La question de la
question
Nous n’avons jamais manqué de
rappeler ici que les généraux français ont pour mauvaise habitude de mourir
fort tard après une vie passée à envoyer à la mort des milliers de jeunes
soldats. Aujourd’hui, la mort à 94 ans du général Marcel Bigeard devrait nous donner l’occasion de déplorer encore
cette triste tradition. Tel ne sera pourtant pas le cas. Si l’armée française
compte une proportion élevée de ganaches, elle possède aussi – mais surtout a
possédé – quelques bons généraux dont on aurait tort d’oublier les noms. Bigeard fait partie de ceux-là. De simple soldat en 1936, ce fils de
cheminot né à Toul en 1916 a
gravi tous les échelons pour atteindre le grade de général de corps d’armée à
la fin de sa carrière en 1974. Enfin un qui n’a pas fait l’École de
guerre ! Tout s’explique.
Les nombreuses nécrologies qui
ont été publiées depuis l’annonce de sa mort nous épargnent d’avoir à résumer
de nouveau sa carrière. Mais il était certain que cet événement allait ramener
sur le devant une éternelle question, celle de la torture en Algérie. Cela n’a pas manqué. Après avoir aveuglément
repris en chœur la dépêche AFP résumant les états de service du général
Bigeard, quelques médias ont lancé la sensationnelle polémique, la palme devant
être décernée à 20minutes.fr pour ce titre à peine exagéré : "Une part d’ombre soigneusement dissimulée". Voyons de quoi il retourne…
Héros de Diên Biên Phu, Bigeard fut en Algérie l’un des artisans de la
bataille d’Alger au cours de laquelle il
est de notoriété publique que la consommation en électricité et en eau
atteignit des sommets hautement suspects. Alors colonel sous les
ordres du général Massu, Bigeard
commandait ces « paras » qui eurent à rétablir l’ordre en usant de
méthodes assurément plus policières que militaires. Pour briser le FLN et mettre fin aux attentats à la bombe qui
assassinaient des civils, l’armée française n’hésita pas longtemps. Elle
tortura. Et ce faisant, elle se déshonora. Les récits qui ont pu être donnés de
ces séances abominables se suffisent. Bigeard, tout en parlant d’un « mal
nécessaire », n’en fut jamais fier. Il nia toujours avoir lui-même donné
des ordres pour faire parler des prisonniers ou assisté à de telles pratiques.
Eu égard à son grade et à ses responsabilités, il est permis d’en douter. Pour
autant, force est de constater qu’aucune preuve n’a jamais été rapportée contre
lui jusqu’à ce jour.
Le problème de « la
question » n’en demeure pas moins entier : comment ces soldats qui
pour beaucoup furent comme Bigeard résistants, souvent torturés par la Gestapo, déportés dans les camps de concentration,
purent-ils à leur tour devenir des bourreaux ?
Il n’est jamais vain de rappeler
qu’à cette époque, pour la droite comme pour la gauche, « l’Algérie c’est
la France » (Mitterrand). Né de
l’imagination française, le territoire algérien a été modelé par 130 ans de
colonisation. Un million de Pieds-Noirs y vivent, essentiellement dans les
villes côtières, aux côtés de huit millions d’autochtones arabes. La France n’est pas en
pays occupé. Elle se croit chez elle et entend y rester. Les imbéciles qui font
des raccourcis en comparant la situation d’alors avec la France de l’Occupation
feraient bien d’y réfléchir à deux fois… Aux yeux du pouvoir militaire, les
attentats qui frappent Alger sont le fait d’une poignée de terroristes qui ne
méritent pas le titre de combattants. Parce qu’ils s’attaquent à des innocents
– enfants, femmes, vieillards compris – l’armée les considère au contraire
comme des lâches et des assassins, et, consciemment ou non, leur dénie toute
valeur humaine. Le mépris occidental vis-à-vis des populations indigènes
facilite considérablement cette déshumanisation de l’adversaire. Dès lors, le
soldat qui torture un pareil criminel ne peut pas se sentir en tort. Il pense
même avoir le droit pour lui. Il est face à quelqu’un dont il méprise les actes
et l’origine, quelqu’un qui sait où se trouvent d’autres de ces assassins et
ces seules raisons l’autorisent à pratiquer tous les sévices qui pourront faire
avouer sa victime.
Il y eut certainement quelques
authentiques sadiques parmi les tortionnaires et les radotages de cette vieille
baderne d’Aussaresses sont là pour nous
le rappeler. Mais généraliser ces cas est une crétinerie typiquement
contemporaine. Il n’est pas difficile d’imaginer que la plupart des
tortionnaires n’étaient pas des adeptes enthousiastes de ce sport en cave.
Outre la situation exceptionnelle, seules la déresponsabilisation et la
banalisation de ces pratiques firent qu’elles perdurèrent. Le prétendu sadisme
inné qu’on aime attribuer à l’ensemble des soldats français n’a rien à voir
avec la répétition des tortures.
À cette déshumanisation qui vient
déculpabiliser le tortionnaire, il faut évidemment ajouter le principal motif
qui explique la pratique de la question, celui-là même qu’énonce avec aplomb le
colonel Mathieu dans La bataille d’Alger de Pontecorvo : « La France doit-elle rester en
Algérie ? Si vous répondez encore oui, vous devez en accepter toutes les
conséquences nécessaires ». En somme, une variante du dicton « la fin
justifie les moyens » qui couvre l’éternelle raison d’État. Comme il a été souligné plus haut, l’idée
d’une Algérie indépendante était encore largement illusoire en 1957. Autrement
dit, l’Algérie devait rester française et, pour ce faire, les tentatives
indépendantistes immédiatement étouffées. La torture, par l’importance des
renseignements qu’elle permettait d’extorquer, apparut très vite comme le
remède miracle au terrorisme. C’est pourquoi le pouvoir politique comme l’armée
n’eurent aucun scrupule à adopter ce « mal nécessaire », étant bien
compris qu’il visait de surcroît des ennemis déshumanisés, ravalés au rang de
sous-hommes. Cette tactique bien crapuleuse s’avéra très vite payante puisqu’elle
permit de remonter toutes les filières indépendantistes jusqu’à leurs chefs,
parmi lesquels Ali la Pointe et Yacef
Saadi. En quelques mois le FLN fut
décapité à Alger. Ainsi qu’on a coutume de le dire, la bataille d’Alger fut
stratégiquement gagnée par l’armée française, moralement perdue. Les scandales
que la dénonciation de la torture provoqua (particulièrement le célèbre livre
d’Henri Alleg, La
Question) firent un
mal considérable dans les rangs comme dans la population métropolitaine qui
commença à se désintéresser de cette guerre dès qu’elle apparut sous ce jour
peu glorieux. En s’abaissant à des méthodes de gestapistes qu’ils pensaient
tranquillement pouvoir employer à l’encontre de rebelles jugés inférieurs,
lâches et assassins, les militaires français ne parvinrent qu’à déshonorer leur
armée et la France tout en perdant définitivement la guerre.
Contrairement à ce que dit Jean-Paul
Sartre dans son article « La
victoire » qui saluait en 1957 la parution du livre d’Henri Alleg, la
torture n’avait donc pas un but essentiellement raciste. Son utilité était
hélas vérifiée, et si l’armée l’employa à grande échelle dans les fameux
« centres de tri », c’est qu’elle en tira beaucoup de résultats…
Sartre voyait en effet dans la torture un moyen de rabaisser l’adversaire, une
simple technique destinée à faire de la victime, par ses cris et ses aveux, une
bête. Il oubliait ou plutôt il omettait sciemment les renseignements qu’en
tiraient les tortionnaires pour n’y voir qu’une manifestation de la haine
raciste et un exercice de déshumanisation. Comme nous l’avons dit, il nous
paraît que cette déshumanisation existait bien avant dans l’esprit des
tortionnaires et que c’est cet a priori qui leur permettait de torturer, cet a
priori qui explique, avec les résultats évidents qu’ils obtenaient, comment de
pareils crimes ont pu être commis.
Le principal reproche que l’on
peut faire à Bigeard est sans nul doute d’avoir toujours suivi les ordres de
ses supérieurs sans beaucoup regimber et d’avoir de la sorte accepté que la
question devienne une méthode de guerre comme une autre. Certes, il nia avoir
torturé de près ou de loin, disant son dégoût pour les interrogatoires et
rappelant son attitude chevaleresque à l’égard de ses adversaires, et l’on veut
bien à la rigueur croire en sa sincérité. Mais il n’a jamais rien regretté de
ce « mal nécessaire » et, fidèle en cela au second motif que nous
avons énoncé (l’utilité stratégique de la torture), il estima toute sa vie que
l’armée avait fait la guerre comme elle le devait. Lorsque le général Massu fit
de pathétiques regrets peu avant de mourir, Bigeard condamna les aveux d’un
vieillard moribond. Jusqu'au bout, lui ne comptait pas changer de ligne. Il est
mort sans regret, incontestable héros dont le courage et les exploits méritent
d’être toujours salués, mais victime de cette obstination toute militaire qui
décidément n’épargne pas même les plus grands…
KLÉBER
Images : le général Bigeard (source ici), le colonel Mathieu, inspiré de la figure du général Bigeard, dans le film La bataille d'Alger (source ici), affiche dénonçant le général Massu, années 1960 (source ici), La Question d'Henri Alleg, paru en 1957 aux éditions de Minuit (source ici), portrait du général Bigeard (source ici).

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