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lundi 18 octobre 2010

Rencontre avec Michel Tournier

La retraite littéraire

Il y a quelques semaines, les Septembriseurs ont rendu visite à Michel Tournier en son presbytère de Choisel. Arrivés à quinze heures, au son des cloches, nous avons trouvé le Maître inspectant son jardin, béquille vissée dans la main droite et son célèbre bonnet sur la tête. Très accueillant, il nous a fait part de ses préoccupations botaniques avant de nous inviter à pénétrer dans sa demeure. Du presbytère, nous n’avons vu que la pièce principale, au rez-de-chaussée, plongée dans une relative obscurité. Le désordre y règne, les livres candidats au prix Goncourt s’étalant un peu partout (Tournier est membre de cette académie). Il nous a indiqué la vaste table sur laquelle il a composé et compose encore son œuvre. On y trouve, pèle mêle, des traductions de ses romans, des manuscrits, ses fameux carnets extimes, mais aussi les projets actuels rangés dans des pochettes de couleur.
Michel Tournier est aujourd’hui âgé de 85 ans. Il a derrière lui une œuvre abondante couronnée par les plus grands prix, particulièrement le mémorable Goncourt (à l’unanimité comme il aime à le rappeler) récompensant Le Roi des Aulnes, son œuvre majeure. Ses écrits se sont espacés ces derniers temps, particulièrement les romans dont le dernier, Éléazar, remonte à 1996. Mais comme Michel Déon à l’Académie française, Michel Tournier a trouvé dans son couvert de l’Académie Goncourt une nouvelle manière d’exprimer ses goûts. Depuis 1972, il y tient sa place.

En rendant visite au grand auteur, nous avons voulu l’entretenir, bien sûr, de son œuvre que nous admirons tous, mais aussi l’entendre à propos de la littérature et notamment d’auteurs que nous aimons. Hélas, nous avons été quelque peu désappointés par les réponses sans appel qu’il nous a très vite opposées : Proust ? « Il fait des phrases trop longues, trop liquides, liquoreuses ». Et Gide, ne fait-il pas, lui, des phrases plus courtes et mieux ciselées ? « Gide se raconte beaucoup trop ». Céline alors ? « Céline, ce n’est pas mal écrit, mais, je n’aime ni le ton ni les thèmes abordés ». Mais alors qui ? Il leur préfère de loin Valéry mais aussi Flaubert pour ses Trois contes. Par-dessus tout, il place Les Confessions de Rousseau. Étonnant quand l’on sait que Tournier ne porte que peu d’estime à l’intime. Mais on peut envisager la question sous l’angle de la filiation intellectuelle. Rousseau était philosophe et si Michel Tournier, on le sait, a passé deux fois l’agrégation de philosophie sans succès, il a toujours gardé un goût prononcé pour la chose philosophique, que l’on retrouve particulièrement dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, son best-seller (dont il existe aussi une version « pour enfant », Vendredi ou la vie sauvage). D’ailleurs, quand on l’interroge sur l’origine de son désir d’écrire, il nous lit quelques notes sur la beauté, qu’il a prises en lisant Kant.

Cependant, on ne sent pas (ou peut être plus) chez Tournier de passion pour la chose littéraire (et les débats qui vont avec) ; il nous parle de l’écriture comme d’un métier dans lequel il a bien réussi.
M. Tournier, peut-être à cause de notre jeunesse, prend un ton souvent professoral, quand il ne nous raconte pas quelques anecdotes déjà relatées dans des articles parus à l’occasion de la récente publication de ses Écrits de voyages. On ne vous reparlera donc pas de Gracq (« le meilleur écrivain de sa génération »), ni de Nimier (« un monstre de précocité » avec qui il était au collège), ni de ses bonnets crochetés (pas tricotés, s'il vous plaît), ni de l’invitation d’Ingrid Bergman (chez qui tout le monde parlait anglais sauf lui), ni de son prix Nobel manqué (donné à Claude Simon)…
De ce pèlerinage nous retiendrons en revanche l’accueil chaleureux et la grande gentillesse de Michel Tournier. Très disponible pour répondre à nos questions, il s’est révélé être un homme simple en plus d’un très grand auteur. Certes, nous aurions aimé pouvoir mieux discuter littérature et création littéraire, mais ce n’est que partie remise !

GV

Ci-dessous, le lecteur trouvera quelques extraits de notre entretien avec Michel Tournier.

L’après-guerre
Michel Tournier : J’ai vécu des périodes historiques tellement dramatiques, tellement violentes… Il y a eu la Libération. C’était horrible : le pouvoir a disparu — c’était un pouvoir compromis avec les Allemands — plus de gendarmeries, plus rien, on a vu arriver des petits merdeux de voyous pour qui ne comptait qu’une chose, c’était premièrement fusiller, deuxièmement voler, troisièmement violer. Et moi je vous assure que j’ai vu des scènes avec des femmes tondues, entièrement nues, marchant dans la rue, pieds nus, sous les crachats. C’était un spectacle atroce, alors que les petits salauds qui faisaient ça, on n’en avait jamais entendu parler pendant l’Occupation avec la Résistance. La Résistance a commencé après le départ des Allemands, alors là oui, il y en avait des FFI…
Les Septembriseurs : C’est pour ça que vous avez refusé de vous engager dans l’armée ? Parce que vous en aviez l’âge...
MT : Tout le monde voulait s’engager dans l’armée, elle était débordée, on manquait de tout, d’uniformes, d’armes, d’entraînement. Alors moi je suis plutôt antimilitaire, ce n’est pas mon genre la discipline dans l’uniforme, jamais de ma vie je n’ai porté un uniforme.
LS : Vous n’avez pas fait votre service militaire ?
MT : Je ne l’ai pas fait parce que, à l’âge où j’aurais dû le faire, il n’y en avait pas, on était débordé. Il y en avait tellement ! On prenait tous les jeunes qui n’avaient pas fait leur service militaire pendant des années, pour faire la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie. Pas brillant. Je ne tenais pas du tout à faire la guerre d’Algérie. On manquait d’armes d’uniformes, d’entraîneurs, on ne savait pas se servir d’un fusil.
J’ai échappé de justesse à la déportation du service du travail obligatoire. On m’a fait passer une visite, c’était les Français qui organisaient le STO ; l’envoi des jeunes Français dans les usines allemandes, c’était des gens du village. On m’a fait passer une visite médicale. On m’a trouvé très bon ! J’étais parfait pour aller faire des armes en Allemagne, mais ça n’a pas eu lieu, car ce qui s’est produit c’est que les usines d’armement allemandes étaient tellement bombardées par les Américains qui venaient d’Angleterre, que finalement ils n’avaient pas besoin d’ouvriers français pour des monceaux de ruines.
Au lendemain de la guerre, j’étais germaniste et je n’avais qu’une idée, c’était de faire mes études de philosophe en Allemagne. Mais attention, on n’allait pas en Allemagne comme ça. Zone d’occupation anglaise, il n’en était pas question, il fallait être Anglais ou Américain. Pour la zone d’occupation française, il fallait un ordre de mission militaire, et pas facile à obtenir. À force de faire des démarches et de traîner par terre, j’ai eu mon ordre de mission milliaire. Alors là tout s’ouvrait ! Vous étiez engagé en quelque sorte, on vous payait votre voyage et sur place, vous aviez le droit de manger dans les mess militaires français.

Le métier de traducteur
LS : On a l’impression que votre filiation intellectuelle est plus du côté de la philosophie que de la littérature ?
MT : À l’origine c’était la philosophie. Voilà mon histoire : j’échoue deux fois à l’agrégation de philosophie et je renonce. À ce moment-là, je me tourne vers la littérature, j’avais un gagne-pain TRÈS pénible, je ne vous le conseille pas, mais ça m’a tiré d’affaire, c’était la traduction. J’ai toujours parlé allemand et mes parents étaient germanistes, pas allemands, mais germanistes, et je traduisais des masses de livres de l’allemand en français, un français traduit de la langue étrangère en français. C’est très pénible, un métier austère, solitaire, triste. Ce qu’il y a de terrible c’est que vous êtes payé à la page, vous savez ce que vous allez gagner à la fin de la journée. Quand vous faites un tour dans le jardin, vous savez ce que ça va vous coûter en argent. Alors, j’ai fait ça un certain temps. La traduction a quand même un avantage, dont j’ai profité, c’est un exercice d’écriture excellent. On vous donne un texte étranger et vous devez en faire un texte français littéraire aussi bon que possible. Le bon français n’a rien à voir avec le texte étranger qu’on vous donne. Et ça m’a beaucoup appris. J’ai traduit, je ne sais pas combien de romans, des documents historiques… C’était un excellent exercice de français, il n’y a rien de tel pour maîtriser le français que de l’opposer à une langue étrangère. Dit comme ça en anglais ou en espagnol, en français c’est une autre formule.

Le bon titre
LS : Entre savoir bien rédiger le français et écrire un roman, il y a un fossé… Il faut structurer un roman…
MT : Il faut savoir rédiger, c’est un outil de travail, un peu comme de savoir taper à la machine. Le roman, c’est autre chose. Alors selon moi, pour écrire un roman par exemple, il faut d’abord un bon titre. Je suis choqué, je reçois tous les jours – vous voyez, il y en a plein partout –, des livres envoyés par les services de presse, souvent des romans, je suis choqué par la nullité des titres. C’est la première chose que vous regardez, vous recevez un livre, vous regardez le titre.
LS : C’est quoi pour vous un bon titre ?
MT : Il faut que ça sonne, et que ça ait un rapport intime avec le livre, ce n’est pas n’importe quoi. Par exemple, un grand classique d’Allan Patton sur le problème de l’Afrique du Sud, si vous ne l’avez pas lu, je vous le recommande, le titre est merveilleux, c’est traduit de l’anglais : Pleure mon pays bien aimé. C’est le drame de l’Afrique du Sud, avec le problème de l’Apartheid.
LS : Est-ce que vous trouvez que Eugénie Grandet ou Le père Goriot sont de bons titres ?
MT : Non ! Balzac était épatant, il travaillait comme un fou mais avait besoin d’argent le plus tôt possible. Il portait ses manuscrits inachevés à son éditeur pour avoir une petite avance. Le problème de l’écrivain c’est l’avance. Réfléchissez, vous écrivez un livre, ça prend facilement cinq ans, mais même si ça prend six mois, il faut vivre pendant ces six mois. Alors qu'est-ce qui se passe ? Vous allez chez votre éditeur, vous dites voilà je commence un livre sur tel sujet, faites-moi un contrat, je vous l’apporte dans six mois. Il vous fait un contrat et un petit chèque. C’est ce qu’on appelle l’avance, et beaucoup d’écrivains vivent d’avances, et quand le livre paraît, ils sont déjà tellement endettés vis-à-vis de leur éditeur, qu’ils n’ont pas tellement à attendre de droits d’auteur. Alors question droits d’auteur, la grande solution évidemment, c’est le prix littéraire. Il est évident qu’un roman qui paraît d’un inconnu, qui n’est pas mis en valeur par un prix littéraire, si on en vend 150 exemplaires c’est le bout du monde, et l’éditeur perd de l’argent. Pour qu’un livre ne perde pas d’argent, il faut en vendre 500. Si l’éditeur en vend 500, il s’y retrouve, à condition de ne pas avoir versé d’avance. Alors avec le prix Goncourt, moi j’ai eu une veine de cocu. Je commence très tard, à quarante-deux ans avec Vendredi ou les limbes du pacifique. Vous remarquez mes titres, Le Roi des aulnes, c’est un poème de Goethe… 
LS : Justement à propos du Roi des aulnes, on vous a conseillé de donner ce titre plutôt que La phorie… 
MT : Oui, La phorie, ça ne tenait pas le coup. « Qui galope si tard dans la nuit et le vent », c’est un père portant son enfant. Le thème du Roi des aulnes, c’est l’enfant porté par le père, et, au point de vue religieux, l’enfant porté par le père c’est l’enfant Jésus porté par saint Joseph, ce qui est très rare, l’enfant Jésus étant porté par la sainte Vierge pas par saint Joseph. Et puis il y en a un autre porte-enfant, qui s’appelle porte-Christ, c’est Christophe, le porteur du Christ. C’est le thème de l’enfant porté par un homme, c'est-à-dire par le père. Je suis très content de ce titre. La Goutte d’or, c’est très bien aussi ; j’y suis allé souvent dans ce quartier arabe de Paris, pas très bien famé mais pittoresque et très vivant.

Rousseau et la Révolution
MT : Selon moi, le plus grand livre de toute la littérature – vous vous rendez compte de ce que je vais vous dire, je vous rends service si vous ne l’avez pas encore ouvert, vous allez vous y précipiter dès ce soir –, c’est Les Confessions de Rousseau. Premièrement, c’est écrit dans un français admirable. Deuxièmement, c’est écrit dans un français oral. Troisièmement, le sujet est formidable parce que c’est la veille de la Révolution, que Rousseau ne connaîtra pas, heureusement, parce que si Rousseau avait vécu, il aurait probablement été guillotiné. Ça n’aurait pas été à l’honneur de la Révolution française. 
LS : On ne peut pas dire…
MT : Oui, bien sûr, enfin ça n’a pas été la vie en rose…
LS : On ne fait pas de révolution sans révolution…
MT : C’est ça. Enfin, peut-être éviter la guillotine quand même…
LS : Mais avant c’était la roue et la pendaison sous l’Ancien Régime.
MT : Oui, il ne faut pas oublier que la guillotine était un progrès. Avant c’était ou la hache ou le bûcher. Et puis il faut dire aussi une chose qui peut excuser la Terreur c’est qu’à l’époque on tuait beaucoup. Maintenant la peine de mort a disparu, mais à l’époque, tous les jours place Notre-Dame à Paris il y avait des exécutions et les gens se précipitaient pour voir ça.
Propos recueillis par Bruno FORESTIER, Lucien JUDE, Louis L. et GV. 

Images : photo de Michel Tournier (source ici), couverture des éditions folio du Roi des Aulnes (source ici), Vendredi ou les limbes du Pacifique (source ici), Le Vent Paraclet (source ici), couverture de L'île d'espérance d'Erich Maria Remarque, traduit par Michel Tournier (source ici), Michel Tournier lors de notre entretien (LL), couverture de l'édition folio des Confessions de Rousseau (source ici).
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vendredi 21 mai 2010

L'intouchable "Princesse de Clèves"

L’histoire retiendra qu’on n’a jamais autant parlé du livre écrit par Madame de Lafayette en 1678 qu’à la fin des années 2000. Comme l’on sait, ce surprenant regain de notoriété a eu son origine dans les déclarations à l’emporte-pièce que notre président a cru bon de semer en diverses occasions. Il est vrai que ses seules déclarations n’auraient pas suffi : un vent d’indignation parti du « monde intellectuel » a répandu aux quatre coins du pays des propos initialement plutôt anecdotiques. Brusquement, ce roman est devenu l’étendard de la culture opprimée par le sarkozysme triomphant… Les tribunes à la gloire de La princesse de Clèves se sont succédé à un rythme soutenu. Le ridicule fut atteint lors du salon du livre de Paris, en 2009, où l’on distribua à la volée des badges « Je lis la Princesse de Clèves » à des centaines de personnes qui n’avaient probablement pas la moindre idée de ce livre mais se flattaient d’arborer un si bel insigne d’insoumission. Et puis, la clownerie n’ayant pas de limites, on alla jusqu’à faire d’émouvantes lectures sur le parvis du Panthéon… Les mânes de Victor Hugo et Emile Zola ont dû se sentir honorées. Nous vivons une époque courageuse.

Que faut-il penser de tout ça ? Certes, nous ne prendrons pas la défense de M. Sarkozy qui a toujours montré un profond mépris pour la culture et dont les incessantes inepties n’ont rien que de trop pénible. Par parenthèse, il est intéressant de constater son récent revirement en ce domaine, ce qui nous donne droit, désormais, à des démonstrations culturelles, servilement mentionnées par Le Figaro ou Le Point, qui toutes s’apparentent à des cuistreries de collégien (lecture intégrale des « classiques » de la collection lancée par l’inénarrable Jean d’Ormesson, entre autres).

Pour autant, fallait-il s’enthousiasmer de la sorte pour l’objet du dénigrement présidentiel ? Nous ne le pensons pas. La princesse de Clèves, souvent considéré comme le premier roman moderne de la littérature française, est incontestablement un livre riche et en bien des aspects passionnant – nous y reviendrons plus loin – mais il demeure critiquable, ce que le colossal engouement auquel il a donné lieu semble avoir fait oublier. Une récente lecture de ce « monument littéraire » pour lequel les superlatifs ne manquent plus nous inspire ce jugement. Il suffit en effet d’en lire la première partie pour se convaincre de son vieillissement : un tel déluge de noms de princes, ducs, rois, cousins, beaux-frères, maris, oncles, que sais-je encore, fait tourner la tête. À moins d’être un passionné, il est difficile de supporter très longtemps l’étalage de ce bottin mondain du XVIe siècle. L’intrigue en vient presque à être reléguée au second plan, ce qui nous la fait perdre de vue entre deux interminables présentations. Ajoutons que les changements de noms, innombrables eux aussi, viennent mettre un petit grain de folie dans cette joyeuse galerie de portraits. C’est bien beau si au bout des soixante premières pages le lecteur a compris que Melle de Chartres est devenue la Princesse de Clèves.
Heureusement, peu à peu, l’intrigue supplante le décor. L’épisode du vol du portrait par le duc de Nemours vient amorcer ce retour au roman. On se plaît à espérer. Et voilà que l’épisode de la lettre égarée, a priori susceptible d’entraîner le récit, se transforme en une calamiteuse affaire de quiproquos indigne du plus minable feuilleton, dans laquelle Madame de Lafayette juge opportun de faire intervenir au moins dix personnages pour nous en faciliter la compréhension. Il y en a presque trente pages…

Passé ce fâcheux épisode, La princesse de Clèves prend enfin son envol. Probablement est-ce la fameuse scène de l’aveu qui marque ce tournant. Jugée grotesque car impossible par Bussy-Rabutin, cette scène est pourtant saisissante ; elle fonde toute la suite de l’intrigue et fait l’originalité du roman. Ayant avoué à son mari les sentiments qu’elle éprouve pour le duc de Nemours, et en présence de ce dernier, caché, la princesse de Clèves entend ainsi s’interdire la moindre faiblesse. Elle compte naïvement sur la rigueur de son époux et l’éloignement pour se préserver de l’amour. Comme de juste, son calcul se révèle entièrement faux puisqu’elle rend fou de jalousie M. de Clèves tout en éconduisant vainement un amant qui se sait aimé. Il n’est pas nécessaire de beaucoup chercher pour constater que ce schéma a été reproduit maintes fois dans notre littérature et a accouché des plus grands romans : Frédéric Moreau, dans L’éducation sentimentale, poursuit Mme Arnoux qui se refuse constamment. Mme de Mortsauf, dans Le Lys dans la vallée, repousse Félix de Vandenesse. Enfin, pour citer Gide qui plaçait La princesse de Clèves parmi ses dix romans français préférés (Journal, 23 novembre 1946), Alissa résiste mystérieusement à Jérôme dans ce magnifique roman qu’est La porte étroite. Toutes ces femmes aiment et sont aimées en retour, mais la crainte du péché, l’honnêteté, la vertu, alors même que la morale ne s’y oppose pas dans la plupart des cas, font achopper les plus folles tentatives. C’est cette lutte entre les sentiments et les devoirs, ce dilemme qui déchire toutes ces héroïnes, que La princesse de Clèves met brillamment en scène. À ce titre, le livre de Madame de Lafayette constitue par son ancienneté un incontestable fondement.
Il n’est pas question dès lors de critiquer l’apport de ce roman à la littérature. Il reste encore et toujours passionnant, et ces quelques lignes n’ont pas la prétention d’en avoir exprimé toute la substance. Mais il n’en comporte pas moins bien des faiblesses : ces longues descriptions du début, ces maladresses qui éclipsent l’intrigue, l’écriture elle-même qui, quoique fort belle, n’est pas toujours aisée. Voilà trop de détails dérangeants que la défense de la Culture en danger ne doit pas permettre de balayer.
La princesse de Clèves, sans conteste, est un jalon littéraire ; d’autres l’ont suivi et dépassé.

Lucien JUDE

Images : couverture de l'édition folio de La princesse de Clèves (source ici), badge "Je lis la princesse de Clèves" distribué au salon du livre de Paris (source ici), portrait de Madame de Lafayette (source ici), représentation de la scène de l'aveu par Alphonse-Charles Masson en 1878 (source ici). 
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lundi 12 octobre 2009

Ganache du mois : Joffre

« Les diplomates les nomment impoliment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la France. Ils sont toujours là ; toujours prêts à gâcher les affaires publiques ou particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant de leur impuissance qu'ils nomment moeurs et probité. Ces espèces de Prix d'excellence sociaux infestent l'administration, l'armée, la magistrature, les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent le pays et constituent en quelque sorte dans le corps politique une lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes nomment les gens de talent, immoraux, ou fripons. Si ces fripons font payer leurs services, du moins ils servent ; tandis que ceux-là nuisent et sont respectés par la foule ; mais heureusement pour la France, la jeunesse élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches. »
Honoré de Balzac, La fille aux yeux d'or
Il est facile sans doute d’inaugurer cette rubrique par un pareil personnage. Mais, le maréchal Joffre (1852-1931) n’est-il pas l’une des plus belles ganaches fournies par l’armée française ? N’est-il pas l’exemple le plus vrai de ce que fut un chef militaire irresponsable ?
Comprenons-nous, car Joseph Joffre n’a tout de même pas été bombardé par hasard à la tête des armées en 1914. Si l’homme a bien eu quelques succès dans sa carrière, s’il a incontestablement été efficace en plusieurs batailles et si même, disons-le, sa ténacité a été pour quelque chose dans la victoire de la Marne, il n’en reste pas moins que son dédain des vies humaines, son retard accablant en stratégie militaire et les idées lumineuses qu’il tirait de ces deux premiers caractères ont coûté fort cher à la France. Ajoutons à cela que le brave homme est mort dans son lit à l’âge respectable de 78 ans, ce qui fait de lui une authentique ganache. De fait, le chef qui meurt au combat à la façon du général de Grandmaison a au moins cette excuse de rejoindre les milliers de malheureux qu’il a condamnés. En revanche, l'embusqué qui envoie ses hommes au petit bonheur comme s’il jouait aux soldats de plomb et se permet de surcroît de déclarer avec volubilité « Je les grignote », celui-là devrait être fusillé séance tenante et, ce vœu étant hélas bien chimérique, mérite pour le moins le titre de ganache.
Joffre, c’est donc l’homme qui limogea sans scrupule le général Lanrezac, vrai sauveur des armées françaises en déroute à la fin du mois d’août 1914. C’est celui qui remporta la bataille de la Marne en très grande partie grâce à l’erreur stratégique commise par les Allemands mais en retira toute la gloire. C’est celui qui envoya à la mort des dizaines de milliers d’hommes dans les délirantes offensives du « grignotage » (Champagne, 1915) qui n’ont jamais grignoté (plutôt dévoré) que nos propres armées. C’est enfin le responsable du fiasco de la Somme, fiasco tel qu’il lui coûta (enfin !) son poste de généralissime. Mais, sa mise à la retraite forcée fut loin d’être douloureuse : fait maréchal de France en 1916, élu à l’Académie française en 1918 (repaire de ganaches, il est vrai), en tournée mondiale au début des années 1920, « médaillé jusqu’aux couilles »[1] ainsi qu’il convient à un si haut gradé, il est mort paisiblement en 1931…
Le maréchal Joffre ne manquant pas d’humour, il aurait eu avant de mourir ces glorieuses paroles : « Je n’ai jamais fait de mal à personne ».
Les centaines de milliers de Poilus tués par sa faute apprécieront le trait.

KLÉBER

[1] L’expression est de Lucien Rebatet dans Les décombres (Denoël, 1942).

Image : le maréchal Joffre (source ici).
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dimanche 20 septembre 2009

Le musée inconnu

Au cœur du 16e arrondissement, dans l’ancien village de Passy, « la maison de Balzac » apparaît comme une enclave au milieu d’une rue typiquement haussmannienne. Bâtie à flanc de colline (permettant un double accès qui fut bien utile du temps de son illustre locataire, toujours poursuivi par ses créanciers), elle est bordée d’un petit jardin sympathique quoique fort mal entretenu.
Cette demeure dans laquelle Honoré de Balzac habita entre 1840 et 1847 a été transformée en musée par la ville de Paris. L’entrée est gratuite, comme c’est le cas pour tous les musées de la ville, et nous oserons dire que c’est justice eu égard à son faible contenu.

On est en effet étonné par la pauvreté des objets exposés : quelques tableaux et gravures représentant amis et parents, une demi-douzaine de souvenirs personnels comme une belle « canne aux turquoises », des manuscrits de La vieille fille montrant l’immense travail de correction et puis c’est à peu près tout. Il faut reconnaître que l’exiguïté des lieux interdit toute débauche, mais cette contrainte n’explique pas tout. Ainsi, le cabinet de travail de Balzac, saint des saints de la maison, semble d’un dépouillement excessif si l’on songe au bric-à-brac qu’il fut à l’époque. Certes, on peut voir le bureau sur lequel il écrivit nombre de ses chef-d’œuvres (Une ténébreuse affaire, Splendeurs et misères des courtisanes, La cousine Bette…) ainsi que son buste qui autrefois trônait déjà modestement à cette place. Toutefois, que penser de cette bibliothèque presque vide ? De ce crucifix comme unique décor ? Pour un peu, on se croirait plus certainement dans une cellule de moine que dans l’antre du grand écrivain.
Une salle mérite pourtant le détour : elle présente sur trois murs une longue généalogie des principaux personnages de la Comédie humaine accompagnée de plusieurs centaines de gravures de Charles Huard. On peut retrouver aux côtés des célèbres Rastignac, Rubempré  ou Chabert les figures de Montriveau, Ferragus, Gaudissart et même quelques personnages historiques qui apparaissent dans l’œuvre de Balzac (Jésus, Catherine de Médicis, Robespierre…).

 Alors cette visite vaut-elle le déplacement ? La suite de tableaux de Pierre Alechinsky censée illustrer des extraits du Traité des excitants modernes et exposée dans les salles du bas nous inciterait à répondre catégoriquement que non. Ajoutons que l’excessive proportion de gardiens dans ces lieux étroits n’est rien moins qu’exaspérante : cinq personnes sont employées par la mairie ! Assises sur leurs chaises de fonction, elles passent le plus clair de leur temps à braquer des yeux inquisiteurs sur les malheureux et, avouons-le, rares visiteurs. Cette population contribue pour beaucoup au désagrément de la visite et nous inciterait à la déconseiller vivement. Néanmoins, la maison en elle-même reste une destination intéressante pour les lecteurs de Balzac (auxquels nous recommandons surtout la visite de sa maison de Saché, vrai musée pour le coup). Les plus passionnés n'apprendront rien mais y feront un pèlerinage, les autres seront peut-être tentés d'en savoir plus. Bien préservée avec sa cour et son petit jardin, c’est aussi une étape agréable pour les promeneurs non balzaciens. Comme le disait lui-même l’écrivain dans une lettre à Mme Hanska (1840) qui résume assez bien les lieux et leur donne une dimension historique : « Je tiens à une maison calme, entre cour et jardin, car c’est le nid, la coque, l’enveloppe de ma vie ».


Lucien JUDE


Maison de Balzac : 47 rue Raynouard, 75016 Paris.
Images : bureau de Balzac (source ici ), vue du jardin (photo LJ).
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