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samedi 20 novembre 2010

Le procès de Paul Bourget

Pour le confort de lecture et afin d'éviter les répétitions, nous avons remplacé à quelques reprises le nom de Bourget par les diverses appellations imagées qu'utilise Bloy. Elles seront signalées par un astérisque.

Pourquoi et comment déteste-t-on Paul Bourget (1852-1935) ? C'est une question qu'on se pose un jour ou l'autre quand on s'intéresse à la littérature. Depuis Léon Bloy qui l'éreinte méchamment dans son Belluaire et porcher (1905) en le traitant d'eunuque, jusqu'à Céline qui, monologuant en 1957, s'attaque à son style, on ne compte plus les remarques assassines de la part des écrivains. Auteur presque oublié (si ce n'est cette extraordinairement longue notice wikipédia), et plus lu (malgré la réédition du Disciple cette année), Bourget fut pourtant à son époque prolifique et reconnu. 
Ainsi en 1915, André Gide vient lui rendre visite ; c'est la rencontre de deux grands, l'un a 63 ans (académicien depuis 20 ans), l'autre 46. Voici en quels termes Gide la relate dans son Journal :
« - Pour entrer ici, Monsieur Gide, m'a-t-il dit d'abord, vous n'aurez pas besoin de passer par la porte étroite.
Cela ne voulait proprement rien dire, mais marquait de la cordialité. Et, peu de temps après, il a trouvé moyen de faire allusion à mon Immoraliste ; […]
- Maintenant que nous voici seuls, apprenez-moi, Monsieur Gide, si votre immoraliste est ou n'est pas un pédéraste?
Et comme je reste un peu interloqué, il insiste :
- Je veux dire : un pédéraste pratiquant ?
- C'est sans doute plutôt un homosexuel qui s'ignore, répondis-je, comme si je n'en savais guère trop rien moi-même ; et j'ajoutais : je crois qu'ils sont nombreux.
Je pensais d'abord qu'il voulait ainsi me montrer qu'il avait lu mon livre, mais il tenait surtout à m'exposer ses théories :
- Il y a, commença-t-il, deux catégories de perversions : celle qui ressortissent du sadisme, et celles qui se rattachent au masochisme. Le sadique et le masochiste pour atteindre la volupté, ont recours l'un et l'autre à la cruauté ; mais l'un, etc. tandis que l'autre, etc.
- Rangez-vous les homosexuels dans l'un des deux genres ? demandais-je pour dire quelque chose.
- Nécessairement, reprit-il, car, ainsi que le fait observer Régis…[...] »
Cette anecdote montre à quel point les penchants de Bourget allaient vers les thèses plus que vers les romans. Or, le roman psychologique l'éloigne de la littérature et lui fait charrier, selon l'expression de Bloy: « les glaçons d'un pédantisme universitaire que la naïveté romantique de certains poètes avait cru défunt ». On imagine facilement le peu d'estime qu'il portait aux écrits de Gide (ce dernier traitera, en 1930, les lecteurs du fendeur de poils* de « bancs de sardines et de maquereaux « ), assenant sans cesse que les écrivains ont une responsabilité morale envers leurs lecteurs. 
À ce propos, Paul Bourget écrit dans la célèbre préface du Disciple, s'adressant au « jeune homme » : « tu vas, cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes, dépend un peu ta vie morale, un peu de ton âme. Et ta vie morale, c'est la vie morale de la France même : ton âme, c'est son âme (…) Pensant à cela, il n'est pas d'honnête homme de lettres, si chétif soit-il qui ne doive trembler de responsabilité. » (sic !)

C'est sans doute parce que l'icoglan* a trop tremblé qu'il est devenu le repoussoir de la littérature et en particulier des hommes de lettres. Car, c'est bien dans cette quête de moralité qu'étouffe le roman bourgetien. Sans cesse, il tente de « démontrer des thèses amies de la morale et de la raison » comme le dit Kléber Haedens dans son Histoire de la littérature française, ajoutant de manière piquante : « Paul Bourget a longtemps servi de psychologue aux bourgeoises vertueuses et aux femmes du monde à mi-chemin entre le confessionnal et l'adultère. Ses romans solides et respectables (…) sont écrits dans une langue terne, privée de tout pouvoir et de toute beauté. » 
Ernst Jünger dira quant à lui que : « le fruit de l'humanité authentique est à peine touché à travers l'écorce du conventionnel ». Décidément…

Et si le Psychologue* donne autant d'importance aux idées et à la morale dans ces écrits, c'est souvent au détriment du style. Céline confie, en 1957, d'un ton las : « On continuera toujours à publier du Bourget, de l'Anatole France, de la phrase bien filée, etc. À rien du tout, elle continuera toujours à publier du Bourget de l'Anatole France », mais surtout : « les Français sont soudés. Ils sont soudés au style Voltaire, qui était une jolie forme d'ailleurs, qui fut copié par Bourget, par Anatole France, et puis finalement par tout le monde. »
D'ailleurs, Bloy déjà dans le ton de la critique contemporaine déplore : « l'absence infinie de style et de caractère » du Psychologue d'entre les castrats*, mais aussi, comme nous l'avions déjà signalé : « des écrits qui ressemblent à une diarrhée de colle de poisson ». 
À propos du style de ces deux écrivains, Jünger raconte une histoire qui circulait dans les salons parisiens durant l'Occupation. Et, l'on remarquera que la cible à cette époque a changé… question de morale sûrement : 
« Sur Bloy, des Closais a raconté une anecdote que je note bien que je la tienne sans conteste pour inventée, car elle donne une idée de la haine abyssale et non sans fondement qu'éprouvent les hommes de lettres pour cet écrivain.
Selon son habitude, à Paul Bourget aussi il avait demandé de l'argent, mais en vain ; puis il l'avait malmené publiquement. Quelque temps après, Bourget reçut une nouvelle lettre de Bloy, le priant de lui prêter immédiatement cinq cents francs, car son père venait de mourir. Bourget met la somme dans sa poche et se rend lui-même à Montmartre où Bloy habitait dans un des hôtels borgnes de l'endroit. Derrière la porte d'une chambre à laquelle le mène le concierge, on entend de la musique ; lorsque Bourget frappe, Bloy vient ouvrir, complètement dévêtu, on voit dans la chambre des femmes nues et, sur la table de la charcuterie et du vin. Bloy cynique, invite Bourget à entrer, et celui-ci accepte l'invitation. Il pose d'abord l'argent sur la cheminée ; puis regardant autour de lui : 
- Monsieur Bloy, vous m'avez pourtant écrit que votre père était mort ?
- Vous êtes donc prêteur sur gages ? réplique Bloy et il ouvre la porte d'une chambre voisine, où le cadavre du père est étendu sur le lit. »
Bloy en pleine bacchanale juste après la mort de son père, qui gît dans la pièce voisine, visité par le vertueux Bourget, voilà qui prête à sourire, autant que ce dialogue très court chez Barbey D'Aurevilly, où encore une fois Bourget fait figure de dupe:
« Bourget : enfin, Bloy, vous me détestez donc bien ?
Bloy : non mon ami, je vous méprise. »
Et il n'est pas le seul. En 1914 Paul Valéry écrit à Gide, parlant du Démon de midi : « Et malgré tout le mépris possible pour le misérable auteur, l'impureté, le bric-à-brac intellectuel, où le médical, le théologique, le balzacoïde s'ensaladent, malgré l'ignominie toujours présente toutefois cela est son meilleur livre. Celui donc où il paraît dans toute sa naïveté. »
Mais après tout, l'évangéliste du Rien* fut aussi le fruit d'une époque. Barbey dans sa mauvaise préface à la réédition d'Une vieille maitresse ne fut il pas obligé de se justifier, après son retour au catholicisme, de ne faire en aucun cas l'apologie d'une passion coupable, supprimant dans la foulée « un détail libertin de trois lignes » de son roman ? Les romanciers catholiques de la fin du XIXe siècle furent englués dans les questions de morale et la peur de la décadence. L'écrasante responsabilité qu'ils se sentaient vis-à-vis de leurs lecteurs a guidé leurs choix esthétiques et ce ne fut certes pas toujours pour le meilleur.

GV

Images : photographie de Paul Bourget (source ici), couverture du Disciple, réédité en 2010 (source ici), illustrations d'époque des livres de Paul Bourget (source ici), récente étude de Marie-Ange Fougère et Daniel Sangsue qui pose une grave question : Avez-vous lu Paul Bourget ? (source ici).
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dimanche 21 février 2010

Leçon de dandysme par Barbey d’Aurevilly

Dans son petit livre intitulé Du dandysme et de Georges Brummell, Barbey d’Aurevilly (1808-1889) se livre à une analyse du dandysme en retraçant la vie de George Brummell, éminent représentant de cette mode. Mais on a bien du mal en suivant sa description à se faire une opinion sur ce que Baudelaire qualifiait de religion. Alors qu'est-ce que le dandysme ?
Selon Brummell, un dandy doit pouvoir passer dix heures à s’habiller, mais oublier ensuite ses vêtements. C’est ainsi qu’il a la liberté d’être un « oseur », mais connaît parfaitement les limites de l'impertinence et c’est pourquoi il ne se prive pas de les franchir.
Ainsi l’ironie est, après l’indifférence (nil mirari, ne s’étonner de rien, devise du dandy), son arme préférée. La clé du succès mondain est de produire son petit effet puis de disparaître, règle que Brummell appliquait scrupuleusement au sommet de sa gloire en se présentant dans les soirées, restant sur le pas de la porte, prononçant un jugement d’avance tempéré par le prestige de son passage et repartant aussitôt.
Mais l’important reste la surprise. Le dandy, lymphatique par nature, ne doit pas faire ce qu’on attend de lui. Pour Baudelaire c’est la singularité de la conduite qui doit primer dans l'attitude du dandy. C’est ainsi que le capitaine des gardes Lauzun put séduire la cousine de Louis XIV, Mademoiselle. Ce fut certes aussi en s’écrasant de respect et de dignité devant cette vierge de quarante-trois ans (selon Barbey) qui l’avait choisi pour mari, et comme le dit Sainte-Beuve : « La rouerie de Lauzun avec elle consista à augmenter, à élever encore ces barrières de respect déjà si hautes, à s'y retrancher, à s'y dérober avec ruse ». On sait le sort réservé à l’impertinent dandy : il fut enfermé dans la forteresse de Pignerol.

Brummell n’eut pas un destin plus enviable : il acheva sa vie ruiné, exilé à Calais, ignoré du prince de Galles (un ami qu’il avait, auparavant, il est vrai, traité de « gros homme ») et reconstituant dans ses moments de folie les grandes heures de la cour, discutant avec princes et princesses seul dans son salon.
Si l’on se voulait moraliste, on conclurait que l’impertinence et l’égoïsme se payent toujours. Mais ses personnages n’avaient-ils pas aussi, aux yeux de leurs contemporains, le défaut de prétendre accéder à une place sociale qui ne leur était pas destinée ?
L’exemple de Brummell ne nous permet pas d’y voir très clair. Certes ce fils de bourgeois, parvenu dans la plus haute société, respecté et craint pour ses jugements jusque dans l’exil, semble l’incarnation du dandysme. Mais l’essence du dandysme réside plus dans la personnalité d’un individu d’exception que dans l’application des règles de conduite en société. Ces deux personnages que sont Lauzun et Brummell sous la plume de Barbey ne nous permettent finalement pas de définir exactement le dandysme, au mieux pourrions-nous le reconnaître incarné.

GV

Images : caricature de George Brummell par Dighton, 1805 (source ici), portrait de Jules Barbey d'Aurevilly par Émile Lévy, 1882 (source ici).
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mardi 20 octobre 2009

Les mauvaises notes

Quoi de plus désagréable que de connaître la fin d’un roman qu’on est en train de lire ? Il semble pourtant que cette vieille et insupportable manie qu’ont certains de vouloir raconter toute l’intrigue d’un livre au malheureux lecteur soit en passe de devenir la règle dans le monde de l’édition. En effet, à travers les préfaces, introductions, quatrièmes de couverture et tout particulièrement les notes, on assiste aujourd’hui à une véritable frénésie de révélations. Certes, on objectera qu’une préface a toujours été une source de potentielles divulgations pour le lecteur, son auteur se livrant en fait à une critique du livre. Mais pourquoi s’obstiner à faire des préfaces ? Pourquoi ne pas précisément faire des postfaces, comme c’est le cas parfois, et donner enfin sa véritable place à la critique, après le texte ? Vaste question ! Reste que l’on peut aisément sauter une préface pour y revenir une fois le roman terminé, ce qui représente encore un avantage important. Il n’est donc pas nécessaire de s’appesantir sur ce simple manque de bon sens éditorial…

Nous ne pouvons en revanche pas être d’accord sur le reste du « travail éditorial ». Ainsi, censée nous donner envie de lire, la quatrième de couverture est devenue, tout particulièrement dans la collection Folio, ou bien une arnaque, ou bien un piège. Arnaque quand elle se contente de citer un passage du texte qui très souvent ne signifie rien pour le lecteur. Piège quand elle se met à citer un morceau de la fameuse préface qui se plaît à tout raconter ! Exemple entre tant d'autres, la quatrième de couverture de Quatrevingt-treize de Victor Hugo dans la collection Folio, où le sort de tous les personnages nous est gentiment confié ! Que l’on n’invoque pas la célébrité du roman, car il y a toujours une première lecture et l’intrigue, chez Hugo en particulier, est primordiale. C’est une simple crétinerie d’éditeur qui, hélas, n’est pas isolée. La meilleure preuve en est que le service des éditions Folio à qui nous n’avons pas manqué d’exprimer notre mécontentement au sujet de la quatrième de couverture d’un autre livre, L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, reconnait une « quatrième trop explicite »,  promettant de « corriger cela lors de la prochaine réimpression ».
Mais venons en à l’essentiel. À supposer que le lecteur ait eu la présence d’esprit de s’emparer en fermant les yeux du livre (et ce à chaque fois qu’il le reprendra, ce qui est parfois difficile), à supposer encore qu’il ait astucieusement passé la préface, peut-être aussi l’introduction qui aime à en dire plus que de raison, voici qu'il se retrouve nez-à-nez avec le plus machiavélique guet-apens des éditeurs : les notes. Sous prétexte qu’un livre ne vaut rien sans « paratexte », sous prétexte qu’il se distingue tout au contraire par son édition, il n’est presque plus un livre de poche qui ne sorte grossi de notes et commentaires ! Le terrible résultat ne s’est pas fait attendre : la cohorte des spécialistes a ravagé le livre. Les vieilles ganaches de la Sorbonne et d’ailleurs sont venues truffer les textes de leur prose. L’asservissement est total. La collection de la Pléiade, naguère si simple, est devenue l’épicentre de ce fléau. Que l’on jette un coup d’œil aux nouvelles éditions des œuvres complètes de Rimbaud ou de Lautréamont qui comptent un quart d’œuvre pour trois quarts de paratexte ! 
Donc, notre lecteur a passé la quatrième de couverture, la préface, l’introduction et se retrouve face à une note. Il peut naturellement la passer elle aussi, à moins qu’elle ne figure en bas de page, inévitable, et parfois d’une désopilante utilité ainsi que le prouve celle-ci :

Si donc la note n’est pas en bas de page mais renvoie à la fin du livre, le lecteur peut refuser de s’y reporter. Mais comment peut-il résister lorsque sur une même page il voit fleurir les numéros de notes ? Comment ne peut-il pas penser que les notes indiquées vont lui fournir de solides explications sans lesquelles il ne comprendrait rien au texte ? Hélas ! Rien de tout cela ne s’offre à lui. Arrivé non sans mal à la fin du livre, le lecteur découvre avec consternation qu’on lui donne l’historique de tel obscur bistrot cité par l’auteur puis, parce que cette information reste inoffensive malgré tout, voici qu’il lit, avec épouvante cette fois, une note dans le genre de celles-ci :





Que penser de pareilles notes ? Non seulement la lecture du livre est hachée menue par l’abondance des renvois, mais en plus ces renvois nous ruinent l’intrigue. Qu’on ne dise donc pas que ces notes sont de nécessaires apports à l’œuvre ! Elles le seraient si elles restaient confinées au strict nécessaire (éléments biographiques sur tel ou tel personnage par exemple) mais leur systématisation en vient à obscurcir la lecture au lieu de l’éclairer. C’est donc pour des éditions dépourvues de ces « apparats critiques » délirants qui ne font plaisir qu’à ceux qui connaissent l’œuvre par cœur que nous oserons militer ici, étant bien souligné que certaines notes et une bonne post-face demeurent de salutaires additions à l’œuvre lorsqu’elles ont le bon sens d’en respecter l’essence.

Lucien JUDE

Images : quatrième de couverture de Quatrevingt-treize de Victor Hugo (édition Folio), page extraite du recueil du Horla de Maupassant (édition Folio), note extraite de Sodome et Gomorrhe de Proust (édition Folio), note extraite des Déracinés de Barrès (édition Bouquins).
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