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vendredi 24 septembre 2010

Retour de Rio

Depuis plus d’un siècle et la célèbre phrase attribuée à Clemenceau, on sait que le Brésil est un pays d’avenir ; mais pour combien de temps encore ? Coupe du monde, Jeux olympiques, pétrole, le pays est à la mode en ce moment et Rio de Janeiro est en première ligne. À l’heure des élections, on nous assure que tout va bien depuis que Lula l’a remis sur les rails. Les chiffres le prouvent, les indicateurs sont au vert, et l’on craint même la surchauffe.

Rio est la vitrine de ce Brésil, nouveau géant de la planète qui entend jouer sa partie dans le concert des nations. Les récentes découvertes de vastes réserves de pétrole au large de « la plus belle baie du monde » promettent au « Fleuve de Janvier » des lendemains qui chantent, même si le Christ de Corcovado a toujours les bras entrouverts, attendant que les Cariocas se mettent au travail pour applaudir.
Cependant, en se rendant sur place, on s’aperçoit du chemin qu’il reste à parcourir avant que la ville ne ressemble définitivement à la carte postale qu’on ne cesse de nous vendre. Ainsi le récent hors série du Monde titre à propos de Rio : Sur la voie de la renaissance, l’article se concluant par cette assertion : « le moral au zénith, sûre de son éternelle beauté, Rio attend avec confiance ses futurs rendez-vous avec le sport. »
S’il est vrai qu’on n’obtient pas par hasard l’organisation des deux plus grands évènements sportifs de la planète à deux ans d’intervalle (2014 : coupe du monde, 2016 : les JO), sur place les mutations de la ville sont impressionnantes mais vont surtout dans le sens d’une ségrégation génératrice de violence.
En 1942, Bernanos disait déjà à propos du quartier Botafogo de Barbacena (son lieu de résidence) :
« Je n’ai pas besoin d’être un prophète pour vous prédire, à coup sûr, quel est le destin réservé à Botafogo. Les villas des gens riches de Barbacena, d’un style déplorablement américain — de ce style que Hollywood a rendu populaire —, monteront bientôt à l’assaut de ma colline et viendront étaler au soleil leurs vérandas de ciment, leurs mosaïques de couleurs tendres… Une fois de plus le monde moderne aura triomphé non de la misère, mais des misérables. »
Car c’est bien ce que l’on observe tout autour du centre-ville de Rio et notamment dans l’ouest vers Barra et maintenant Recreio. Des condominiums (ensembles de tours ou de maisons construits afin d’assurer la sécurité de leurs habitants, surveillés 24 h/24 par des gardes, des caméras et entourés de hautes palissades) poussent comme des champignons, rejetant les habitants des favelas toujours plus loin ou, pire encore, leur infligeant l’étalage vulgaire de galeries commerciales auxquelles ils ne peuvent accéder. Car c’est là l’une des particularités du Brésil et de Rio en particulier : la misère y côtoie la richesse, voire le luxe.

Ainsi, traverser Rio en voiture c’est passer, en quelques secondes, des quartiers très huppés aux favelas, zones toujours dangereuses, car les braquages y sont nombreux. Les vitres teintées ne sont pas une option, la plupart des automobiles en sont pourvues, les plus riches prenant l’hélicoptère. Le gouvernement, devant la recrudescence de ces braquages de voitures par des individus à motos, a envisagé un temps d’interdire le transport des passagers sur les deux roues, mais a dû renoncer face au tollé général.
Pourtant, circuler en voitures c’est aussi faire face à un autre danger redoutable : les embouteillages ! La ville se trouve en ce moment saturée, matin et soir, et l’on imagine mal comment elle pourrait faire face à l’afflux de touristes et de visiteurs généré par des évènements tels que les JO. Cependant si vous êtes pris d’un petit creux, vous trouverez facilement des vendeurs (parfois en fauteuil roulant) au milieu de l’autoroute pour vous proposer cacahuètes chaudes, boissons, etc.
On peut certes incriminer les travaux gigantesques qui ont lieu en ce moment sur le réseau routier, mais au-delà de cette constatation, on note aussi la difficulté de se déplacer en transport en commun. Il n’y a qu’une ligne de métro qui se partage heureusement en deux. Certes, les bus sont nombreux, mais il n’existe aucun plan.
Pour revenir au problème de la violence, il ne faut pas compter sur l’entraide. Le réflexe commun en cas d’agression d’un tiers dans la rue est de se baisser (pour éviter les balles perdues) et de courir sans se retourner.
Bien sûr, vous pouvez aussi entendre d’aucuns, de retour de Rio, ayant vécu à Copacabana et circulé en taxi, dire qu’il n’y a aucun problème et que la vie n’est qu’un long fleuve tranquille jusqu'à Ipanema. Ce sont là ceux que Bernanos appelait « les conférenciers d’Europe » qui « ne connaissant de cette terre immense qu’un petit nombre de jardins botaniques et de casinos (…) en ont fait au naïf public de snobs une peinture aussi facile, aussi accablante de monotonie dans la fausse splendeur, que les écœurants paysages californiens popularisés par les cinémas de Hollywood (oui, Bernanos n’aime pas ce grand pourvoyeur de films !), et qui doivent correspondre si exactement à l’idée qu’un milliardaire méthodiste peut se faire du paradis terrestre. »

Sur le plan culturel, peu de choses… Il faut tout de même visiter le Musée international d’art naïf à côté du Corcovado. Attention à ne pas le manquer, car une dizaine de mètres plus loin, ce sont les favelas qui vous attendent. Un employé vient gentiment ouvrir le cadenas qui ferme les grilles d’entrée. Sur trois étages d’une vieille maison, on peut y voir une fresque (la plus grande peinture d’art naïf au monde !) qui reconstitue l’histoire du Brésil. Ne pas oublier de lire aussi le brillant exposé du directeur qui oppose l’art populaire (qui ne fait que reproduire les mêmes figures sans originalité) à l’art naïf (qui lui puise son inspiration dans une profonde liberté). Bref, il ne faut pas confondre les peintures de la rue avec les tableaux exposés. Au sous-sol, une salle est réservée au Douanier Rousseau dans laquelle on peut admirer de belles photos reproduisant ses chefs-d'œuvre.
On attend donc avec impatience de voir quel visage Rio va donner de lui-même dans les prochaines années, même si, comme Bernanos, nous ne doutons pas que « le monde moderne triomphera des misérables ».


GV

Images : vue de Rio prise depuis le Corcovado, vue de Rio depuis le Pain de sucre, photo prise depuis le Musée international d'art naïf (GV).
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vendredi 25 juin 2010

Ganache du mois : Duchêne

Peu de lecteurs ont dû entendre parler de l’obscur général Denis-Auguste Duchêne (1862-1950), élégamment décrit par Abel Ferry comme « une sorte de brute mal embouchée et peu déliée ». Par l’entêtement ahurissant dont il fit preuve en 1918, ce grand homme causa pourtant la perte de milliers de soldats et, peu s’en fallut, la défaite de toute la France… L’exemple du général Duchêne va montrer comment une ténébreuse affaire de tactiques peut entraîner le sacrifice de toute une armée par le fait d’un seul homme.

Né en 1862, le général Duchêne passa toute sa carrière entre les colonies et les garnisons, sans omettre de fréquenter l’incontournable École de guerre qui forma la fine fleur de nos ganaches. Élève de Foch, c’est auprès de ce dernier qu’il participa à la tristement célèbre défaite de Morhange, au cours de la « bataille des frontières » du mois d’août 1914. Le rapide avancement dont il jouit durant la guerre suivit de près celui de son chef qu’il accompagna jusque sur le front d’Italie lors de sa courte disgrâce en 1917.
Partisan de l’offensive à tout prix, Duchêne avait dû, comme Foch, mettre de l’eau dans son vin en cette époque de guerre de tranchées. C’est sans trop difficulté que notre homme adopta donc la nouvelle doctrine alors en vogue chez les militaires portés vers l’avant : la défense « sans esprit de recul ». Cette édifiante doctrine allait trouver sa meilleure illustration grâce à notre héros du mois.
Placé à la tête de la 6e armée à la fin de l’année 1917, le général Duchêne avait reçu pour ordre de tenir le Chemin des Dames et d’interdire le franchissement de l’Aisne. D’après les prescriptions du général Pétain, qui commandait le secteur, il appartenait aux armées de se replier sur une seconde ligne et de faire sauter tous les ponts en cas d’attaque brusquée des Allemands. Cette tactique permettait de limiter les pertes tout en préparant efficacement une contre-attaque, quitte à perdre quelques kilomètres de terrain. On imagine sans peine avec quel dégoût le général Duchêne prit connaissance d’une aussi scandaleuse directive. Déterminé à tenir coûte que coûte sur sa première ligne, il refusa d’envisager le moindre repli et, sans pour autant désobéir tout haut, négligea de préparer la seconde ligne de défense. Prenant prétexte du symbole que représentait le Chemin des Dames si chèrement acquis en 1917, Duchêne comptait bien maintenir ses troupes sur leurs positions, toutes dussent-elles y passer, hormis lui et son état-major.

L’offensive allemande de mars 1918 épargna à peu près le secteur de Duchêne qui attendit l’arme au pied que son heure vînt. Dans la nuit du 27 mai, comme c’était prévisible depuis quelques jours, une violente attaque fut lancée par l’ennemi. Après un bombardement en règle de plusieurs milliers de pièces d’artillerie qui brisa toute résistance, les sections d’assaut allemandes s’ébranlèrent vers les positions françaises. Ces dernières, coupées de tout renfort, furent aussitôt submergées par le nombre. Conformément au vœu de Duchêne, tout le monde se fit tuer sur place « sans esprit de recul ». Preuve de l’efficacité de cette doctrine, dès l’aube du 27 mai les crêtes du Chemin des Dames étaient aux mains des Allemands.
Duchêne, toujours aussi borné, jugea le moment opportun pour lancer à la diable quelques bataillons de renfort qui furent immédiatement anéantis. Pendant qu’il méditait sur cet incompréhensible état des choses, les Allemands parvenaient déjà sur les bords de l’Aisne. Or, notre général avait tout simplement oublié d’y faire sauter les ponts ! Il faut ici imaginer la surprise des troupes d’assaut ennemies découvrant les ponts intacts, elles qui, surestimant une fois de plus le génie militaire français, avaient pris soin d’emporter avec elles des ponts métalliques. Quoi qu’il en fût, tout ce beau monde passa le fleuve en trombe, par ponts métalliques ou ponts de pierre. Cette progression rapide de l’autre côté de l’Aisne eut pour effet de mettre de nouveau Paris à portée des armées allemandes. La défaite du Chemin des Dames était consommée, celle de la « stratégie » de Duchêne avec.

Comme toujours dans l’armée française, le coupable fut protégé par l’ensemble de ses pairs. Le général Pétain qui avait pourtant prescrit le repli sur la seconde ligne et se moquait comme d’une guigne de ce disciple de Foch fut le premier à prendre la défense du général Duchêne. Il faut dire qu’il avait sciemment laissé ce dernier lui désobéir, bien heureux à l’idée qu’il subît un sérieux camouflet et toujours prêt à exploiter un éventuel succès… Malgré l’obstination de Clémenceau qui tenta par tous les moyens de faire condamner celui qui faillit précipiter la chute de son gouvernement, les bienveillantes protections de Pétain et Foch empêchèrent la condamnation de Duchêne. Celui-ci fut simplement remplacé le 10 juin 1918, soit près de quinze jours après ses exploits. La commission d’enquête menée sur la défaite du 27 mai le laissa tout à fait tranquille. Pour prix de ses services, il fut même fait grand officier de la Légion d'honneur, en 1920, et termina sa carrière à la tête du 3e corps d'armée, en 1924.

Après toutes ces émotions, le général Duchêne prit une retraite bien méritée et, en conformité avec son œuvre, mourut dans son lit à l’âge de 88 ans.

KLÉBER

Images : portrait du général Duchêne (source ici), médaille des rescapés de l'Aisne, attribuée aux anciens combattants des trois batailles de l'Aisne (source ici), pont de Berry-au-Bac sur l'Aisne (source ici), une de L'Action française du 28 mai 1918, annonçant que l'offensive allemande a été repoussée et que l'ennemi "paie cher une légère avance sur l'Aisne", un modèle de bourrage de crâne… (source Gallica).
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