mercredi 28 octobre 2009

Dur comme du Bloy

Lecture vivifiante que celle de Bloy quand il ne sombre pas trop dans la piété, par exemple dans La femme pauvreÉcrit en 1901, son Exégèse des lieux communs s’ouvre malgré tout sur un appel à saint Jérôme, père de l’Église, interprète inspiré des textes saints et surtout patron des traducteurs. Car c’est bien de traduction qu’il s’agit sous la plume de Léon Bloy, celle du discours bourgeois (Bloy définit le bourgeois ainsi : « qui ne fait aucun usage de la faculté de penser » et se trouve : « borné dans son langage ») et de ses expressions toutes faites, qu’il va passer à la moulinette afin « d’arracher la langue aux imbéciles, aux redoutables et définitifs idiots de ce siècle ». Tout un programme !
On le voit, cette exégèse est rédigée dans le style pamphlétaire et polémiste qu’on lui connaît, et qu’on a toujours beaucoup de plaisir à lire, même si l’intéressé s’en défendait dans son Journal 
« M'en a-t-on assez servi du “grand pamphlétaire” ! Quand messieurs les journalistes sont forcés de me nommer (...), ils n'ont à dire que cela (...) Pamphlétaire ! Ah ! je suis autre chose, pourtant, et on le sait bien. Mais quand je le fus, c'était par indignation et par amour, et mes cris, je les poussais, dans mon désespoir, sur mon idéal saccagé ! »
Le texte de Bloy n’est pas d’un abord évident, bardé de références historiques, littéraires, mythologiques et religieuses, à moins que vous ne connaissiez intimement les célèbres Cynégire et Éson, que vous ne sachiez fort bien ce qu’est l’alopécie, etc.

Comme le titre l’indique, Bloy passe en revue des expressions telles que « le mieux est l’ennemi du bien », « la pluie et le beau temps », « l’argent n’a pas d’odeur »... Il moque ainsi le rapport des bourgeois surfins (sa principale cible, on l’aura compris) au monde, et en particulier aux réminiscences évangéliques, à l’argent. C’est aussi l’occasion pour lui de s’insurger contre le règne de l'apparence et des propos convenus : être comme il faut équivaut au sacre de la Multitude (déjà !). La bien-pensance est naturellement à la fête, mais il n’y a que la vérité qui offense, car pour le bourgeois le mensonge serait « une espèce d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas assez de caresses ».
Dénonçant les marchands de produits frelatés, comme Lafargue dénonçait vingt ans avant dans Le droit à la paresse « l’âge de la falsification », Bloy laisse percer sa hargne contre les épiciers, les protestants, les juifs, les banquiers, souvent sous forme de petites fables immorales censées rendre compte de l’esprit bourgeois. Ainsi, le bourgeois (toujours lui) encourage les beaux arts : « sa soif intime, son désir profond, sa croisade à lui, c’est de mettre le Beau par terre, au-dessous de la pire des ordures, et rien ne vaut les cochons d’artiste pour cette besogne ». La science en prend aussi pour son grade, Bloy méconnaissant à cette occasion ce qu’elle doit dans son développement aux monothéismes et plus particulièrement au christianisme.
On trouve aussi quelques attaques en règle contre les auteurs de son temps (passons sur «les gueules néfastes » de Zola et Drumont), notamment l’inénarrable Paul Bourget qualifié « d’eunuque par vocation » et « d’adepte illustre des lieux communs », et sur le plan du style : « dont les écrits ressemblent à une diarrhée de colle de poisson ». Charmant ! Ce n’est pas sans rappeler Louis-Ferdinand Céline qui eut lui aussi l’occasion d’exprimer tout le bien qu’il pensait du style de Bourget (sous la forme « tout le monde peut écrire comme Paul Bourget »).
L’exégèse des lieux communs est donc un de ces livres où Bloy pratique à grande échelle ses exercices de détestation, cet art où malgré qu’il s’en défendît, il excelle le plus. En plaçant la bêtise au coeur de son livre, il préfigure le célèbre Dictionnaire des idées reçues (encore inédit à l’époque) de Flaubert, écrivain que le même Bloy avait naturellement éreinté dans ses chroniques à la revue du Chat noir… ! On ne se refait pas.

GV

Exégèse des lieux communs de Léon Bloy, réédition récente dans la collection Rivages Poche.
Images : Léon Bloy (source ici) et un bourgeois du XIXe siècle, caricature de Daumier (source ici).
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6 commentaires:

  1. Les chroniques du chat noir ont d'ailleurs été éditées dans Propos d'un Entrepreneur de Démolitions.

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  2. Avant le dictionnaire des idées reçues, il y avait déjà eu la publication posthume de "Bouvard et Pécuchet" je crois. Dans le genre aussi qui met la bêtise au cœur du livre ! Mais je ne voudrais pas insulter Bloy et le traiter de suiveur, surtout d'un Flaubert qu'il n'aimait guère…

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  3. "Les imprimeurs et les typographes prennent un début de phrase et le terminent comme ils le termineraient eux; ce n'est pas comme ça que ça va. Il y a un petit truc dedans. Ce n'est jamais le vrai mot qui est à sa place. Eux mettent le vrai mot, normal, logique, le mot que mettrait Paul Bourget. Paul Bourget... c'est lui qui dirige la littérature française! Le mot qu'on attend."
    Céline, interview à l'Express, 1957.

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  4. La célèbre phrase:
    Tout le rêve de la démocratie est d'élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli.
    Flaubert, Correspondance.

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  5. Pour information, il est bien connu que Éson fut le père de Jason et que Cynégire fut un Athénien têtu : en effet, ce dernier, après la bataille de Marathon, entreprit de poursuivre les navires perses et en saisit un avec ses mains. Celles-ci ayant été coupées par les Perses (c'est de bonne guerre), il aurait continué à s'agripper au navire avec l'aide de ses dents. Cet exploit mérite assurément la notoriété.

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  6. Mon premier Bloy, les exégèses, à lire par fragments, certains passages, notamment sur la répulsion que pouvaient lui inspirer les propriétaires du XIX ème, faisant des ronds de jambe jusqu'au jour ou le bohème fraichement débarqué dans son taudis a le malheur d'avoir un jour de retard dans le paiement du tiers... un régal, et d'une telle actualité, pour éprouver intérieurement les souffrances que Léon Bloy vivait au quotidien, à la fois par malchance et par choix, se pencher sur "le mendiant ingrat" au mercure de France (son journal en deux tomes, profondément lui-même, intransigeant, agaçant quelquefois parceque trop plaintif, refusant tout secours mais ne renaclant à elmployer les bonnes vieilles méthodes du chantage affectif pour dénicher quelques piécettes, comme se pliant quelques fois à quelques discrètes genuflèxions pour placer un article, l'homme, pétri de paradoxes savoureux, est un auteur de très haut rang dont on trouvera le portrait dans le livre des masques de rémy de Gourmont, un autre grand styliste - Bloy a souffert pour nous et l'écho de sa lucidité raisonne encore les soirs de grande solitude -

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