jeudi 31 décembre 2009

Post Lux tenebras

Avant de passer à l’année 2010, signalons l’initiative la plus classe de l’année 2009 : elle émane de M. Arsène Lux, maire UMP de la ville de Verdun, qui dans une lettre ouverte s’est opposé à l’inauguration d’un monument à la mémoire des sous-lieutenants Herduin et Millant.
Ces deux sous-lieutenants de l’armée française avaient été fusillés en juin 1916, pendant l’offensive allemande sur Verdun, pour un prétendu abandon de poste devant l’ennemi. En réalité, les malheureux étaient parvenus à revenir dans les lignes françaises en rompant l’encerclement qui les condamnait, eux et les quelques dizaines de leurs hommes ayant survécu à l’assaut allemand, à la captivité ou à la mort. Mais l’ordre étant tout simplement de "se faire tuer sur place", le retour de ces soldats sains et saufs fut considéré comme la dernière des lâchetés par toutes les ganaches qui peuplaient l’état major et on décida séance tenante, sans le moindre jugement, de faire fusiller les deux chefs responsables du repli. Il suffit de lire la très belle lettre qu’écrivit à son épouse le sous-lieutenant Herduin pour avoir une petite idée de l’énormité de cette injustice. L’affaire était tellement scandaleuse que l’armée fut obligée de reconnaître très vite son erreur (mais après la guerre cependant, en 1921), ce qui était bien une maigre consolation pour les victimes.
Herduin et Millant avaient donc été réhabilités et l’inauguration d’un monument à leur mémoire (prévue le 4 novembre dernier) n’avait rien que de très normal, plus encore au vu de l’actuelle politique de réhabilitation des "fusillés pour l’exemple". Mais M. Arsène Lux, le nouveau défenseur de Verdun, a donc manifesté son opposition à cette honteuse inauguration, véritable "provocation". Il s’en est expliqué en affirmant avec force qu’un tel monument, inauguré en présence d’un membre du gouvernement, aurait pour effet d'atteindre "le moral de nos armées" ! Quoi de plus démoralisant en effet d’apprendre qu’on a dressé un monument commémorant une flagrante injustice de l’armée envers deux de ses hommes… Cette lettre parfaitement ridicule (qui dénonce au passage les "pacifismes irresponsables et antimilitarismes primaires" !) a tout de même eu pour effet de dissuader M. Hubert Falco, secrétaire d'État aux anciens combattants, de venir assister à l’inauguration et, dès lors, la France n’a pas officiellement reconnu l’injustice commise par son armée.
M. Lux peut se féliciter de ce coup d’éclat qui fait honneur à son grade militaire puisque l’on n’étonnera personne en révélant que notre homme est colonel dans l’armée. Ainsi tout est bien qui finit bien, l’honneur de l’armée est sauf et celui des deux fusillés peut attendre. Pas de doute, M. Lux aurait été une fameuse ganache et il a glorieusement prouvé que cette caste n’était pas morte.

KLÉBER

Images : article du député communiste Berthon en une de L'Humanité du 21 juin 1921 dénonçant l'affaire au ministre de la guerre (source Gallica) et monument à la mémoire des deux sous-lieutenants (source ici).
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samedi 26 décembre 2009

Ganache du mois : Villeroy


Le général à moustaches de la Grande guerre, exemple accompli du type de la vieille ganache (voir nos précédents articles sur le sujet), ne doit pas faire oublier ses glorieux ancêtres. De fait, pour parvenir à un tel condensé d’incapacité, de mépris et de fatuité, associé à une longévité aussi paisible que scandaleuse, il a fallu plusieurs siècles d’expériences, un lent et patient processus qui en mêlant toutes ces rares qualités a finalement donné le modèle si français de la ganache. Parmi ces aînés trop oubliés, il en est un qui se détache entre tous par l’éclat de sa consternante nullité : le maréchal François de Neufville, duc de Villeroy (1644-1730).
Fils d’un maréchal de France, il fut élevé avec Louis XIV qui sut se montrer sa vie durant d’une bien coupable indulgence pour cet ami d’enfance. En dépit d’évidents signes de sottise et d’une arrogance démesurée, Villeroy cumula les titres et les décorations très tôt : ambassadeur de France à Venise, gouverneur général du Lyonnais, chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, etc. Ces distinctions, somme toute naturelles pour un noble de son rang, culminèrent en 1693 avec son élévation à la dignité de maréchal de France.

Militairement, et alors même qu’il ne manqua jamais d’un certain courage, Villeroy se révéla d’une incapacité exemplaire. Il commença par s’illustrer en bombardant Bruxelles (1695), ceci dans le but purement "stratégique" de terroriser l’adversaire, la ville étant désarmée et dépourvue de la moindre garnison. L’incendie que provoqua cette ingénieuse opération détruisit presque complètement la ville et assura une belle réputation aux Français. Napoléon, pourtant expert en massacres, jugera lui-même l’affaire « aussi barbare qu’inutile ».
Mais Villeroy, toujours en faveur malgré ses déboires militaires, profita de la Guerre de succession d’Espagne (1701-1714) pour conforter sa légende. Humilié par les Autrichiens à la bataille de Chiari (1701), il parvint à se faire capturer comme un débutant lors de l’audacieux raid des Impériaux à Crémone (1702). Ces deux faits d’armes en si peu de temps ternirent à peine son image auprès du roi qui, d’après Saint-Simon, fut très affecté par sa capture. Fort heureusement, le maréchal obtint une rapide libération et, sa nullité n’étant pas seulement une rumeur, sans rançon ! Il faut admettre que les Autrichiens agirent finement puisque leur captif fut aussitôt réintégré à la tête des armées… Comme prévu, le résultat ne se fit pas attendre : Villeroy fut écrasé en beauté à la bataille de Ramilies (1706), l’un des plus grands désastres du règne de Louis XIV. Ce dernier, enfin convaincu de l’incurie de son vieil ami, décida à contre-cœur de le disgracier.
Si la carrière militaire de Villeroy prit fin, d’autres fonctions l’attendaient, car on n’aurait su se passer de ses services. Dans son testament, le roi en fit le gouverneur du jeune Louis XV, charge qu’il occupa durant cinq années avec un talent égal à celui déployé lors de ses entreprises guerrières. On cite souvent cette phrase qu’il eut en montrant au futur roi, du haut d’un balcon des Tuileries, le peuple immense amassé en bas : « Sire, tout cela vous appartient ». Mais on pourrait en citer bien d’autres car il est établi que son éducation fut un fiasco total et le résultat nous le prouve assez. À la suite d’une obscure intrigue de cour, Villeroy fut définitivement chassé par le Régent et se retira sur ses terres où il mourut à l’âge de 86 ans.
Ce brillant parcours de ganache marqué par l’apothéose de Ramilies a quelque chose d’unique : grand courtisan mais chef incapable, Villeroy est souvent considéré comme le pire maréchal de France de l’histoire, ce qui n’est pas peu dire si l’on songe à la concurrence féroce qui sévit dans ce milieu. Il était juste de lui rendre ici hommage.

KLÉBER

Images : François de Neufville, duc de Villeroy, par Caminade (source ici), vue de la Grand place de Bruxelles après le bombardement de 1695, d'après un dessin d'Augustin Coppens (source ici).
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mercredi 23 décembre 2009

Pin-up du mois : Leni Riefenstahl


Danseuse, actrice, réalisatrice et photographe allemande, Leni Riefenstahl (1902-2003) fut renommée pour son oeuvre comme pour sa beauté. Malgré ses attaches au classicisme sa réputation a été durablement entachée par certaines prises de positions jugées par trop avant-gardistes dans les années 30-40.
Sa naissance même est obscure, certaines sources en faisant la fille d'un fonctionnaire féru de poésie et d'autres d'un entrepreneur en plomberie. Il est au moins certain qu'elle entra à la fin de la première guerre à la Kunstakademie de Berlin tout en suivant des cours de danse. Elle participera d'ailleurs à diverses tournées en Allemagne et à l'étranger et sera engagée entre autre par Max Reinhardt au Deutsches Theater de Berlin.
En 1926, débute pour elle une carrière d'actrice à succès de "films de montagne", un genre grotesque, mais qui draine les spectateurs et lui donne l'occasion de s'adonner au ski et  à l'alpinisme.
En 1932, cette jeune femme ambitieuse lance sa propre agence et co-réalise son premier film La lumière bleue, une bluette pleine de bons sentiments qui émouvra aux larmes le futur chancelier allemand, le fameux peintre Adolf Hitler. Celui-ci lors de son long mandat (1933-1945) initiera une politique volontariste dans le domaine des arts - comme dans d'autres domaines plus contestés - et fera de notre héroïne la cinéaste quasi-officielle du régime. Elle réalisa alors quelques grands chefs d'oeuvres (Victoire de la Foi, Triomphe de la Volonté ou Les Dieux du Stade) qui lui vaudront foultitude de médailles et récompenses allemandes et italiennes.
Il est intéressant de constater que dès cette époque, la belle Léni, dans ses réalisations, fait montre des préoccupations qui l'accompagneront pendant toute sa carrière : la recherche de la beauté nue et totale, qu'elle dévoile pleinement dans les corps dénudés et athlétiques, sculptés ou vivants. Un idéal esthétique qu'elle représente elle-même à la perfection lorsqu'elle apparaît à l'écran : blonde et belle jeune femme, au corps sportif, débordant d'énergie et rayonnant de santé, elle incarne alors une beauté très classiciste, presque douloureuse, par l'exacerbation même de ce caractère athlétique. Une impression accentuée encore par son visage plein aux traits  harmonieux, rehaussé par le beau front bombé et harmonisé par un nez aquilin qui sépare l'ovale troublante des yeux.
Notons que malgré des rumeurs tenaces, elle nia toujours avoir jamais cédé aux avances du Chancelier ainsi qu'à celles de son ministre de la culture, le sémillant Herr Goebbels. Il est vrai qu'elle nia également sa vie durant avoir jamais soutenu le régime nazi, prétendant même en ignorer les lubies hygiénistes, ce qui, de l'avis de la plupart des témoins de cette période, paraît franchement douteux.
La fin de la guerre aurait pu la placer dans une position délicate si elle n'avait pas bénéficié de la compréhension indulgente des autorités françaises d'occupation et de l'appui de Jean Cocteau (un cocktail, des cocteaux). Las, usée par les querelles des milieux du cinéma, et les procès à répétition concernant ses figurants piochés dans les camps de concentration, elle décide de se consacrer à la photographie - domaine qui y gagnera de sublimes images de sauvages du Soudan et de fonds sous-marins…
Elle meurt centenaire et admirée.
Bruno FORESTIER

Images : Leni Riefensthal (source ici), ici en compagnie du fameux peintre Adolf Hitler (source ici) et son portrait au début des années 30 (source ici).
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dimanche 20 décembre 2009

L'année de la grandeur française

La grande revue américaine "TIME" et le
"DAILY MAIL" ont appelé
 MAURICE PRIVAT
"le plus grand astrologue du monde"
Par la réussite prodigieuse
de ses prédictions, 
Maurice Privat a justifié ce titre

À défaut d’être resté dans les mémoires sous cette auréole, l’astrologue Maurice Privat (1889-1949) aura au moins réussi à s’immortaliser par l’une des pires prédictions mondiales. Aux côtés des infatigables Témoins de Jéhovah qui annoncent tous les 20 ans la fin du monde, il a en effet l’honneur d’être régulièrement cité au classement des plus grands flops de l’astrologie pour cette œuvre au titre sans équivoque : 1940, année de grandeur française.
Corrigé en août 1939, peu de jours avant le pacte germano-soviétique, ce livre de prédictions ne manque évidemment pas de piquant. Contrairement à tant de ses confrères peu recommandables, l’ami Privat était un astrologue prolixe : ses prédictions annuelles n’occupent pas quelques malheureuses feuilles mais un bouquin de plus de 200 pages.  L’auteur y dissèque méthodiquement tous les thèmes : agriculture, éducation, mariages, politique intérieure, extérieure, etc. D'ailleurs, il ne se contente pas de la France puisqu’il a quelques intéressantes informations à nous communiquer sur le reste du monde. Dès lors,  impossible d’énumérer le total des prédictions ratées que renferme ce riche ouvrage ! Signalons quand même, à titre d’exemples, quelques jolies trouvailles :
En politique internationale, Privat avait vu juste puisqu’il prévoyait une année 1940 assez mouvementée. Que l’on juge plutôt : outre l’assassinat de Goebbels (« un complot qui ne le ratera pas »), il relevait que : "en Espagne, où le général Franco sera victime d’un terrible accident, le roi Alphonse XIII reviendra, souriant et acclamé". De même, en Russie, "une révolution, d’esprit libéral et démocrate remplacera le communisme. Staline disparaîtra, exécré et maudit". Enfin, cerise sur le gâteau, "1940 favorise les gains territoriaux" pour… la Pologne !

L’année 1940 ayant été inoubliable pour l’armée française, il importe de noter ce que prédisait sur son compte notre astrologue en chef. Il y a là encore de quoi rêver : "Nous la verrons, en février, annihilant complètement tout ce qui pouvait lui être opposé. La période du 10 au 12 mars consacre son prestige, la puissance d’un instrument de haute culture et de robuste précision, positivement invincible". Ceci nous laisse tout aussi perplexe : "Une date particulièrement splendide pour l’armée et ses conducteurs : le 28 avril". Et comme notre astrologue est un grand professionnel, nos soldats ne sont pas oubliés par les astres : "augmentation des soldes, amélioration de la nourriture, création de chaussures nouvelles et pratiques, en même temps que mieux seyantes, uniforme enjolivé et devenant plus populaire, […] voilà aussi, en résumé, ce qui apparaît".
Bref, de bien belles prédictions, ce que Maurice Privat reconnaissait modestement en exprimant son autosatisfaction face à un si radieux avenir: "Ah c’est bon de lire cela : on respire !". Car, comme il le rappelle à plusieurs reprises : "Répétons que tout, dans nos travaux, est calcul sérieux, déductions raisonnées".
Voilà donc un livre immortel, ce qui est tout de même respectable. Il apparaît cependant que la belle série des Prédictions mondiales inaugurée en 1937 ("année de relèvement"), poursuivie en 1938 ("année d’échéance") et 1939 ("année de reprise") s’est hélas terminée en 1940 ("année de grandeur française", comme l’on sait). Il faut croire que le plus grand astrologue du monde a perdu une part de son crédit avec ce dernier ouvrage au titre pourtant si sympathique.

Lucien JUDE

Images : couverture de 1940, année de grandeur française par Maurice Privat, ciel de naissance exact d'Adolf Hitler tiré du même livre (source LJ).
La citation qui ouvre l'article est tirée de la quatrième de couverture du livre.
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mercredi 16 décembre 2009

"Paranormal activity" : de la belle ouvrage

Baguenaudant vaguement vendredi dernier, l'idée me vint et l'envie me prit d'aller au cinéma. Après quelques coups de sondes en direction de F., mon comparse habituel des sorties cinéma à haut risque, nous nous décidâmes à aller voir Paranormal activity, film lancé à grands buzz.
La foule des vendredi soir à Odéon, les billets hors de prix et le considérable retard de F. augurèrent sinistrement de ma séance. De fait nous eûmes droit tout au long du film aux hululements joyeux d'une jeunesse désinhibée, aux portables luisants allumés puis éteints, et à nouveau allumés, pendant que tout autour de nous flottait l'entêtante odeur du pop-corn. Tels sont les maux que court le spectateur moderne quand il se risque hors des séances du dimanche matin.
Le film, quant à lui, a tenu ses promesses avec une belle efficacité.
Nonobstant qu'elle a été ressassée jusqu'à plus soif, la comparaison avec le Blair Witch Project semble assez fondée. En fait, on peut même considérer que Paranormal activity entraîne le film d'horreur-documentaire à son plus haut niveau. Certes, le style pseudo-documentaire avec ses lois du genre (caméra sur l'épaule, très peu d'acteurs et tous inconnus, décors naturels…) a déjà été repris avec plus ou moins d'habilité par un certain nombre d'autres films d'horreur - dont le récent REC, ou Diary of the Deads de Romero. Notons tout de même une différence qui a son importance : dans tous ces films avec caméras "embedded", la présence d'un très propice matériel cinématographique se justifiait toujours très mal, tout autant que l'acharnement imbécile des victimes (il est vrai qu'il s'agissait de journalistes ou d'étudiants…) à se  filmer en train d'être poursuivis par quelques indicibles atrocités. Paranormal activity évacue habilement cette faille classique du film d'horreur blairwitchien en ouvrant sa première séquence sur l'achat de la caméra et l'obsession du héros, Micah.
Il est visible que le  réalisateur connaît son métier et ses classiques (les amateurs chercheront à repérer quelques références subtiles à Hitchcock ou à L'Exorciste et… aux Monthy Pythons). Reprenant les recettes du suspens hollywodien le plus orthodoxe (montée crescendo de l'horreur, entrecoupée sadiquement de moments de détente), avec des effets très simples - une porte qui grince, une lumière qui s'allume - il y ajoute quelques belles astuces, consistant par exemple à montrer ouvertement la créature -  là où le Blair Witch Project suggérait - puisque celle-ci est invisible ou encore à permettre aux deux victimes de contempler les évènements nocturnes avec quelques minutes de retard par rapport aux spectateurs. Bref, de la belle ouvrage, qui fit  glapir la salle et mon voisin.
Sur la trame de l’histoire, observons qu'elle est également épurée au possible. La créature ne sera jamais vue ni décrite, et identifiée de manière très sommaire comme un "démon" et non pas un fantôme (on n'en saura guère plus). Ce démon par ses activités (bruits, couvertures arrachées…) ressemble d'ailleurs plus au début à un très traditionnel "esprit frappeur", légèrement inquiétant comme un "tomte" d'un récit de Selma Lägerlof.  Mais à cette menace surnaturelle, Micah et Katie ne peuvent opposer que quelques obstacles dérisoires. Une incapacité à résister qui est un indice intéressant sur le désert spirituel des sociétés occidentales. Le film sur cet aspect peut, peut-être, être analysé comme une réponse déjà lointaine à L'Exorciste de 1973. Ce film illustrait le retour en force du spirituel dans une société hautement matérialiste. Ici, le docteur Friedrich, traité ouvertement de charlatan et s'en défendant à peine, déserte au moment du danger et ne fournira aucune aide. Micah verra principalement dans la possession démoniaque de sa compagne une occasion en or pour acheter une caméra, puis une table de "ouija", et quand il prendra réellement conscience du danger, son premier réflexe sera de courir consulter internet (il était bien temps) puis de charger la voiture pour s'enfuir. Cette dernière proposition, la plus profondément américaine en fait, sera malheureusement tout à fait insuffisante.
Pour insister un peu plus encore sur les personnages, on peut aussi constater que conformément aux règles des films d'horreur qui veulent que le danger provienne davantage des héros que de l'extérieur, l'aide de Micah à Katie en proie à une problématique possession démoniaque, n'est pas sans ambiguïté. En fait par bien des aspects, Micah se retrouve possesseur d'un certain nombre de caractères que le folkore attribue aux démons : il raille ouvertement les conseils du "démonologiste" (lequel affirme sentir la colère de la créature quand il est filmé par Micah), dissuade Katie de recourir au secours de l'Église, se montre d'une rare obstination pour parvenir à des buts plus que douteux (entrer en contact avec la créature ou tirer profit de celle-ci) et use volontiers de la formule contractuelle en veillant à respecter scrupuleusement la lettre pour mieux en contourner l'esprit. Bref, à y regarder de plus près un personnage assez inquiétant…
Seul bémol, la scène finale - rajoutée à la demande de Spielberg, ce qui expliquerait bien des choses - est d'une consternante banalité.

Bruno FORESTIER

Images et vidéo : représentation de la manifestation d'un poltergeist en 1911 (source ici), affiche du film (source allociné), bande-annonce du film.
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dimanche 13 décembre 2009

Les écrivains aux talons rouges

« Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur ». Quel aimable réactionnaire a pu écrire pareille chose sur le compte de la Commune de Paris (1871) ? Réponse : Émile Zola !

C’est que la légende noire de la Commune ne laissa jamais d’inquiéter, y compris à gauche : le massacre des otages, l’incendie de Paris, les exécutions sommaires et toutes les rumeurs propagées sur le compte des pétroleuses et autres « communeux » ont contribué à façonner l’image peu reluisante de cette révolution. À côté de quoi certains feraient presque passer le carnage orchestré par Thiers et le général Gallifet pour une habile opération de maintien de l’ordre.
La pièce de théâtre Écrits contre la Commune qui se joue jusqu’au 16 décembre au théâtre de l’Épée de Bois (Cartoucherie de Vincennes) est là pour nous rappeler quelles furent les réactions épouvantées et haineuses de la plupart des littérateurs de l’époque face à la première véritable révolution prolétarienne. Une éruption littéraire !
Les acteurs, au nombre de trois, étrangement habillés en fédérés et grimés en clowns pour le cas où l’on ne comprendrait pas qu’ils cherchent à caricaturer les glorieux propos qu’ils déballent, échangent entre eux les citations en les ponctuant du nom de leurs auteurs. On assiste à un défilé de célébrités : Feydeau, Gautier, Goncourt, George Sand, etc. Si la liste compte majoritairement de notoires réactionnaires  (Taine, Renan, Daudet, Leconte de Lisle), il y a des surprises de taille comme Émile Zola ou encore Anatole France, le futur dreyfusard, qui trouve lui aussi quelques mots bien sentis pour exprimer son soulagement : « Enfin, le gouvernement du crime et de la démence pourrit à l’heure qu’il est dans les champs d’exécution ! ».

Mais qui détient la palme ? Bien qu’il n’ait jamais fait mystère de ses penchants bourgeois et réactionnaires, Flaubert s’illustre de belle manière : « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats ». Son ami Maxime du Camp n’est pas en reste dans ce grand concours de saloperies, mais notre heureux gagnant est incontestablement Alexandre Dumas fils qui, outre un extraordinaire pamphlet contre le peintre Courbet, fait preuve d’une classe internationale lorsqu’il écrit à propos des Communardes : « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes, à qui elles ressemblent quand elles sont mortes ».
Cette pièce originale est tirée d’un livre de Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, et, bien que ses auteurs s’en défendent, se montre résolument accusatrice ainsi que le soulignent à l’envi les grimaces des acteurs. C’est peut-être là son seul défaut puisqu’il n’est nul besoin de ces grimaces pour qui entend de si ordurières invectives… Reste que les acteurs sont bons, la mise en scène sobre et efficace (un piano rythme parfaitement l’égrainage des citations) et la convivialité excellente ! Assis autour de tables, les spectateurs dînent avant ou pendant la pièce à la fin de laquelle les acteurs viennent se joindre à eux pour partager leurs impressions. Pour l’originalité du spectacle comme pour les personnalités insoupçonnées des écrivains qu’il révèle, on ne peut donc que recommander d’aller voir cet accablant concert littéraire.

KLÉBER

Écrits contre la Commune, au théâtre de l'Épée de Bois, à Vincennes, les trois dernières représentations lundi, mardi et mercredi à 21h (9 à 13 euros la place).
Les écrivains contre la Commune de Paul Lidsky, éditions La Découverte.

Images : Le Père Duchène en colère : "Ah !… Tas de genfoutres !" (source ici), Alexandre Dumas fils (source ici).
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jeudi 10 décembre 2009

Nouveaux propos sur "Le Ruban blanc"

À la suite de l’article de GV, À propos du « Ruban blanc », nous publions une réponse de Bruno Forestier qui vient apporter un autre regard sur ce film fertile en débats. Inutile de préciser que cet article s’adresse avant tout à ceux qui ont vu l’œuvre en question.

L'article de GV m'a beaucoup intéressé  et je trouve son analyse d'autant plus méritoire que Le Ruban Blanc est loin d'être facile à interpréter. Pour autant je ne partage pas entièrement son opinion sur le sens à donner au film.
Certes, comme souvent dans l'oeuvre de Haneke (notamment Caché ou les deux Funny Games), ce qui est en jeu c'est bien comment la violence et ses différents mécanismes se dévoilent. Cependant, je ne pense pas que dans le film cette violence concernerait plus spécifiquement celle qu'exercent les adultes contre leurs enfants, ou celle qui s"exercerait dans la "sphère du privé", même si cet aspect est indéniablement présent.
En fait, à mon humble avis, la force du film vient du dévoilement des différents types de violences qui se superposent et se brouillent mutuellement, ce qui est représenté par les interactions permanentes des personnages les uns avec les autres, et le renversement des perspectives qui s'en suit.
Ce que Haneke montre au début du film c'est d'abord la violence d'une société "de classes" : une société paysanne, aux mœurs encore largement imprégnées de féodalité, dominée par un hobereau et ses relais dans le village (le pasteur, le régisseur, etc.). Dans cette première strate, il existe une violence hiérarchique et admise (s'exprimant par exemple par les interventions menaçantes du baron au temple contre les bourreaux de son fils), ritualisée jusque dans les révoltes contre elle (le même baron, devant son potager ravagé, pense qu'il s'agit d'une réclamation salariale…).
Plus généralement, on l’observe tout le long du film par l'obsession permanente des convenances qui ont pour seul but de rendre visible la hiérarchie villageoise. De cette première forme de violence qui irrigue ainsi tous les "rapports sociaux" de cette société paysanne sourd une seconde forme de violence plus souterraine qui en effet, comme l'indique GV dans son article, relève plutôt de la sphère privée. Mais elle est loin, je crois, de concerner exclusivement les rapports adultes-enfants ou ceux des enfants entre eux, et touche de manière beaucoup plus générale les rapports du couple et de la famille. La scène la plus féroce est certainement celle de la répudiation de sa vieille maîtresse par le médecin.

D'après mes souvenirs de séance, je crois avoir observé  que les scènes de violence "privées" sont souvent filmées en intérieur et dans une semi-clareté (voire dans l'obscurité complète avec l'idiot du village claquemuré) alors que les violences "sociales"  se font plutôt à l'air libre et sous la lumière crue du soleil ou des torches. Tout ce développement pour arriver au constat que c'est dans cette atmosphère de violence extrême, quoique dissimulée ou encadrée de façon plus ou moins nette, que se situent les "crimes".  Or, à mon avis, ceux-ci ne sont justement pas "explicitement" imputables aux enfants. Pas plus qu'à quiconque d'ailleurs.  En réalité, l'élucidation des crimes  n'est même qu'un point secondaire.
Tout l'art de Haneke consiste à ne jamais donner de réponses , car pour lui, un film ne doit pas donner au spectateur des vérités qui le tranquilliseraient (exemple : martyriser des paysans, des enfants, ou des animaux ou être martyrisé par eux conduit au nazisme) mais bien le pousser à réfléchir au-delà du cadre imposé par le réalisateur. En somme Haneke est un cinéaste qui estime que les spectateurs devraient avoir autre chose à faire qu'aller au cinéma… Tant pis pour lui.
En tant que spectateur, et pour revenir à l'article de GV, je pense moi aussi qu'il est vain de vouloir trouver dans Le Ruban Blanc des "explications simplistes", mais je crois que c'est également une fausse piste que de vouloir chercher à identifier les criminels et leurs mobiles. Les crimes se situent justement au carrefour des deux violences que j'ai présentées, ce qui fait d'ailleurs toute leur ambiguïté.
S'agit-il d'une vengeance sociale (l'incendie de la grange, serait un grand classique par exemple ou le premier bolossage de l'exaspérant petit Lord Fauntleroy prussien) ou bien simplement l'explosion haineuse de tel ou tel particulier (les enfants entre autres)  devant une pression constante ?
Il ne peut pas y avoir de réponse officielle et le spectateur, pour trouver une réponse satisfaisante, devra s'extraire du cadre strict du film.
Notons que le fait d'avoir placé l'intrigue à la veille du carnage de 1914-1918 et dans une des régions les plus emblématiques des violences du XXe siècle (la Prusse, à moins que ce ne soit même la Prusse-Orientale ?) est loin d'être anodin et peut être interprété comme un encouragement à examiner le film hors du film…

Bruno FORESTIER

Images : affiche du film (source ici), le réalisateur Michael Haneke (source ici).
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lundi 7 décembre 2009

La grande peur de la numérisation

La numérisation des fonds patrimoniaux des grandes bibliothèques par Google fait peur. Mais que redoute-t-on ?
L’accord proposé par l'entreprise américaine prévoit la numérisation d’œuvres libres de droit, dont celle-ci, tout en conservant un exemplaire librement exploitable, laisserait une copie numérique aux institutions. Et voici qu’une partie du web s’effarouche et pousse des cris contre ce projet, notamment en se fondant sur un article du juriste Thibault Soleilhac qui envisage l’existence d’un domaine public immatériel (AJDA, 2008, p. 1133). Or, une commission vient d’estimer le coût de la numérisation des fonds patrimoniaux à 753 millions. L’Etat va-t-il mettre l’argent sur la table pour cette entreprise de service public ? On en doute fortement au vu des déficits, et même si notre président lit Proust

Ainsi, Google numérisant gratuitement des millions de livres pour les bibliothèques espère en tirer quelques revenus. Un scandale ! dénonce Pierre Assouline. Faire de l’argent avec le patrimoine, et au passage améliorer son image, on n’y pense pas !
Trêve de plaisanterie. À l’heure où Versailles se rénove grâce au concours de grandes entreprises et où le Louvre vend son nom (ainsi que la Sorbonne), qui s'étonne encore du mélange du patrimoine et de l’argent ? Sans compter que la culture coûte cher : 13 euros l’exposition, 10 euros la place de cinéma et encore 5 euros minimum pour un livre de poche !
Google va donc gérer toute la chaîne de distribution, en proposant des liens publicitaires vers de grands sites de vente, voire en vendant lui-même des livres en version numérique ou, qui sait, en les imprimant à la demande. Mais on ne connaît pas encore d’entreprise, fût-elle dans l’édition, qui n’attende quelques revenus de son labeur. Gallimard ne fait pas plus dans la philanthropie que Google.
On peut espérer que la culture française participe à ce grand projet et profite ainsi d’une large diffusion numérique mondiale. De plus, les bibliothèques auront leur exemplaire numérique et pourront le proposer aux chercheurs, facilitant ainsi leur travail. Google ne réclamant aucune exclusivité, d’autres accords de numérisation pourraient par ailleurs être conclus.

Mais d’aucuns assimilent la numérisation à grande échelle à du pillage (Google fabriquerait une bibliothèque concurrente), ce qui juridiquement n’est pas vrai. Qui vient se plaindre des centaines de milliers de visiteurs qui photographient nos musées ? Est-on pour autant dépossédé d’un bien national ? Les reproductions des oeuvres du Louvre dans les catalogues d’art et leur disponibilité sur internet sont-elles assimilables à une appropriation de biens du domaine public ? Bien sûr que non, c’est la version originale d’une oeuvre qui en fait la valeur.
Pour le moment, que fait-on de ces livres ? Réservés à une petite élite d’universitaires, ils attendent sagement sur leur rayonnage. Qui a déjà affronté la BNF sait à quel point il est difficile d’y accéder ! Alors, le bien commun doit-il croupir au fond des bibliothèques nationales ? Une numérisation au rabais par l’État est-elle préférable à un large rayonnement (voire à une possible publication d’oeuvres oubliées) ?
Toute la Réaction se mobilise pour bloquer ce projet au nom de la protection du droit d'auteur. Il n’est pourtant pas question de livrer des oeuvres encore protégées, et, comme l’envisagent certains, on pourrait taxer Google (qui aura déjà dépensé plusieurs millions) sur les exemplaires vendus des livres libres de droits, issus des bibliothèques françaises, afin de financer la création artistique ou le patrimoine. 
Le refus du progrès lié à internet est une constante dans les milieux culturels français, bloqués sur de vieux schémas, s’obstinant, plutôt que de chercher de nouveaux compromis. Les maisons de disques en ont fait les frais et, s’étant laissées prendre de vitesse par Internet, tentent à tout pris de refaire leur retard ; le cinéma a failli louper le virage lui aussi. Alors pourquoi parler de scandale et ne pas faire confiance aux représentants des bibliothèques pour la négociation des contrats avec Google ? Pourquoi en appeler au service public d’un côté et de l’autre décrier sa gestion ? Certes, il faudrait que les démarches faites par Google soient rendues publiques, mais c’est une chance offerte à la culture française, ne la laissons pas passer.

GV

Images : logo de "Google recherche de livres" et première page numérisée de Areopagitica (Pour la liberté de la presse sans autorisation ni censure) de Milton (source ici).
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vendredi 4 décembre 2009

À propos du "Ruban blanc"

Attention, cet article dévoile en partie l'intrigue !

Le ruban blanc de Michael Haneke est un film épuré, en noir et blanc, sur la violence.
Dans une petite ville de province ont lieu des événements dont on nous dit qu’ils pourraient faciliter la compréhension de l’Histoire. L’intrigue se noue autour de plusieurs actes malveillants dont on ne connaît pas le ou les auteurs, mais près desquels traîne toujours une bande d’enfants.
Ce que le film donne à voir, c’est la violence des adultes envers les enfants. Ceux-ci sont violés, battus, attachés, et subissent la violence du mensonge, d’une morale rigide ou d’un quasi-abandon... Seulement cette violence est confinée dans la sphère privée, sans ouverture sur la société, en apparence. C’est pourtant la répercussion de ces actes commis sur les enfants (pas un n’échappe à ce déchaînement des adultes) dans la vie de la communauté qui va nous être dévoilée.
Car le film laisse peu de doutes (même si, comme souvent chez Haneke, on est dans la suggestion), les crimes perpétrés dans le village sont le fait des enfants. Qu’ils agissent en bande ou séparément, ils semblent s’être liés dans le vice. Les transgressions sont d’ailleurs à leur portée : mettre un fil entre deux arbres, le feu à une grange, ou se réunir pour battre un autre enfant.
On sait qu’entre eux ils peuvent être très cruels et il ne s’agit pas ici de les dédouaner. On peut interpréter les actes de violence comme des vengeances (c’est d’ailleurs explicite dans le film) à l’encontre des parents coupables. Ceux ci, aveuglés par leur volonté éducative, punissent régulièrement leurs enfants, toujours pour des faits mineurs. Ils n’imaginent pas les conséquences néfastes de leurs méthodes violentes, ni de quoi leur progéniture est capable, tant ils sont persuadés de leur inculquer de bonnes valeurs. Ils perpétuent finalement la violence au sein de la communauté.

D’aucuns veulent donner à ce film une dimension explicative sur les origines du nazisme. Ainsi, l’une des causes de son développement serait l’éducation rigide et violente, incarnée par le pasteur (notons la soumission morale à la figure du guide) réprimant ses enfants de manière autoritaire. La violence familiale ne demandant qu’à sortir aurait trouvé son exutoire dans le régime totalitaire.
Ses explications simplistes ne nous plaisent guère.
De plus, la figure de l’instituteur venant d’un village voisin et amoureux d’une jeune fille (elle aussi d’un village proche) apparaît comme singulièrement différente. Il est en effet, un bon pédagogue et son regard extérieur lui permettra d’être le seul à y voir clair. Haneke  annule ainsi toute généralisation possible.
Le ruban blanc est un excellent film qui ne mérite pas d’être réduit à : « comment fabrique-t-on un nazi ? ». C’est un film sur la violence, la manière dont elle s’exerce dans le cercle familial et dont elle peut faire retour dans la société.

GV

Image : photo du film, la famille du pasteur (source ici).
Vidéo : extrait du film.
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lundi 30 novembre 2009

Ganache du mois : Réveilhac

Le 11 novembre dernier, France 2 diffusait le téléfilm Blanche Maupas retraçant le combat que mena cette veuve pour la réhabilitation de son mari, Théophile Maupas, caporal fusillé en 1915 à la suite de sa condamnation à mort par un conseil de guerre. Cette exécution « pour l’exemple », une parmi tant d’autres au cours de la Grande guerre, fut le fait d’un homme, le général Réveilhac, une fameuse ganache dont nous allons voir la belle vie.
Né en 1851 à Aurillac, Géraud François Gustave Réveilhac a fait toute sa carrière dans l’armée : passé par l’École spéciale militaire, il est sous-lieutenant en août 1870. Prisonnier des Prussiens en décembre de cette année, libéré dès le 8 janvier, il peut participer à la répression de l’insurrection communaliste de Limoges au mois d’avril 1871, un excellent point pour qui aspire aux sommets de la ganacherie ! D’ailleurs, Réveilhac récolte les éloges de ses supérieurs qui n’hésitent pas à voir en lui un « officier d’avenir ». Cette pluie de compliments dont son dossier militaire fait état n’empêche pas quelques cocasses punitions pour des faits bénins qui n’en révèlent pas moins ses immenses talents : 2 jours d’arrêts pour n’avoir pas tenu compte des instructions données, 4 jours d’arrêts pour avoir « exagéré le chargement de ses mulets » empêchant le convoi régimentaire de prendre sa place dans la colonne de marche, 4 jours d’arrêts pour un « retard considérable dans l’instruction de sa compagnie », etc…
Régulièrement promu au cours des années, il part en Indochine en 1889 où il commande une compagnie. Là-bas, son supérieur note déjà à son propos: « commandement ferme, caractère un peu ombrageux, s’entête souvent sur une idée mais toujours discipliné ». Fait général de brigade en 1904, Réveilhac s’apprête à prendre sa retraite en 1914 lorsque la guerre éclate… Il a alors 63 ans et la patrie va hélas bénéficier de ses lumières.
La valse des généraux opérée par le bon Joffre permet à Réveilhac d’être promu général de division à titre temporaire le 6 octobre 1914. Il reçoit alors le commandement de la 60e division d’infanterie de la IVe armée et ne tarde pas à montrer l’étendue de ses talents au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire de Souain ».

Le 7 mars 1915, le général Réveilhac donne l’ordre d’attaquer le village de Souain. Déjà démoralisée par une succession de combats aussi meurtriers qu’infructueux, une compagnie du 336e régiment d’infanterie refuse de monter à l’assaut après avoir encaissé un bombardement de sa propre artillerie, comme si souvent incapable de viser juste. Il est évident que l’attaque est vouée à l’échec tant le terrain est défavorable et les soldats font preuve du plus parfait bon sens en désobéissant. Mais cette ganache de Réveilhac s’entête (on l’avait dit !) et, faute d’être obéi, ordonne de tirer délibérément sur la tranchée pour en faire sortir les malheureux poilus : une idée de génie qui rappelle les excellents principes de l’armée soviétique. Cet ordre est pourtant miraculeusement refusé par le colonel commandant l’artillerie qui estime peut-être avoir déjà suffisamment bombardé par erreur. Réveilhac, furieux, réclame des sanctions contre les « lâches » et obtient qu’une trentaine d’hommes soient déférés devant un conseil de guerre avec ce motif digne de la presse cocardière d’alors : « refus de bondir hors des tranchées » (ça ne s’invente pas). C’est ce conseil de guerre qui, truqué de bout en bout, condamne quatre caporaux pour « faire des exemples ». Théophile Maupas, instituteur, soldat exemplaire, est du lot. Son épouse ne parviendra à le réhabiliter que vingt ans plus tard…
En attendant, notre brave Réveilhac continue d’exercer son commandement avec tout le savoir-faire qu’on lui connaît. Tout va très bien pour lui jusqu’au mois de février 1916 où l’état major, qui se pose enfin quelques questions au sujet de ce grand stratège, le relève de ses fonctions. Une lettre confidentielle du général Joffre est assez explicite là-dessus : « cet officier général […] paraît être arrivé à la limite de ses capacités physiques et intellectuelles ». On ne saurait mieux dire.
Cependant, Réveilhac n’est nullement destitué. « Contraint » à un congé de trois mois, il reçoit à son retour le commandement d’une section de réserve où il termine tranquillement la guerre. Bien mieux, on juge nécessaire de le décorer pour ses hauts faits et le voilà grand officier de la Légion d’honneur ! Sa citation est quant à elle un modèle d’élégance : « officier général de haute valeur, possédant de brillants états de service ; a fait preuve depuis le début de la campagne, dans le commandement d’une division, des meilleures qualités militaires ».
La retraite paisible de cette ganache n’est troublée que par le scandale que provoque la révélation de l’affaire des caporaux de Souain, en 1921. Sa conduite ayant été dénoncée jusque dans la presse militaire, le général daigne prendre sa plume pour écrire une longue lettre de justification dans laquelle il nie les « ordres fantaisistes » qu’on lui prête, se retranche derrière ceux de l’état-major, tout en accablant avec beaucoup de classe les hommes du 336e régiment, dont le refus d’obéissance aurait selon lui entraîné la mort de leurs camarades du 201e régiment partis bravement à l’assaut : « Hélas ! On semble les avoir oubliés pour réserver à d’autres toute la pitié, peut-être au détriment de la justice ! » écrit-il dans sa pathétique conclusion (notez le « peut-être » qui laisse entendre que le conseil de guerre a pu se tromper…). Cette missive est censurée par le ministre de la guerre, Louis Barthou, qui s’en explique sans ambages dans une lettre de refus : « il ne me paraît pas opportun de publier cette réponse qui alimenterait fâcheusement la notoriété déjà trop grande donnée à cette affaire ». L’armée tente comme elle peut d’étouffer le scandale.
Pendant que la veuve du caporal Maupas lutte pour la réhabilitation de son mari et des trois autres caporaux fusillés, le général Réveilhac n’est évidemment pas poursuivi en dépit de toutes les révélations évoquées. À Nantes, il achève ses jours en toute quiétude et, conformément au code des ganaches, c’est dans son lit qu’il meurt le 26 février 1937. À 86 ans.

KLÉBER

Source : dossier militaire du général Réveilhac (SHAT, Vincennes).
Images : général Réveilhac, on distingue son extraordinaire moustache (source ici), articles de L’Humanité des 20 et 22 mai 1921 (source Gallica).
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