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mardi 14 juin 2011

Le quart d'heure fatidique

Le 14 juin 1800 est une célèbre date à double titre. À Marengo, le premier consul Bonaparte remporte une victoire capitale grâce au renfort du général Desaix tout juste revenu d’Égypte. Ce dernier, sauveur et héros, est tué à la tête de ses hommes lors des combats. Le même jour, en Égypte précisément, le général Kléber qui vient de rétablir une situation militaire et politique des plus compromises est lâchement assassiné. Ce hasard qui fait mourir en même temps et à des milliers de kilomètres deux des meilleurs soldats de la Révolution est l’une des coïncidences les plus frappantes de l’Histoire. Tâchons d’expliquer comment ces deux hommes disparurent après avoir chacun transformé une défaite en victoire.

On sait que Bonaparte abandonna deux fois son armée dans l’intérêt de son destin personnel. La seconde fois, ce fut en Russie, peu après la Bérézina, lorsqu’ayant appris le complot du général Malet il décida de rentrer dare-dare à Paris pour y rétablir l’ordre. Cette fabuleuse fuite en traîneau a été racontée par son unique témoin, le Grand-écuyer Caulaincourt, dans un récit inoubliable (De Moscou à Paris avec l’Empereur, extrait de ses mémoires publié par 10/18). La première fois eut donc lieu en Égypte, lorsque voyant son expédition condamnée à l’état de colonie, il quitta nuitamment le pays avec quelques fidèles, laissant Kléber se charger seul des troupes. Ce dernier goûta assez peu cette promotion découverte en même temps que le départ de Bonaparte qui s’était bien gardé de l’avertir de quoi que ce soit avant d’être déjà loin. C’est ainsi que le général Kléber dut bon gré mal gré prendre la direction de tout un corps expéditionnaire démoralisé et pressé de quitter ces parages exotiques tout en faisant face aux menaces anglaises et turques.

Les Anglais, disons-le, tentèrent d’user contre Kléber d’une fourberie à la hauteur de l’immense réputation que l’histoire leur reconnaît en la matière : ayant conclu avec lui la convention d’El-Arich, qui en échange de l’évacuation de toute l’Égypte permettait à l’armée de rentrer en France avec les honneurs, ils décidèrent tout simplement de ne point l’appliquer alors même que les troupes françaises venaient d’abandonner leurs places conformément à leurs engagements. On conviendra que cette interprétation toute spéciale de leurs obligations contractuelles tenait au moins de la goujaterie. L’honnête signataire de la convention qu’était l’amiral Smith eut pourtant le mérite de désapprouver ce procédé scélérat tout droit venu de Londres et en avertit illico le général Kléber. Celui-ci ayant reçu dans le même temps une lettre péremptoire de la part de l’amiral Keith, commandant de la flotte anglaise, qui exigeait ni plus ni moins sa capitulation, il entra dans une légitime colère en se voyant duper si effrontément. Décidé à ne pas se rendre malgré les irréparables pertes résultant de l’exécution de la convention par ses troupes, il fit mettre la lettre de Keith à l’ordre de l’armée et y ajouta ces fameux mots :
« Soldats, on ne répond à une telle insolence que par des victoires. Préparez-vous à combattre ! »
Ni une, ni deux, Kléber prit ses dispositions et marcha aussitôt avec 10 000 hommes pour faire face à l’armée turque que téléguidaient les Anglais (on admirera là encore le génie anglais qui non content de ne pas respecter ses engagements est assez malin pour envoyer des étrangers se battre à sa place). Les Turcs plus de trois fois supérieurs en nombre prirent une mémorable raclée à Héliopolis. Fort de ce succès, Kléber reconquit dans la foulée toute la Haute-Égypte puis reprit Le Caire en pleine révolte après 10 jours de siège. C’est sur ces nouvelles bases inespérées qu’il s’attacha alors à restaurer la paix tout en développant une colonie française. Il est probable que celle-ci aurait perduré s’il avait vécu. Mais le 14 juin 1800, au faîte de sa gloire, il fut assassiné par le misérable Soleyman, étudiant en sciences islamiques d’origine syrienne, qu’une obscure bande de coupe-jarrets avait fanatisé au nom de l’Islam. L’incapable général Menou allait par la suite se charger de brader ce que Kléber avait sauvé.

Quelques semaines auparavant, en mars 1800, le général Desaix, fidèle de Bonaparte, avait quitté l’Égypte pour reprendre du service auprès du nouveau premier consul. Cet excellent général, par ailleurs lettré, surnommé le « sultan-juste » par les populations locales, entendait précisément profiter de la convention d’El-Arich qui à cette époque semblait encore une heureuse affaire. Hélas, à peine débarqués par les Anglais à Livourne sous le fallacieux prétexte du renouvellement de leurs passeports (la fourberie anglaise n’avait décidément aucune limite), Desaix et les soldats qui l’accompagnaient comprirent enfin que cette convention n’était qu’une vaste arnaque lorsqu’ils furent arrêtés par l’amiral Keith. Ce dernier, pontifiant comme Olrik devant ses prisonniers, lança au général français qu’il recevrait le traitement d’un simple soldat en hommage à l’égalitarisme révolutionnaire. On ne doute pas qu’il dut partir d’un grand éclat de rire après ce trait machiavélique. Dans un autre genre que Kléber, Desaix aurait alors eu ces mots cinglants à l’adresse de cette canaille d’Anglais :
« Je ne vous demande rien, que de me délivrer de votre présence. Faites, si vous le voulez, donner de la paille aux blessés qui sont avec moi. J'ai traité avec les Mamelucks, les Turcs, les Arabes du grand Désert, les Éthiopiens, les noirs du Darfour, tous respectaient leur parole lorsqu'ils l'avaient donnée, et ils n'insultaient pas aux hommes dans le malheur. »
Voilà qui était dit et bien dit. Il faut croire que ces bonnes paroles ébranlèrent un tant soit peu l’amiral Keith puisqu’il finit par accorder la délivrance au général Desaix au bout d’un mois de captivité. Rentré à Toulon début mai, notre homme y attendit son ordre de mission et en repartit incontinent pour rejoindre Bonaparte qui guerroyait déjà en Italie.

Trois jours avant la bataille de Marengo, Desaix arriva au quartier général où il lui fut confié le commandement de la réserve. Bonaparte, qui ne manquait pas d’air, profita de ses retrouvailles pour faire la morale à son fidèle lieutenant en lui reprochant d’avoir signé cette damnée convention d’El-Arich, qui, appliquée ou non, était à ses yeux une scandaleuse capitulation. De la part de celui qui avait filé à l’anglaise — c’est le cas de le dire —, qui plus est sans un mot d’adieu, c’était culotté. Mais Desaix répliqua qu’il signerait à nouveau la convention si c’était à refaire, les circonstances étant telles qu’elle était apparue comme le meilleur moyen de quitter l’Égypte en bon ordre. Il est regrettable de voir qu’un mois de prison chez les Anglais ne l’avait pas dégoûté de signer quoi que ce soit avec eux…

Le 14 juin 1800, donc, Bonaparte l’envoya en reconnaissance sur la route de Gênes ignorant que les Autrichiens étaient déjà devant lui. L'ennemi, constatant sa supériorité numérique en hommes et en canons, ce qui reste le suprême secret en stratégie militaire, choisit ce moment pour attaquer. Il tomba à l’improviste sur les forces françaises qui, surprises à leur réveil, furent très vite débordées. Pour une fois, Bonaparte s’était fait berner en beauté et allait le payer par une défaite. Le cœur battant de joie, le général en chef autrichien fila immédiatement sur les arrières pour concocter un retentissant bulletin de victoire à l’adresse de toute l’Europe.

Cependant, à quelques kilomètres de là, le bruit du canon décidait le général Desaix qui, contrevenant aux ordres, fit volte-face pour revenir à marche forcée vers Marengo (un certain Grouchy n’eut pas ce réflexe salutaire 15 ans plus tard, presque jour pour jour). C’est ainsi qu’à 17 heures, ses troupes de réserve surgirent sur le champ de bataille pour le plus vif soulagement de Bonaparte qui commençait à battre piteusement en retraite. Ce renfort s’avéra en effet décisif en ne tardant pas à mettre en déroute des Autrichiens trop sûrs de leur victoire.
Le brave général Desaix n’eut hélas pas même le temps de savourer l’opportunité de son intervention puisqu’à peine arrivé sur le champ de bataille, il fut frappé d’une balle en plein cœur et mourut aussitôt. Bonaparte, à qui tout le prix de la victoire revint, n’eut que ce mot en apprenant la mort de Desaix : « Pourquoi ne m’est-il pas permis de pleurer ! ».
Le succès de Marengo entraîna la signature de la convention d’Alexandrie qui força l’Autriche à évacuer la Lombardie et le Piémont pendant que les armées françaises investissaient plusieurs places fortes sans coup férir. Inutile de préciser que cette convention signée entre gens respectables fut respectée à la lettre.

Ainsi finirent le 14 juin 1800 deux grands généraux. Peut-être faut-il voir dans ce jour la fin d’une époque. En mourant, Kléber et Desaix rejoignaient Marceau, Hoche, Championnet et bien d’autres héros de l’armée révolutionnaire. Rien d’étonnant, dès lors, que la légende ait tenté d’embellir le hasard en affirmant qu’ils succombèrent dans le même quart d’heure fatidique. Vérification faite, plusieurs heures séparèrent leurs morts.

KLÉBER

Images : gravure représentant l'assassinat de Kléber (source ici), Kléber haranguant ses troupes peu avant la bataille d'Héliopolis (source ici), planche à découper de l'Imagerie d'Épinal représentant l'assassinat de Kléber (source ici), portrait du général Desaix (source ici), image d'Épinal représentant la bataille de Marengo (source ici), gravure représentant la mort de Desaix (source ici).
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dimanche 27 février 2011

Ganache du mois : Carteaux

Toutes les ganaches se ressemblent-elles ? Une nullité professionnelle établie, un dédain complet des vies humaines, bien souvent une belle moustache et un amour immodéré des décorations unissent profondément cette fraternité aux ramifications internationales. On serait donc tenté de répondre oui. L’armée française fournit pourtant quelques cas d’officiers qui au fond ne furent pas de mauvais bougres mais se trouvèrent chargés de responsabilités dépassant leur faible entendement. Si l’on veut bien oublier quelques instants les incalculables conséquences que leur impéritie aura causées, il en est même qui sous leur qualité de ganache dissimulent de « braves gens ». Le général Jean-François Carteaux (1751-1813) illustrera notre propos.
Né en 1751 en Franche-Comté, fils de militaire, Carteaux s’orienta vers une carrière artistique après avoir été remarqué par le peintre Doyen dont il devint l’élève. Sans pour autant abandonner les armes, son autre passion, il acquit une certaine réputation dans son métier, allant, selon la légende, jusqu’à faire le portrait du roi Frédéric II de Prusse. Lui-même se définissait comme « peintre de bataille » et de fait il commit essentiellement des tableaux d’histoire militaire.
Au commencement de la Révolution, notre homme avait déjà près de 40 ans. Il se rallia volontiers aux nouveaux principes et, tout en servant dans la garde nationale, se chargea de réaliser le portrait équestre de Louis XVI (cette œuvre des plus médiocres, exécutée en 1791, lui valut quelques ennuis sous la Terreur…).

La promotion militaire de Carteaux mérite quant à elle d’être contée tant elle est un bel exemple de la magie révolutionnaire… Lors de la journée du 10 août 1792, Carteaux se fit remarquer par son zèle patriotique et en fut aussitôt récompensé en obtenant le grade d’adjudant-général. On ne sait trop pourquoi, la Convention jugea utile de le remercier encore en l'élevant au grade de commandant et c’est ainsi qu’à force de promotions le brave Carteaux, peintre de profession, se retrouva en toute simplicité à la tête de l’armée chargée de combattre les insurgés du Midi au début de l’été 1793. Ces derniers s’étant débandés à peine les premiers coups de feu échangés, il gagna sans difficulté ses galons de général et entra le 25 août dans Marseille auréolé d’un prestige pour ainsi dire inexistant. Reprendre la ville de Toulon qui venait de se livrer aux Anglais devint dès lors sa nouvelle mission. Comme il fallait s’y attendre, cette mission d’une toute autre dimension permit enfin de reconnaître la totale incapacité du général Carteaux…


Les exemples fourmillent sur les bévues que commit l’infortuné général durant toute la période où il commanda en chef devant Toulon. Qu’il nous suffise de reproduire ci-dessous le plus connu de tous dont fut témoin le jeune Bonaparte tout juste arrivé pour commander l’artillerie du siège. Le maréchal Marmont qui était alors soldat dans cette armée en fit la relation suivante dans ses mémoires :
« [Bonaparte fut mené] chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant : mais, quelles que fussent ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie, composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement été pris dans quelque cuisine.
Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre combien étaient ridicules les préparatifs faits ; on rentra l'oreille basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui. »
Malgré la bonne opinion qu’il avait de Bonaparte, Carteaux rechignait quelque peu à appliquer les conseils de son jeune subordonné et en les exécutant de travers prolongeait chaque fois plus la durée du siège. Un ordre fantaisiste qu’il prit après plusieurs jours de savantes méditations et dont copie fut envoyée à Paris finit par alarmer le Comité de salut public qui décida de le révoquer manu militari.

C’est ainsi qu’après une courte période d’inactivité, le général Carteaux ne tarda pas à atterrir dans les geôles révolutionnaires pour y répondre de ses pittoresques décisions prises devant Toulon. Il se fendit alors d’un remarquable mémoire en défense signé « Carteaux, fils de soldat » dans lequel, à défaut de pouvoir signaler beaucoup d’exploits militaires, il rappela avec raison ses qualités de patriote. D’une belle sincérité, il conclut son œuvre par ce trop oublié proverbe : « qui sort de la poule, ne peut s’empêcher de gratter ». L’histoire ne dit pas si cette sentence fit mouche et déstabilisa les implacables juges du Tribunal révolutionnaire, mais le fait est que son cas ne fut pas jugé et qu’il put ainsi se sauver.
Libéré après Thermidor, Carteaux refit une apparition en tant que général sous les ordres de Hoche en Normandie puis lors du 13 Vendémiaire où il défendit la Convention ainsi que Bonaparte. Au cours de ces combats, sa colonne fut bien évidemment mise en échec et même repoussée et c’est grâce à son ancien subordonné que la victoire fut une fois de plus acquise…
Napoléon jugeait Carteaux parfaitement incapable mais lui gardait sa sympathie. Il dit de lui en des termes plus diplomatiques qu’il n’était « pas un méchant homme mais un officier très médiocre ». C’est pourquoi, sans aucun ressentiment pour la période durant laquelle il eut à lui obéir en dépit du bon sens, il le nomma en 1801 administrateur de la Loterie nationale, poste inventé pour une ganache s’il en fut jamais. Toujours bon envers cet incapable général, l’empereur alla même jusqu’à le charger de l’administration de la principauté de Piombino en 1804 avant de lui verser dès l’année suivante une pension de retraite sur sa cassette personnelle. C’est donc dans la plus parfaite quiétude que le brave général Carteaux mourut à Paris en 1813, ayant eu l’insigne privilège de commander au futur Napoléon Ier lors de sa plus mémorable représentation de ganache.


KLÉBER

Images : portrait du général Carteaux (source ici), tableau équestre de Louis XVI par Carteaux (source ici), gravure représentant la flotte anglo-espagnole lors du siège de Toulon (source ici), mémoire justificatif de Carteaux (source gallica).
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lundi 31 janvier 2011

Un écrivain républicain : Napoléon Bonaparte

S’il fait aujourd’hui l’objet de milliers de livres, Napoléon Ier fut en définitive un auteur assez rare. Tout au plus peut-on trouver, outre sa volumineuse correspondance, quelques compilations de ses discours ou proclamations sous des titres inventés par des éditeurs en quête de sensationnel. Cependant, il existe encore quelques œuvres de jeunesse exhumées après sa mort, dont la moins oubliée demeure sans conteste Le Souper de Beaucaire.
Ce récit d’une quinzaine de pages fut écrit en août 1793 par le jeune Bonaparte, alors âgé de 23 ans. À cette époque, les insurrections fédéralistes qui avaient commencé immédiatement après la chute des Girondins (31 mai / 2 juin 1793) atteignaient partout leur apogée : dans le Midi de la France, plusieurs grandes villes, parmi lesquelles Marseille et Nîmes, avaient d’ores et déjà chassé les Montagnards. Une vaste guerre civile entre Paris et la province semblait prête à engloutir la Révolution.

Dès le 25 juillet, pourtant, l’armée de la Convention dirigée par le général Carteaux, ganache dont nous reparlerons, avait repris sans difficulté Avignon aux insurgés. Capitaine d’artillerie dans cette troupe, Napoléon Bonaparte fut alors mis à la tête d’un détachement de 200 hommes afin de reprendre Tarascon situé à quelques kilomètres plus au sud. Après avoir enlevé cette ville sans coup férir, celui-ci se tourna vers Beaucaire où il entra tout aussi tranquillement le 29 juillet. Ce soir-là, le jeune Bonaparte dîna dans une auberge de la ville en compagnie de plusieurs négociants de Marseille, Nîmes et Montpellier venus à l’occasion de la Foire. Une conversation s’engagea bientôt entre les convives, chacun étant d’un avis différent sur le cours des événements. C’est ce débat étonnamment équilibré et raisonnable vues les circonstances que Bonaparte restitua quelques jours après sous le titre Le Souper de Beaucaire.

On a coutume de dire que ce récit est la profession de foi républicaine de Napoléon Bonaparte, ce qui, sans être faux, est quelque peu exagéré. Il s’agit avant tout d’un débat autour des possibilités militaires de chaque parti, le tout étant tourné vers un but évident de propagande comme l’histoire de l’édition de cet ouvrage nous le montrera plus loin.

Que voit-on à travers ce débat ? Avec sa science stratégique déjà extraordinaire, celui qui  apparaît sous le nom du « Militaire » démontre à son auditoire l’implacabilité de ses arguments. Son principal contradicteur, « Le Marseillais », tente désespérément de lui opposer les moyens dont disposeraient les Fédérés. C’est sans difficulté que Bonaparte les balaye du haut de ses 23 ans : la versatilité des populations locales est prouvée depuis les prises de Tarascon et Beaucaire que vingt soldats suffirent à remettre au pas ; les ressources des Fédérés sont quasi inexistantes en face de celles de la Convention ; enfin et surtout les troupes montagnardes sont bien supérieures par l’expérience et la vaillance aux maigres garnisons constituées par les volontaires bourgeois.

La conversation prend par la suite un tour plus politique, le Marseillais dénonçant les « projets infernaux » de la Convention et sa soldatesque sans foi ni loi. Tout en vantant l’exemplaire comportement des troupes de Carteaux, Bonaparte soutient alors le bien-fondé des actions menées par la Montagne. C’est, dans ce texte, sa seule prise de position directe en faveur des Montagnards et, pour autant, il ne nie pas que « l’esprit de parti » pût avoir eu sa part dans la chute des Girondins :
« Ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étant portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je veux même vous le passer, les ayant calomniés, les Brissotins étaient perdus, sans une guerre civile qui les mît dans le cas de faire la loi à leurs ennemis. »
Cependant, il ajoute aussitôt parlant des mêmes Brissotins :
« S'ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté leurs armes à l'aspect de la constitution, ils auraient sacrifié leurs intérêts au bien public ; mais il est plus facile de citer Decius que de l'imiter ; ils se sont aujourd'hui rendus coupables du plus grand de tous les crimes, ils ont par leur conduite justifié leur décret... Le sang qu'ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu'ils avaient rendus. »
Il y a donc ici une justification assez nette du coup d'état montagnard, bien qu’elle soit équilibrée par le rappel des « services » qu’ont rendu les Girondins. La suite permet tout de même de voir l’opinion du futur empereur prendre de la consistance. De fait, il est intéressant d’examiner comment Bonaparte démontre à ses auditeurs pourquoi ces Fédérés qui brandissent le drapeau tricolore et se prétendent en faveur de la République représentent la contre-révolution. Il n’a pas de mal à rappeler l’origine aristocratique des meneurs fédérés, ni non plus à souligner les conséquences dramatiques que la guerre civile fait subir à la République. Mais c’est surtout la question de l’appel aux armées de l’étranger qui lui permet de mettre en évidence la trahison des Fédérés. On remarque néanmoins que ce n’est pas Bonaparte qui dans le débat en tire la conclusion logique, mais « Le Nîmois », rangé à son opinion :
« Pour voir lequel des fédérés de la Montagne tient pour la République, cette menace seule me suffit ; la Montagne a été un moment la plus faible, la commotion paraissait générale. A-t-elle cependant jamais parlé d'appeler les ennemis ? Ne savez-vous pas que c'est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe ? »
Dès lors, accablés par l’ensemble des convives que « Le Militaire » a habilement convaincus, « Le Marseillais » en déroute finit par rendre les armes. Bonaparte peut conclure avec enthousiasme qu’il ne tient qu’aux Marseillais de réparer leur erreur pour que leur cité redevienne « le centre de gravité de la liberté » !

Comme nous le disions plus haut, ce récit écrit quelques jours après les faits n’avait rien d’un simple compte-rendu personnel. Immédiatement, Bonaparte y vit la possibilité d’une publication en faveur de la République et c’est tout naturellement qu’il soumit sa brochure aux avis des représentants en mission. Ceux-ci lui accordèrent sans aucun mal l’autorisation de publication et, preuve de son utilité pour les intérêts de la Convention, l’édition fut réalisée aux frais du Trésor national. Ainsi que le remarquait un article du dictionnaire Larousse du XIXe siècle : « Bonaparte défendait alors la grande cause patriotique, non-seulement de l’épée, mais de la plume, ense et calamo»

Il est incontestable que Le Souper de Beaucaire fut une œuvre pro-révolutionnaire et c’est bien pour cela que l’identité de son auteur lui donne tant de prix. On prétend que devenu Premier Consul, Bonaparte chercha à en faire disparaître les derniers exemplaires. Mais pouvait-elle vraiment le gêner ?  Le jeune Bonaparte était certes en ce temps un Républicain convaincu. Toutefois, la modération avec laquelle il s’exprimait sur la politique à travers son livre ne faisait pas de lui un patriote exalté, ni surtout un incorruptible Montagnard. C’est parce que la Montagne s’était montrée la vraie protectrice de la nation que Bonaparte l’avait ralliée et ce alors même qu’elle paraissait proche de la chute. Cette alliance n’avait donc rien d’infamant, même après les calomnies colportées par la Réaction thermidorienne. Au contraire, la justesse des prédictions qu’il faisait sur le plan militaire annonçait déjà son génie. Il est en effet frappant de voir combien les affirmations stratégiques assenées par Bonaparte dans ce récit se réalisèrent peu après, le péril devant lequel se trouvait la Révolution au début de l’été étant presque complètement écarté dès l’automne avec les prises de Marseille (Ville-Sans-Nom) puis Lyon (Ville-Affranchie). Quant à lui, il ne devait pas se préoccuper plus longtemps d’écriture. Apprenant que Toulon s’était livré aux Anglais au début de septembre 1793, Bonaparte se rendit aussitôt à Paris, sans ordre, afin de proposer son service pour commander l’artillerie devant la ville assiégée. C’est là que sa fortune allait vraiment commencer.

KLÉBER

Images : portrait de Bonaparte à l'âge de 22 ans (d'après le tableau de Versailles, source ici), page de titre du Souper de Beaucaire dans l'édition parue en 1821 (source Gallica), tableau représentant "Le Souper de Beaucaire" par Lecomte du Nouy (1869), montrant Bonaparte debout devant les marchands méridionaux (source ici), députés girondins face aux sans-culottes le 31 mai ou 2 juin 1793 (source ici), siège de Lyon en 1793 (source ici), Bonaparte à Toulon d'après Job (source ici).
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lundi 3 mai 2010

Le livre truffé

L’amateur de vieux livres qui feuillette sur les quais ou dans des endroits comme Boulinier, temple du livre d’occasion sur le boulevard Saint-Michel, a parfois de bonnes surprises. Outre la rareté éventuelle du bouquin, c’est plus fréquemment les documents qu’il contient qui sont la cause de sa surprise : autographe, photos, dessins, articles de journaux, prospectus, cartes… Toutes ces choses contribuent à en faire un exemplaire truffé, selon la belle expression autrefois usitée qui, hélas, n’a plus guère cours.

Or donc, voici pour l’exemple quelques documents amusants que le hasard de mes pérégrinations m’a fait découvrir dans un vieil ouvrage de Dayot reproduisant des gravures et dessins du Second Empire. Il s’agit tout d’abord d’un tract bonapartiste distribué à l’occasion d’une réunion des Comités plébiscitaires présidée par l’obscur député Cuneo d’Ornano en 1889 ou 1895. Le lecteur y admirera l’icône du général Bonaparte qui vient astucieusement rappeler la gloire de l’oncle pour faire oublier les turpitudes du neveu. Mais c’est la dernière phrase de ce tract qui par son archaïsme inouï  en est l’élément le plus intéressant : « Les dames sont admises », est-il écrit, comme on dirait aujourd’hui « Les animaux sont admis ». Notez qu’il s’agit bien des « dames », c’est-à-dire qu’il ne saurait être admissible que des filles ou des femmes de petite vertu se montrent à l’allocution du digne Cuneo d’Ornano.

On trouve ensuite cette très réussie composition, collée sur une page avec pour légende : « Bilan du Second Empire. Résumé, à la française, par les anciens combattants de 1870 ».


Enfin, last but not least, ce livre décidément riche contient encore le faire-part de Loulou, i.e. Napoléon Eugène Louis Jean Joseph, le malheureux fils de Napoléon III tué en 1879 par les Zoulous, sous l’uniforme… anglais. On remarque qu’il n’est pas question de cet étonnant uniforme, ni desdits Zoulous qui sont élégamment rhabillés sous le terme vague et tellement plus sérieux d’"ennemi". Mais ces détails transparaissent cruellement dans la citation du Prince qui figure sous son portrait : « Ma dernière pensée va pour ma patrie. C’est pour elle que j’aurais voulu mourir ».

Voilà en tout cas un bon exemple de livre truffé. Une telle mine reste cependant rare, souvent pillée par des amateurs que le livre n’intéresse pas, voire éparpillée ou perdue au gré des échanges. Et qu’en sera-t-il lorsque l’on passera au livre numérique ? C’est la question que se posent déjà certains bibliophiles

KLÉBER

Source : exemplaire truffé de Le Second Empire par Armand Dayot (d'après des peintures, gravures, photographies, sculptures, dessins, médailles, autographes, objets du temps), Flammarion, 1900.
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dimanche 31 janvier 2010

Ganache du mois : Menou

La Révolution française a révélé des généraux de vingt-cinq ans qui partout en Europe ont triomphé des meilleures armées et sans doute n’y a-t-il jamais eu d’autres exemples dans l’histoire d’une si belle promotion de génies militaires. Ce succès a même contraint l’un de ses plus acharnés adversaires, le sourd et aveuglé Charles Maurras, à prétendre sans rire que c’était à l’Ancien Régime que l’on devait l’éclosion de tels talents ! Il y eut néanmoins quelques nullités au milieu de la multitude de généraux apparue après 1789, et l’on attribuera volontiers à l’Ancien Régime la paternité de celles-ci. Parmi ces nullités, le général Menou (1750-1810) n’est pas la moindre, cumulant incapacité et ridicule avec un art consommé de la mise en scène.
Rappelons ainsi, pour l’honneur de notre grande Révolution, que Menou n’en est pas un pur produit, au contraire d’un Hoche ou d’un Marceau : son nom complet est Jacques-François de Menou, baron de Boussay, et c’est comme député de la noblesse qu’il assista aux États généraux de mai 1789. Militaire de carrière, le baron se rallie habilement à la Révolution dès 1790 (il préside un temps l’assemblée constituante), ce qui le fait accéder au grade de commandant grâce aux départs des officiers émigrés. Envoyé en Vendée comme général de division, il ne tarde pas à révéler son incapacité militaire. Si l’homme fait preuve de vaillance (blessé à plusieurs reprises), il subit déjà de graves revers, notamment face à l’armée du jeune La Rochejacquelein qui le chasse de Saumur en juin 1793. Mis à la retraite après ces prouesses, il revient en grâce à la chute de Robespierre. Menou donne aussitôt des gages de bonne volonté à la Réaction en réprimant impitoyablement les émeutes sans-culottes du Faubourg Saint-Antoine (mai  1795). Pour cette entreprise digne d’un traître, il n’hésite pas à se servir des infâmes Muscadins, ces jeunes royalistes aux affublements grotesques qui apparurent après Thermidor. Dès lors, on comprend assez bien pourquoi le même Menou se montre d’une coupable inertie lorsque le coup d’état royaliste éclate en septembre de la même année (13 Vendémiaire). Destitué pour cette trahison, il n’en est pas moins acquitté à la suite de quelque magouille judiciaire. Et sa carrière continue, hélas !

En 1798, cette ganache de Menou s’embarque pour l’expédition d’Égypte que dirige le général Bonaparte. Quelques semaines après son arrivée, l’homme se convertit à l’islam et épouse une Égyptienne. Il se fait désormais appeler « Abdallah-Jacques », mais les soldats le surnomment plus volontiers « Abdallah le Renégat ». Une fois Bonaparte discrètement reparti en France, c’est le général Kléber qui commanda les armées restées en Égypte. On sait qu’après avoir redressé une situation désespérée, il fut lâchement assassiné par un fanatique syrien le 14 juin 1800. Le médiocre Menou, jaloux de Kléber qui le méprisait avec raison, se réjouit ouvertement de sa mort qui lui permet de devenir général en chef. Mais il fait encore mieux en baptisant aussitôt son fils du prénom de l’assassin : Soleyman. La grande classe.
Détesté par tous les généraux qu’il commande, Menou achève en catastrophe l’expédition d’Égypte. Comme partisan du maintien français, il entame une politique ouvertement colonialiste et pratique la ségrégation à l’égard des minorités (coptes, juifs et soufis). Par ailleurs, maintenu dans ses fonctions par le premier consul Bonaparte qui se méfie des anciens partisans de Kléber, Abdallah le Renégat n’en fait qu’à sa tête. Il est logiquement écrasé par les Anglais à la bataille de Canope (mars 1801) où un général lui lance avant de mourir : « Jamais un homme comme toi n’aurait dû commander les armées françaises. Tu n’étais bon qu’à diriger les cuisines de la République ! ».
Acculé à la capitulation à la suite de cette triste bataille, Menou évacue les restes de l’armée et quitte l’Égypte avec femme et enfant à l’automne 1801. Loin d’être mis à la retraite malgré sa solide expérience de ganache, il est nommé au Tribunat puis en Italie comme gouverneur de Venise. C’est là qu’il meurt paisiblement en 1810.

KLÉBER*

*Ma signature ne doit pas laisser croire qu’il y a de la mauvaise foi dans cet article. Menou fut une ganache et tout ce que j’ai pu rapporter ci-dessus n’est qu’une partie de l’affligeante carrière que mena cet homme.

Images : portrait du général Menou (source ici), dessin du même par Dutertre (source ici), proclamation du général Menou du 9 Ventôse an IX (source musée de l'Empire, Salon-de-Provence) et la bataille de Canope par P.J. Loutherbourg (source ici).
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