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dimanche 5 septembre 2010

Exposition Cabanel : portrait d'un peintre sans caractère

« Nous allons voir l’art pompier rejaillir soudain plus vivant, frais comme la rose », annonce en 1967 Salvador Dali, avec jubilation. La prophétie va effectivement se réaliser peu de temps après, puisque concomitamment à l’essoufflement de plus en plus manifeste de l’art contemporain et à son exil hors du berceau parisien, on assistera dès le début des années 80 à une vaste entreprise de réhabilitation de l’art pompier en France. Dernière étape de ce surprenant phénomène, l’intéressante exposition que consacre le Musée Fabre de Montpellier à Alexandre Cabanel (1823-1889), gloire du Salon sous le Second Empire, et quasi-peintre officiel de la cour.
Les organisateurs de l’exposition, sans doute encore embarrassés de quelques scrupules relatifs à l’art pompier, se gardent bien de proclamer ouvertement le génie de Cabanel (mais ce n’est sans doute qu’une question de temps), et insistent intelligemment sur l’intérêt historique de l’œuvre. La débauche de moyens consacrés, avec près de 280 pièces — ce qui est remarquable quand on sait que la plupart des oeuvres de Cabanel ont été largement dispersées à l'étranger —, une muséographie moderne et une décoration de style très second empire, permet une visite instructive et utile qui souligne le lien entre la carrière de Cabanel et ses choix artistiques (tant dans les sujets que dans la forme) et l'évolution de la société bourgeoise qui atteint alors son apogée en France.
En effet, alors que dans la seconde moitié du XIXe siècle les premières « Avant-gardes » artistiques (romantiques, naturalistes, impressionnistes…) remettent de plus en plus violemment en cause l’art académique et que les développements technologiques provoqués par la seconde révolution industrielle commencent à se faire sentir dans le domaine des arts (avec le développement de la photographie notamment, puis du cinéma un peu plus tard), Cabanel persistera sa vie durant à rester dans les bornes du « bel Idéal ».

Or, la peinture académique, dès le début du XIXe siècle, a déjà atteint ses limites au niveau plastique, et les références aux temps héroïques de l’antiquité gréco-romaine ou de la Révolution et de l’Empire ne sont plus de mise à l’époque où triomphe le doux commerce. Un célèbre contemporain de Cabanel n’écrit-il pas à l’époque où le jeune peintre commence à s’imposer : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle » (Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte). Alexandre Cabanel pour Louis David serait-on presque tenté d’ajouter.
Le parallèle entre les deux hommes est d’autant plus frappant que Cabanel — qui fit ses premières armes dans l’atelier d’un disciple de David, François Picot — présida des années durant l’institution que David avait plus qu’aucun autre contribué à faire fermer en 1793.
De même, le séjour de plusieurs années qu’il effectue à Rome en tant que lauréat du Grand prix  de 1845 laisse songeur. Affirmant se consacrer « à la peinture, [sa] seule maîtresse » — ce qui est tout à son honneur — il s'appliquera certes trois ans durant à imiter les grands maîtres de la Renaissance, tout en entretenant de médiocres intrigues galantes, mais n’entreprendra pas une seule fois de quitter la ville pour visiter l'Italie. De même, il reste totalement imperméable à l'agitation révolutionnaire qui fermente dans tout le pays.
Il faudra finalement l'occupation de la Villa Médicis en Mai 1849 par les troupes de Garibaldi qui luttent héroïquement contre le corps expéditionnaire envoyé par l'ignoble président Bonaparte pour rasseoir sur son trône l'infâme Pie IX,  pour contraindre le jeune homme à un court exil à Florence, en compagnie de toute la colonie franco-romaine.

Il est intéressant de remarquer que durant ses fiévreuses journées révolutionnaires, Cabanel s'inquiète lui de son Saint-Jean Baptiste, laissé sur place et duquel il escompte enfin obtenir l'approbation du Salon. Il est vrai que ses précédents envois ont passablement déconcerté le jury et les critiques.
En effet, les lauréats du prix de Rome doivent réaliser pour leurs premières années de pensionnat un certain nombre d'œuvres (« une figure peinte d'après nature et de grandeur naturelle ; plus un dessin très étudié d'après une peinture de grand maître de deux figures au moins ; plus un dessin d'après l'antique, soit statue ou bas relief ») qui expédiées à Paris, sont examinées par le jury du Salon. Or ses premiers envois ont été fort mal accueillis. Ainsi de son miltonien Ange Déchu (1847), assez réussi pourtant, mais dont le sujet par trop romantique est  considéré comme parfaitement déplacé pour un résidant de la cité papale !
C'est donc un Cabanel à l'ambition passablement échaudée qui s’en retourne dans Rome libérée en juillet 1849, pour aussitôt se plonger dans un labeur de plus d’un an et demi qui aboutira au monumental et très michel-angelesque tableau intitulé La mort de Moïse. Revenu à temps à Paris pour assister au second 18 brumaire, il reçoit la consécration du Salon en 1852.

C'est le début d'une carrière triomphale qui verra les commandes affluer, notamment pour des peintures murales effectuées à l'Hôtel de ville ou dans la chapelle du château de Vincennes. Si la peinture murale est le genre noble par excellence, bien plus lucratif est l’art du portrait, catégorie intimement associée à la civilisation bourgeoise, où d’ailleurs Cabanel obtiendra ses meilleurs résultats. Certes son portrait civil de Napoléon III, plaisamment surnommé « Madame est servie » n'est pas ce qu’il y a de plus admirable, mais la faute est manifestement imputable à la fadeur du modèle. En revanche, sa série de portraits des dames de la haute société, notamment les épouses ou filles des magnats yankees, détonne par le contraste qui surgit entre les poses hiératiques des modèles, engoncés dans leurs lourdes robes de bal, et l’intensité des visages.
La marche vers les poubelles de l’histoire de l’art de ce peintre talentueux mais sans caractère n’aurait cependant pas été si prompte s'il s'était sagement borné à rester le portraitiste officiel de la haute bourgeoisie et à accepter quelques commandes murales de bon goût ; mais notre homme, prisonnier des lubies de l'époque, persévéra dans la peinture d'histoire jusqu’à la fin de sa vie et l’imposa comme discipline à ses élèves. Malheureusement la peinture académique manquait de plus en plus cruellement de sujet possibles — qui voudrait peindre la dégoûtante campagne de brigandages mexicaine ? — ce qui contraignit les artistes à se rabattre sur les mêmes thèmes mythologiques ou bibliques en vogue depuis des siècles, sans évidemment parvenir au niveau des maîtres passés, remplaçant la passion religieuse ou amoureuse par la plate contemplation de la bigoterie ambiante jointe à un érotisme frelaté. Le Salon des Vénus de 1863, astucieusement reconstitué dans l’exposition, en est un bel exemple. Cette impasse était du reste perceptible dès le dernier quart du XIXe siècle,ainsi qu’en témoigna l’inexorable déclin du Salon après la chute de Napoléon III, ce qui n’empêcha pas Alexandre Cabanel d’y siéger en pleine gloire jusqu’en 1888, avant de mourir le 23 janvier 1889.

Bruno FORESTIER

Images : Portrait de l'artiste par lui-même (à 29 ans), 1852 ; La Nymphe Écho, 1874 ; L'Ange déchu, 1847 ; Portrait d'Olivia Peyton Murray Cutting, 1887 ; La naissance de Vénus, 1863 (sources ici ainsi que d'autres œuvres).
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samedi 31 octobre 2009

Pin-up du mois : Juliette Récamier

Juliette Récamier (1777-1849) sut sa vie durant entretenir à merveille son nom et son image dans la bonne société européenne. Égérie des peintres, sculpteurs et hommes de lettres, elle eut le bon goût de se lier sur la fin à Chateaubriand qui laissa d’elle quelques pages flatteuses contrebalançant fort à propos les jugements peu amènes de Benjamin Constant et de « Sainte-Bave ». À l’instar de son dernier amant, elle nous semble une figure bien oubliée aujourd’hui, malgré une récente et heureuse exposition à Lyon
Née de l'union  supposée d’un notaire lyonnais et de sa peu cruelle épouse, elle fut mariée à 15 ans au richissime banquier – et futur régent de la banque de France – Jacques Récamier, qui était en fait son très probable père naturel… Un moyen comme un autre pour transmettre son nom et sa fortune à sa fille. Celle-ci ignora longtemps l'identité réelle de son père-époux, qu'elle aima d'un amour dit-on chaste.

Les succès de la belle dans le « Moôonde » débutèrent alors que la Réaction triomphait après l’affreux drame du 9 Thermidor. La bourgeoisie française qui avait manifestement épuisé sa part de vertu sous la Terreur, entendait alors jouir de ses succès. C’est le moment où les « Merveilleuses », règnent sur les Salons corrompus du Directoire où se côtoient pêle-mêle banquiers, agioteurs, généraux conspirateurs, Jacobins renégats et royalistes fraîchement rentrés de l'émigration. Quelques artistes et hommes de lettres aussi. Parmi eux, les peintres David et Gérard qui la représenteront dans une pose lascive à souhait en tenue néo-classique : la fameuse toilette « à l’antique » qui « dévoile sans dénuder », des seins menus mais fermes et des bras blancs et graciles, le tout surmonté d’un délicieux visage de patricienne romaine de la décadence. Hum…
Notons, que la belle garda – on ne sait trop pourquoi – une surprenante réputation de chasteté tout le long de sa vie, peut-être due au nombre élevé d’admirateurs qui rampèrent en vain pour obtenir ses faveurs. Un destin cruel mais juste la fit finalement périr à Paris du choléra à l’âge respectable de 71 ans.

Bruno FORESTIER

Images : Juliette Récamier par Gérard, 1805 (source ici) et par David, 1800 (source ici).
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