine de ce projet, né de la rencontre de la veuve Clouzot et de Bromberg dans un ascenseur en panne.
En 1964, Henri-Georges Clouzot, déjà connu, entre autres, pour Quai des Orfèvres ou Le salaire de la peur, décide de tourner un film révolutionnaire mettant en scène une jeune femme (Romy Schneider) et son mari jaloux (Serge Reggiani) en proie aux fantasmes les plus obscurs. Seulement, comme l’explique Clouzot lors d’une interview : comment faire passer au public, en un peu plus d’une heure, ce qu’un homme a mis dix ans à construire ?
Le défi est à la hauteur du réalisateur et la Columbia lui accorde un budget illimité.
Clouzot se lance alors dans une recherche cinématographique inédite, explorant visuellement du côté de l’art cinétique et musicalement du côté de l’électro-acoustique.
Les réalisateurs de L'enfer d'Henri George Clouzot ont fait intervenir les petites mains de l’époque : script, cadreurs, assistants, qui décrivent le film et l’ambiance plus que mauvaise du tournage. On regrette le caractère psychologisant de certains commentateurs. Si l’on devait diagnostiquer ce pauvre mari jaloux, à l’aune de la mise en scène, ce serait plutôt du côté de la folie et de la psychose. On aurait par ailleurs aimé avoir le point de vue des acteurs du tournage, même de manière indirecte.
 
Le documentaire puise dans les 13 heures de rush subsistantes, mais les scènes reprises n’étant pas accompagnées de la bande sonore, deux acteurs (Bérénice Béjo et Jacques Gamblin) reprennent scénario en main, quelques répliques marquantes, dans un décor noir qui, malgré sa sobriété, jure avec les plans magnifiques de Clouzot. 
Ainsi, le film devait être divisé en deux parties : les images en noir et blanc pour la vie quotidienne, celles en couleur pour les fantasmes du mari jaloux. Même si l’on n’en voit pas assez à notre goût, les quelques scènes tournées sont impressionnantes. Celles, expérimentales, sublimant Romy Schneider et la belle Dany Carrel, tout en couleur et en paillettes, sont, pour l’époque, d’une inventivité esthétique osée (dont on retrouvera quelques traces chez Godard notamment dans Pierrot le fou). Les autres de facture classique au « millimètre-cadre » en nature, au bord d’un lac, très léchées, nous laissent entrevoir la grande liberté de ton pour l’époque pré-68, notamment une scène d’amour entre les deux héroïnes. C’est précisément pendant cette scène que Clouzot aurait eu son attaque cardiaque l’obligeant à mettre fin au tournage…

Romy Schneider et toute l’équipe furent soulagées, car la production, très en retard, avait déjà dû faire face au départ de Reggiani pour cause de fièvre de Malte (presque remplacé par Jean-Louis Trintignant), mais surtout à une mésentente générale avec Clouzot.
Ce qui ressort principalement du documentaire : dans sa forme, le découpage chronologique nous laisse un peu sur notre faim, les rushs sont assez minces, les mêmes images reviennent souvent, la musique est plutôt bien ajustée, mais la vraie bande sonore nous manque beaucoup, faiblement suppléée par les comédiens. Sur le fond, les commentaires des personnes présentent sur le tournage sont assez durs pour Clouzot, la voix off est plus pertinente quant aux explications sur la recherche cinématographique de ce dernier. Évidemment, les effets visuels, révolutionnaires pour l’époque, nous apparaissent désuets, mais bien replacés dans leur contexte par le documentaire, ils prennent toute leur valeur et les techniciens en témoignent bien.
C’est au final un bon rendu de l’impossibilité pour Clouzot de faire une œuvre qui lui tenait trop à coeur et qui était trop ambitieuse. Ayant fait des dizaines d’heures d’essai visuel en studio et refaisant sans cesse ses prises en extérieur, son perfectionnisme ne lui permit pas de mener son film à bien. Au vu d’un tel projet, on le regrette infiniment.

GV

Images et vidéo : Romy Schneider et Dany Carrel, scène au cours de laquelle Clouzot eut son infarctus (source ici), bande-annonce du documentaire « L’enfer de George-Henri Clouzot », H-G Clouzot sur le tournage de L'enfer (source ici).
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