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dimanche 11 avril 2010

Lermontov, un héros d'un autre temps

Le destin de Mikhaïl Lermontov (1814-1841) s’apparente de manière troublante à celui du révolutionnaire Saint-Just (1767-1794). Jeunes et talentueux, tous les deux vécurent brillamment de leur génie précoce et tous les deux en moururent, brutalement. La jalousie et la haine de leurs adversaires eurent raison d’eux ; l’un et l’autre furent honnis par les autorités en place, leurs mémoires interdites, leurs noms déshonorés, pour que rien ne reste de ce qui fit leur gloire. Les légendes qui naquirent de ces destins brisés les ont sans nul doute bien vengés.
Mort à 27 ans, Lermontov n’a pas disparu de la littérature russe malgré toute la bonne volonté du tzar Nicolas Ier, mais sa vie reste encore fort mystérieuse. Élevé par sa grand-mère dans une famille de la petite noblesse moscovite, il subit comme beaucoup de ses contemporains l’influence pernicieuse de Byron et celle, plus louable, de Pouchkine. En 1837, après que ce dernier eut succombé à un duel dans de louches circonstances, Lermontov, âgé de 23 ans, écrivit « La mort du poète », poème qui dénonçait avec violence la cour du tzar peuplée de réactionnaires envieux. Cette apostrophe directe au pouvoir valut au jeune homme une immédiate célébrité et l’estime reconnaissante des amis de Pouchkine. Elle lui valut en même temps d’être expédié au fin fond du Caucase où ses ennemis espéraient bien qu’il trouverait la mort. C’est ce qui devait effectivement arriver en 1841, à nouveau au cours d’un duel…

Outre une œuvre poétique qui touche essentiellement les russophones, Lermontov laisse un livre exceptionnel dont le titre annonce à lui seul la qualité : Un héros de notre temps. Il ne s’agit pas là d’un énième roman d’aventure contant la gloire d’un héros beau et noble, empreint des mille qualités que n’ont pas fini de décrire plusieurs siècles de littérature. Il n’y est pas plus question d’une éducation ou d’une formation à l’héroïsme que d’émouvantes expériences viendraient forger à force de persévérance. Ainsi que l’a lui même écrit l’auteur, non sans regretter tout haut qu’il lui faille donner des explications à un public aussi ignorant (il parle des Russes en 1841), il y a de l’ironie là-dessous.
Ce « héros », Piétchorine, est en effet le reflet de son époque, une époque asphyxiée par l’autoritarisme impérial et dans laquelle le vent révolutionnaire semble définitivement tombé depuis l’échec de décembre 1825. Jeune officier brillant, il est l’un de ces réprouvés décabristes, exilé par le pouvoir dans le dangereux Caucase où guerroient les Abreks, des montagnards insoumis. On suit sa vie à travers cinq parties de dimensions inégales, à la chronologie chaotique, qui alternent très curieusement le récit d’un narrateur mêlé furtivement à la vie du « héros » avec la retranscription du « Journal de Piétchorine » tombé par hasard dans les mains dudit narrateur. Ce procédé permet au lecteur de découvrir Piétchorine de l’extérieur, jeune homme étrange et courageux, plein d’audace et de talent, puis de l’intérieur, dans des pages d’introspection rarement vues à cette époque dans la littérature russe, intriguant personnage qui gaspille ses qualités dans les sarcasmes, le cynisme et l’arrogance, tout en haussant les épaules face à la mort :
« Eh bien ! Si je dois mourir, je mourrai, ce ne sera pas une grande perte pour l’univers ; moi-même, d’ailleurs, je m’ennuie ici, tel un homme qui ne quitte pas le bal où il s’ennuie pour retourner chez lui, parce que sa calèche n’est pas encore là. Mais la calèche est à la porte… Adieu ! »
Cette indifférence pour tout, y compris la mort, ce goût de la provocation qui amène Piétchorine à provoquer des duels, rappellent très fortement la figure de Lucien Leuwen, contemporain stendhalien, qui disait lui aussi avant son duel : « Ma foi, si je perds la vie, je ne perdrai pas grand chose ».
Pourtant, contrairement au héros de Stendhal, celui de Lermontov se moque aussi de l’amour, qu’il affecte de mépriser. S’il est séducteur, c’est par jeu, avec la ferme intention d’entraîner celle qu’il séduira jusqu’à la dernière extrémité. On est cette fois-ci proche du personnage de Kierkegaard dont Le journal du séducteur (1843) décrivait le machiavélisme dénué de tout scrupule. Le « héros », prenant le prétexte de s’amuser, n’hésite donc pas à ridiculiser l’amour ; y parvient-il pour autant ? On en doute d’après les réminiscences qui viennent hanter son récit, plus encore par certains aveux qu’il sème ici et là. Au moins cette incertitude, cette faiblesse, rend-elle attachant Piétchorine, malgré toute la contrariété que peut procurer son comportement immoral et mesquin.

Il n’y a pas grand chose à reprocher à ce roman. La forme est décousue, elle n’en donne qu’une meilleure impression. L’intrigue alterne avec beaucoup de réussite l’action et la réflexion, au cœur du décor sauvage et effrayant du Caucase.  Le ton, enfin, y est résolument cynique, mais ne verse jamais dans la facilité contemporaine qui consiste à faire parler le narrateur malgré ce qu’en pense l’auteur, avec le secret espoir de choquer le lecteur. Piétchorine n’est pas Lermontov mais il pourrait bien l’être. Il l’est au moins par ce qu’il incarne : le héros de son temps, d’un temps exécré où ceux qui auraient pu briller choisirent d’être exécrés à leur tour. Car si Lermontov mourut en duel, dans les mêmes circonstances si minutieusement décrites lors de cette scène pleine de suspense d’Un héros de notre temps, ce fut pour une épigramme de trop.

Lucien JUDE

Images : portrait de Lermontov en 1837 (source ici), représentation d'un duel au XIXe siècle (source ici), autoportrait de Lermontov vers 1837 (source ici) et couverture de l'édition folio de Un héros de notre temps, 1976, 318 pages (source ici).
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