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dimanche 13 décembre 2009

Les écrivains aux talons rouges

« Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur ». Quel aimable réactionnaire a pu écrire pareille chose sur le compte de la Commune de Paris (1871) ? Réponse : Émile Zola !

C’est que la légende noire de la Commune ne laissa jamais d’inquiéter, y compris à gauche : le massacre des otages, l’incendie de Paris, les exécutions sommaires et toutes les rumeurs propagées sur le compte des pétroleuses et autres « communeux » ont contribué à façonner l’image peu reluisante de cette révolution. À côté de quoi certains feraient presque passer le carnage orchestré par Thiers et le général Gallifet pour une habile opération de maintien de l’ordre.
La pièce de théâtre Écrits contre la Commune qui se joue jusqu’au 16 décembre au théâtre de l’Épée de Bois (Cartoucherie de Vincennes) est là pour nous rappeler quelles furent les réactions épouvantées et haineuses de la plupart des littérateurs de l’époque face à la première véritable révolution prolétarienne. Une éruption littéraire !
Les acteurs, au nombre de trois, étrangement habillés en fédérés et grimés en clowns pour le cas où l’on ne comprendrait pas qu’ils cherchent à caricaturer les glorieux propos qu’ils déballent, échangent entre eux les citations en les ponctuant du nom de leurs auteurs. On assiste à un défilé de célébrités : Feydeau, Gautier, Goncourt, George Sand, etc. Si la liste compte majoritairement de notoires réactionnaires  (Taine, Renan, Daudet, Leconte de Lisle), il y a des surprises de taille comme Émile Zola ou encore Anatole France, le futur dreyfusard, qui trouve lui aussi quelques mots bien sentis pour exprimer son soulagement : « Enfin, le gouvernement du crime et de la démence pourrit à l’heure qu’il est dans les champs d’exécution ! ».

Mais qui détient la palme ? Bien qu’il n’ait jamais fait mystère de ses penchants bourgeois et réactionnaires, Flaubert s’illustre de belle manière : « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats ». Son ami Maxime du Camp n’est pas en reste dans ce grand concours de saloperies, mais notre heureux gagnant est incontestablement Alexandre Dumas fils qui, outre un extraordinaire pamphlet contre le peintre Courbet, fait preuve d’une classe internationale lorsqu’il écrit à propos des Communardes : « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes, à qui elles ressemblent quand elles sont mortes ».
Cette pièce originale est tirée d’un livre de Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, et, bien que ses auteurs s’en défendent, se montre résolument accusatrice ainsi que le soulignent à l’envi les grimaces des acteurs. C’est peut-être là son seul défaut puisqu’il n’est nul besoin de ces grimaces pour qui entend de si ordurières invectives… Reste que les acteurs sont bons, la mise en scène sobre et efficace (un piano rythme parfaitement l’égrainage des citations) et la convivialité excellente ! Assis autour de tables, les spectateurs dînent avant ou pendant la pièce à la fin de laquelle les acteurs viennent se joindre à eux pour partager leurs impressions. Pour l’originalité du spectacle comme pour les personnalités insoupçonnées des écrivains qu’il révèle, on ne peut donc que recommander d’aller voir cet accablant concert littéraire.

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Écrits contre la Commune, au théâtre de l'Épée de Bois, à Vincennes, les trois dernières représentations lundi, mardi et mercredi à 21h (9 à 13 euros la place).
Les écrivains contre la Commune de Paul Lidsky, éditions La Découverte.

Images : Le Père Duchène en colère : "Ah !… Tas de genfoutres !" (source ici), Alexandre Dumas fils (source ici).
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samedi 3 octobre 2009

Robespierre à la rue

Le Conseil de Paris a pour habitude de voter la nomination des rues, places ou avenues de la capitale et s’acquitte généralement sans encombre de cette tâche. La proportion de ces attributions est d’ailleurs si élevée qu’il est rare aujourd’hui de trouver un carrefour, fût-il misérable et même imaginaire, qui ne porte le nom d’un quidam. Le malheureux Ben Barka, enlevé en plein Saint-Germain-des-Près, peut se réjouir ainsi de voir son nom fiché sur un piquet à l’intersection des rues du Four et Bonaparte. Sartre et Beauvoir ont leur place toute fictive sur l’emplacement du carrefour Rennes-Saint-Germain. Joséphine Baker a droit à un vague élargissement de trottoir devant le Monoprix de Montparnasse. Etc.
Il n’empêche que certains noms demeurent voués aux gémonies et pour ceux-là pas même un bout d’impasse ne leur sera cédé ! Ainsi en est-il, très particulièrement, de Maximilien de Robespierre. La principale figure de la Révolution passe aujourd’hui pour l’un des plus grands dictateurs de l’Histoire. Toute la tourbe idéologique vomie par la Réaction depuis Thermidor recouvre son nom et paraît l’engloutir.

Malgré tout, une proposition d’attribution de son nom à un lieu parisien a été faite devant le Conseil de Paris, mercredi 30 septembre 2009. Elle émanait de Georges Sarre et du groupe MRC, soutenue par les conseillers communistes et quelques élus verts et socialistes. En face, c’est une coalition PS-UMP qui a donc obtenu, sans surprise (mais à une courte majorité cependant), le rejet de la proposition. M. Bertrand Delanoë, maire « socialiste » de Paris, a naturellement voté contre ce projet éminemment scandaleux ! Il faut dire que les soi-disant héritiers de Jaurès n’ont désormais plus peur d’afficher ouvertement leur mépris pour la Révolution française. À l’heure où un Livre noir peut sans contestation répandre les pires calomnies, à l’heure où des députés UMP déposent un projet de loi visant à reconnaître le prétendu génocide vendéen, il n’y a plus de raison pour que le PS fasse semblant d’aimer la Révolution. Si l’on se risque à la citer, ce n’est que par morceaux, contredisant la célèbre formule attribuée à Clémenceau ; il n’est que de voir Ségolène Royal qui parle haut et fort de 89 mais craindrait de se compromettre en parlant de 93, voire même de 92 !
Tout ceci a une explication. À droite, traditionnellement, c’est le vieux fond royaliste et bourgeois pour l’ordre et la réaction qui voit dans Robespierre, et avec raison, un ennemi redoutable. À gauche, c’est une vision de l’Histoire de France à l’aune des sentiments contemporains qui justifie ce revirement. Pour ces naïfs politicards, le moindre sang versé est un scandale ! La Terreur et sa répression sanglante des mouvements contre-révolutionnaires ne peut donc plus être acceptée. On oublie pour cela que la République française a été sauvée par cette politique. On oublie aussi que les royalistes étaient prêts à égorger les patriotes avec l’aide d’une coalition européenne. On oublie encore que pour instaurer les principes de liberté et d’égalité, il fallait lutter contre ceux qui voulaient le retour à l’ordre féodal. Tout ceci n’a aucun poids pour les idéalistes d’aujourd’hui qui se parent de vertu en invoquant les droits de l’homme et poussent des cris d’orfraie devant la guillotine. La droite a donc beau jeu de récupérer cette vision « humaniste » de l’histoire afin de justifier son rejet. Digne porte-parole de la Réaction, M. Bournazel (UMP), dans son discours au Conseil de Paris, a ainsi stigmatisé le « criminel » Robespierre en n’omettant aucune des comparaisons habituelles avec Staline, pendant que M. Caffet (PS) disait avec un sourire que « si Robespierre a été opposé à la peine de mort, je crois me rappeler quand même qu’il l’a fait appliquer à tour de bras ». Une pareille ignorance de l’Histoire laisse pantois…
M. Corbière, conseiller communiste, a hélas été un mauvais porte-parole même si son discours avait du bon. Après avoir énuméré les combats de Robespierre (suffrage universel, droit de pétition, abolition de l’esclavage, vote des Juifs, etc.), il a rappelé que la plupart des Thermidoriens, ce ramassis de lâches et d’escrocs, ont leur nom dans Paris. Il a aussi souligné que les traîtres Mirabeau (corrompu jusqu’à la moelle) et Lafayette (fusilleur du Champ de Mars) sont eux aussi à l’honneur.

Il y a en effet quelque paradoxe à vouloir, sous le fallacieux prétexte du sang répandu par la Terreur, refuser à Robespierre l’attribution d’un nom de rue quand tant de vrais criminels ont le leur dans Paris. Que penser par exemple des lieux qu’on a baptisés « Adolphe Thiers » ? La répression de la Commune de Paris organisée par ce dernier fit plus de 20 000 morts en moins d’un mois, soit sept fois plus que l’ensemble des exécutions en un an de Terreur à Paris ! On serait donc curieux de connaître l’avis du citoyen Bournazel sur ce « criminel » honoré par une rue et un square…

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Pour voir en intégralité le débat au Conseil de Paris, c'est ici.
Images : portrait de Robespierre, musée Carnavalet (source ici), plaque de la rue Thiers à Paris (image Google street view).
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