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lundi 16 novembre 2009

Retour de Gide

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de saluer une bonne initiative des éditions Gallimard : celles-ci viennent de publier dans la collection « folio » le Retour de l’URSS suivi des Retouches à mon retour de l’URSS d’André Gide, ouvrages qui n’existaient plus en poche depuis leur édition à la fin des années 1970 dans la collection « Idées »… Nonobstant leur parution sous l’immonde nouvelle maquette de la collection « folio », la réédition de ces deux livres mérite d’être signalée. En effet, si l’œuvre romanesque d’André Gide semble peu à peu tomber dans l’oubli, son œuvre politique n’est hélas guère plus épargnée alors même qu’elle incarne avec éclat tous les combats auxquels se mêlèrent les intellectuels de l’époque : la question coloniale (Voyage au Congo et Retour du Tchad), la lutte contre le fascisme (participation à l’hebdomadaire Vendredi et soutien des Républicains espagnols) et enfin le communisme qui fit l’objet du livre qui nous intéresse. Cette nouvelle édition est à plus d’un titre louable car, au-delà de son caractère historique, le Retour de l’URSS d’André Gide est sans doute par sa lucidité et son retentissement le livre politique majeur de l’entre-deux-guerres.
Au début des années 1930, sans avoir pour autant adhéré au Parti communiste, André Gide proclame son admiration pour l’URSS en même temps que son communisme. Plongé dans Marx qu’il lit de fond en comble, il n’en estime pas moins que sa « conversion » est d’abord due à la lecture des Évangiles et rejette déjà l’idée d’un credo universel qui contraindrait l’homme à ne plus penser par lui-même : « que le texte invoqué soit de Marx ou Lénine, je ne m’y soumettrai que mon cœur et ma raison ne l’approuvent, et si je m’échappe de l’autorité d’Aristote ou de l’apôtre Paul, ce n’est point pour retomber sous la leur » (Journal, 29 août 1933).

En 1936, Gide est invité à Moscou par les autorités soviétiques et s’y rend en compagnie de quelques écrivains parmi lesquels Eugène Dabit (qui mourra de maladie pendant le voyage), Pierre Herbart et Louis Guilloux. Heureux d’entreprendre ce voyage qui lui tenait à cœur, il part plein d’optimisme. Là-bas, il prononce un discours sur la place Rouge à l’occasion des funérailles de Gorki et loue l’URSS aux côtés de Staline. Pourtant, lorsqu’il rentre en France après quelques semaines, la première phrase qu’il écrit dans son Journal (3 septembre 1936) résume toute sa désillusion : « … Un immense, un effroyable désarroi ». Le Retour de l’URSS sera la confession de ce désarroi. Ce que Gide y décrit, c’est le système totalitaire qui règne partout en Russie : les courbettes devant le « maître des peuples » Staline, le culte du chef, la pauvreté générale côtoyant la bourgeoisie nouvelle des dirigeants, la mort de la révolution, etc… Mais c’est surtout le conformisme culturel, la vassalisation des esprits, que Gide découvre avec effroi : « En URSS, pour belle que puisse être une œuvre, si elle n’est pas dans la ligne, elle est honnie. […] Ce que l’on demande à l’artiste, à l’écrivain, c’est d’être conforme ; et tout le reste lui sera donné par-dessus ».

Paru à la fin de l’année 1936, le livre fait l’effet d’une bombe. La volte-face de Gide prend de court le PCF et les intellectuels communistes qui, après avoir tenté d’étouffer l’affaire, contre-attaquent avec une violence inouïe : Gide est immédiatement traité de fasciste, de contre-révolutionnaire trotskyste, de réactionnaire et autres insultes de circonstance… Certains écrivains se déshonorent en participant à ce lynchage, parmi lesquels Romain Rolland, auteur de l’admirable Au-dessus de la mêlée en 1914, et qui, brusquement, agonit d’injures celui qui a osé dénoncer le totalitarisme communiste. Mais contrairement à ce qu’espéraient les intellectuels du PCF, Gide ne cède en rien et, bien mieux, publie en juin 1937 ses Retouches à mon retour de l’URSS. Ce second ouvrage, bien plus virulent encore que le Retour de l’URSS (qui, somme toute, restait plutôt modéré), prend un tour résolument politique : Gide y décrit les réactions de haine qu’a suscitées son premier livre parmi la plupart des intellectuels de gauche, puis revient point par point sur les critiques qui lui ont été adressées, corroborant ses dires par de nouveaux témoignages. Au moment où les grands procès de Moscou commencent, l’écrivain voit sa désillusion confirmée et se permet d’ironiser : « Tout de même, camarades, vous commencez d’être inquiets, avouez-le ; et vous vous demandez avec une angoisse grandissante : jusqu’où nous faudra-t-il approuver ? ».
Avec la publication de ces deux livres qui se complètent, André Gide ne s’est donc pas contenté d’être honnête (quand des écrivains comme Nizan ou Aragon, qui eux aussi virent la Russie à cette époque, se gardèrent bien d’exprimer la moindre critique), il a fait montre d’un indéniable courage et, au nom de la vérité, a dénoncé parmi les premiers l’imposture du système stalinien :


« Il importe de voir les choses telles qu’elles sont et non telles que l’on eût souhaité qu’elles fussent :
L’URSS n’est pas ce que nous espérions qu’elle serait, ce qu’elle avait promis d’être, ce qu’elle s’efforce encore de paraître ; elle a trahi tous nos espoirs. Si nous n’acceptons pas que ceux-ci retombent, il faut les reporter ailleurs.
Mais nous ne détournerons pas de toi nos regards, glorieuse et douloureuse Russie. Si d’abord tu nous servais d’exemple, à présent hélas ! tu nous montres dans quels sables une révolution peut s’enliser. »

Lucien JUDE

Images : couverture de l’édition folio de novembre 2009 (source ici), écho triomphateur du Figaro du 28 novembre 1936, article du Figaro du 14 août 1937 (sources Gallica).
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jeudi 17 septembre 2009

Première de "L'Armée du crime"

Mercredi soir, 16 septembre 2009. Pour la première de L'Armée du crime, nouveau film de Robert Guédiguian, le maire d'Issy-les-Moulineaux André Santini organisait une projection spéciale en son cinéma-amphitéâtre municipal.
Le réalisateur était là, escorté de sa compagne Ariane Ascaride et de l'acteur principal Simon Abkarian, l’interprète de Missak Manouchian dans le film.
L'assistance, très nombreuse, au point que vos serviteurs privés de fauteuil durent s'asseoir sur les marches, comptait un fort parti d'Arméniens venu faire la claque. Sans surprise puisque cette communauté est fort importante et présente de longue date à Issy-les-Moulineaux (ancienne ville ouvrière et communiste, le frère de Manouchian y vivait d’ailleurs pendant la guerre) et entretient visiblement avec son maire des relations suivies et amicales. Lesdites relations furent dévoilées sans vergogne par le verbiage d'un dénommé « Henri », présenté si nous avons bien saisi, comme un (voire LE) survivant du groupe FTP-MOI, mais qui se flattait ce soir-là, comme titre de gloire, d'avoir obtenu la légion d'honneur des mains de M. Santini plutôt que du président Chirac.
Passé ce sordide étalement, M. Guédiguian a tenu un bref discours de présentation sur ce film, mettant en avant ces jeunes héros dévoués à la cause de l’humanité (etc…) et insistant sur leur lien avec le mouvement ouvrier. Ce rappel était bien utile tant cet aspect paraît avoir été négligé dans le film, ainsi que le symbolise une pitoyable « Internationale » timidement fredonnée dans un bistrot. En fait, au delà de l'engagement communiste rappelé de manière très vague, c'est plus généralement toutes les questions politiques qui semblent avoir été gommées, le réalisateur ayant préféré se concentrer sur les figures de ses personnages, plutôt que sur le contexte historique et politique.

Ce choix est peut-être judicieux car, outre qu'on réduit ainsi l'écoeurante moraline habituelle dans ce genre de film, en fin de compte la focalisation sur les héros permet aux spectateurs de s'attacher à cette bande de jeunes gens plutôt sympathiques. Sympathie renforcée par l'amateurisme confondant dont ses membres font preuve, traité dans le film de manière assez humoristique (v. l’épisode de la grenade). Pourtant, il aurait peut-être fallu insister un peu plus sur ce point, car l’insouciance et l’indiscipline de ces très jeunes militants, non rompus à la clandestinité, expliquent plus certainement leur liquidation rapide par la police qu'un lâchage (voire une trahison) par le PC, comme le soutient encore une persistante rumeur... 
Notons au passage que le choix des acteurs est assez réussi, notamment pour les interprètes masculins (Simon Abkarian, Grégoire Leprince-Ringuet, Robinson Stévenin, Adrien Jolivet et l'inévitable Jean-Pierre Daroussin… ). Les rôles féminins restent mineurs, fidèles à la représentation traditionnelle, d’ailleurs vraisemblable, d'une résistance virile où les femmes se bornent aux tâches d'auxiliaires ou au repos du soldat. "Si tu veux tirer ton coup, c'est pas les femmes qui manquent" assure aimablement le futur traître Pétra (qui dévoile ainsi son rôle de félon dès sa première apparition). "Tou trraite ma femme de poute, ye vé te toué !" répond tout aussi classieusement le mari, en lui sautant à la gorge. Pendant ce temps Mélinée Manouchian (Virginie Ledoyen assez quelconque) ravitaille son homme en prison, imprime des tracts et pleure impuissante, selon l’imagerie doloriste classique. Ariane Ascaride s’en tire mieux dans son rôle pourtant tout aussi étroit de « mère de martyr ».
L'enchaînement des attentats, un peu trop flamboyants pour être crédibles, et des arrestations permet cependant de suivre le film sans trop s'ennuyer. Que demande le peuple ? Malheureusement, comme précisé plus haut, on n'échappe pas à quelques bonnes intentions pédagogiques qui, comme de juste, tombent trop souvent à plat. Ainsi de ce général allemand qui, après avoir déclaré qu'il "faut terroriser les terroristes" (M. Pasqua appréciera), insiste longuement sur le rôle décisif de la police française dans la rafle du Vel d'hiv, en donnant force détails aux policiers qui, venant juste d’achever la besogne en question, sont parfaitement au courant et s'ennuient autant que le spectateur de ces "révélations".
Le film se termine sur la lecture de la très belle lettre d'adieu de Manouchian (quoique expurgée de ses imprécations contre le traître et les lâcheurs). Les spectateurs applaudissent bruyamment, avant de se lever précipitamment et de déguerpir en constatant, une fois les lumières allumées, que les stars de la soirée avaient levé le camp pendant la séance et qu'il n'y aurait donc ni débat ni buffet.

Pour ceux qui aiment les films sur la Résistance, on conseillera L'Armée des ombres de Melville (1969), aux couleurs crasseuses et aux belles gueules de gangsters. Ceux qui préfèrent les films sur des jeunes gens courageux, beaux et bêtes mais aux idéaux élevés regarderont avec profit le récent La Bande à Baader de Uli Edel (2008).
Enfin à ceux qui préfèrent lire, on suggérera Liquider les traîtres, la face cachée du PCF, 1941-1943 de J-M Berlière et F. Liaigre, Robert Laffont (2007).

Bruno FORESTIER

Images : le réseau Manouchian présenté à la presse (Studiocanal) et "l'affiche rouge" rendue célèbre par Aragon.
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