vendredi 30 avril 2010

Pin-up du mois : Jane Burden

Née le 19 octobre 1839 à Oxford, d'un palefrenier et d'une souillon analphabète, élevée dans le dénuement et l'inculture la plus crasse, volontiers présentée comme sans caractère, rien ne prédestinait Jane Burden à devenir l'une des muses des peintres préraphaélites, et un des plus magnifiques symboles de la beauté victorienne.
Le destin n'ayant que faire des déterminations de classes, il se trouva qu'en octobre 1857, Jane, 18 ans, chaperonnée par sa soeur aînée, et assistant à une représentation de la Compagnie du Théâtre Royal du Drury Lane, fut abordée, sans trop de formes, par les deux jeunes gens qui se trouvaient à la rangée précédente. Les deux impudents n'étaient autres que les peintres Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones, éminents représentants de la seconde génération des Préraphaélites, et qui se trouvaient alors en ville pour réaliser les fameuses peintures murales de la bibliothèque de l'Oxford Union (au grand désespoir de John Ruskin qui les avait pourtant appelés et qui se lamentait désormais à propos de l'ambiance chaotique du chantier).
Sollicitée le soir même afin de poser pour les peintres, Jane opposa d'abord un prudent refus, avant de se laisser convaincre quelques jours plus tard au hasard d'une nouvelle rencontre avec E. Burnes-Jones.

Elle posa d'abord pour Rossetti qui cherchait alors un modèle pour peindre la reine Guenièvre. Les relations entre les peintres et leurs modèles étant à l'époque ce qu'elles sont toujours, ils entamèrent rapidement une liaison passionnée, qui fut hélas interrompue par le sévère rappel à l'ordre d'Elisabeth Siddal, la muse attitrée du peintre et en tout cas sa maîtresse en titre. Après quoi, Jane passa avec armes et bagages au disciple du maître, le jeune William Morris, qui allait s'illustrer plus tard comme critique d'art, "gentleman craftworker" et militant socialiste...
Tout comme ses camarades préraphaélites, W. Morris, était fasciné par les poussiéreuses légendes du cycle arthurien (d’ailleurs, il se promenait enfant en poney, équipé d'une panoplie complète de chevalier. N'est-ce pas charmant ?), aussi choisit-il de peindre son modèle en "Belle Iseult" - même si le public connaîtra plus souvent ce tableau sous le nom de "Jugement de Guenièvre".
Cette toile, la seule de lui qui nous soit restée, à défaut d'être fameuse pour le talent du peintre, conserve cependant les traces des émois du grand homme, portant en son dos, l'inscription suivante:  "I cannot paint you, but I love you" (n'est-ce pas délicieux ?).

Bref, totalement enamouré de son modèle, et craignant que son ami Rossetti ne la lui soufflât à nouveau, William Morris prit le parti de se fiancer avec elle, avant de l'épouser le 26 avril 1859 à Oxford. Cette mésalliance même si elle provoqua un petit scandale, aucun membre de la famille du marié n'acceptant de venir à la cérémonie, eut cependant des effets bénéfiques puisque la jeune épousée acquit rapidement une culture appréciable, notamment musicale, qui fit d'elle une des reines de la bohème artistique et intellectuelle britannique (Bernard Shaw s'en inspira semble-t-il pour le personnage de Mme Higgins dans son Pygmalion).
Confortablement installé dans la célèbre  "Red House" à Bexleyheath (Kent), décorée par tout le gratin du Préraphaélisme et de l'Art and Craft naissant, le couple eut deux filles, Jenny et May (cette dernière deviendra également l'un des modèles de Rossetti, et plus tard une artiste renommée).  
Et puisqu'elle n'avait jamais aimé son mari, et qu'elle ne l'avait épousé que pour la condition sociale qu'il lui offrait, comme elle l'affirma plus tard, Jane Morris s'offrit rapidement l'indispensable accessoire de la vie bourgeoise, une intrigue amoureuse avec l'ami de la famille, le sémillant Gabriel Rossetti. Celui-ci avait perdu Lizzie Siddal en 1862, morte d'une overdose de laudanum, et était donc entièrement disponible pour se consacrer à cette liaison.

C'est de cette période que date la série de portraits de Mme Morris peinte de manière obsessionnelle par Rossetti, dont le très célèbre "Proserpine" (1872-1877) assez révélateur du rôle attribué au mari par les deux amants. En tout cas, l'influence de Jane sur Rossetti fut tel que les beaux traits chevalins de son visage apparurent bientôt sur tous les tableaux du maître et s'imposèrent peu à peu comme les critères de beauté indépassables de l'école préraphaélite :  le cou gracile, allongé et plié de manière quasi serpentine (un trait encore plus accentué chez Rossetti), des mains aux doigts longs et déliés, les lèvres pleines et sensuelles, celle qu'on qualifiait à ses débuts de "Gitane" (qualificatif qui n'était pas vraiment un compliment) à cause de son abondante chevelure noire, imposa ses yeux grands ouverts et son nez droit (ainsi, faut-il le préciser ?, que ses rondes épaules, sa poitrine ample et sa taille fine), de telle sorte, qu'évoquer aujourd'hui un visage préraphaélite revient nécessairement à parler de Jane Burden. La vogue fut telle, qu'on doit à son visage, rendu androgyne, les premières représentations d'anges bruns (ils sont tous blonds avant) dans l'art religieux anglais (on peut notamment admirer les vitraux de la Christ Church d'Oxford d’Edward Burne-Jones).
Elle mourut le 26 janvier 1914.

Bruno FORESTIER

Images : détail de "Proserpine" (1874) par Dante Gabriel Rossetti (source ici), "La reine Guenièvre" (1858) par William Morris (source ici) : notez, que malgré la ceinture en train d’être renouée et les draps froissés qui révèlent l'activité récente de la Reine, celle-ci conserve un flegme tout britannique. "The Blue Silk Dress" (1868), tableau de Rossetti (source ici). Portrait par Rossetti en 1857 (source ici).
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mercredi 28 avril 2010

Autour de "The Tempest"

Samedi soir, au théâtre Marigny, se jouait la cinquième et dernière représentation de The Tempest, pièce de William Shakespeare mise en scène par Sam Mendes, plus connu comme réalisateur, notamment avec Noces rebelles ou American Beauty. Celui-ci a lancé en 2007 « The Bridge Project », collaboration entre des théâtres anglais et américains pour la représentation d’œuvres classiques dans plusieurs pays. La troupe qu’il dirige était donc à Paris pour quinze jours afin de présenter The Tempest, précédé la première semaine de As you like it du même Shakespeare.
Disons d’emblée que le prix des places était spécialement prohibitif. En dépit de sa dimension « internationale », le « Bridge Project » ne prétend pas à l’internationalisme. Le public l’avait du reste fort bien compris, mondain et parfumé, tout comme les ouvreuses prêtes à d’odieuses bassesses pour extorquer un pourboire au plus désargenté des spectateurs. M. Pierre Lescure, directeur du théâtre Marigny, assistait en personne à cette « dernière », bien installé au centre du parterre non loin de l’actrice Marie Gillain et de l’acteur américain Ethan Hawke, les autres stars de cette soirée.
Commencée en retard, comme il se doit, la pièce en version originale était à tout hasard surtitrée en français. À tout hasard, en effet, car relever la tête pour lire péniblement la traduction garantissait au spectateur un immédiat torticolis, sans compter qu’une pareille posture n’était pas du meilleur effet pour beaucoup de ces esthètes venus « écouter du Shakespeare ». Il s’agissait bien d’écouter d’ailleurs, car pour ce qui était de voir, les tignasses ébouriffées du rang précédent étaient naturellement là pour vous en empêcher…

Nonobstant ces désagréments et la sainte indignation qu’ils suscitèrent, la pièce fut plutôt réussie. Nous oublierons volontiers le peu d’inventivité des costumes et décors pour retenir le très bon jeu des acteurs, particulièrement Ron Cephas Jones dans le rôle de Caliban et Edward Bennett dans celui de Ferdinand. De même, emmenés par deux violonistes installés de part et d’autre de la scène, les passages musicaux venaient parfaitement rythmer la pièce, avec cette spécificité qu’ils parvenaient à réveiller par leur entrain quelques douairières assoupies sous les effluves de leurs propres parfums. Car si le public écoutait religieusement et paraissait se pâmer à l’unisson, nous n’hésiterons pas à révéler que nombre de spectateurs, dont nous fûmes hélas, souffrirent le martyre dans l’air asphyxiant de la salle. Le supplice fut d’autant plus long qu’il n’y eut aucun entracte (2h15). Cette absence trahissait justement l’abandon délibéré de la mise en scène traditionnelle au théâtre, ce qui ne constituait pas l’un des aspects les moins frappants de cette représentation : entrée de Prospero sur scène au milieu du brouhaha de la salle et les lumières allumées, aucun changement de décor pendant toute la pièce, pas plus d’obscurcissement de la scène, nul rideau pour finir. Ce parti pris qui ne fera probablement pas sourciller un habitué des théâtres, ne fit en tout cas aucune ombre au succès de The Tempest puisque la pièce se ponctua opportunément sur un tonnerre. D’applaudissements.

Lucien JUDE

NB : Le lecteur voudra bien nous excuser d’avoir si peu parlé de théâtre et tant disserté sur l’événement, mais il nous accordera que la scène n’était pas uniquement là où elle aurait dû être.

Images : affiche de "The Bridge Project" (source ici), Stephano, Trinculo et Caliban (source ici).
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dimanche 25 avril 2010

Un bilan cinématographique des années de plomb

En considérant cette première décennie du XXIème siècle, on peut remarquer l'émergence dans le cinéma d'un thème jusque là passablement négligé, celui des "années de plomb", cette période de la dérive militaire du mouvement gauchiste qui débuta à la fin des années 70. Certes, dès 1981, Margarethe von Trotta obtenait pour Die Bleierne Zeit un Lion d'Or mérité à Venise, mais depuis lors ce sujet sulfureux ne semblait guère avoir suscité l'intérêt de l'industrie cinématographique. 
Presque trente ans après cette première tentative, et plus de vingt ans après l'effondrement de l'URSS, il n'est pas étonnant qu'un certain nombre de réalisateurs, principalement italiens, aient finalement commencé à s'intéresser à nouveau à cette période. Avec un réel succès, puisque aujourd'hui le film "brigadiste" est devenu un sous-genre bien identifiable du film de gangster, avec ses personnages stéréotypés, ses codes et ses acteurs fétiches. 

Cette identification au film de gangster est d'ailleurs une de ses  limites, le contenu éminemment politique de ce genre de films étant le plus souvent relégué en bordure d'intrigue ou noyé dans le retro seventie. 
Marco Bellocchio avait lancé le mouvement en 2003 avec son très controversé (mais très beau) Buongiorno Notte qui décrivait l'assassinat d'Aldo Moro en 1978. Cependant, cette première tentative restait trop marquée par le style du réalisateur pour faire vraiment école. Sorti la même année, Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana,  qui remporta un immense succès à la télévision italienne, abordait lui aussi la question de la lutte armée dans les années 70 et surtout mettait en avant les ingrédients qui allaient assurer le succès des autres films sur le terrorisme politique, notamment l'influence musicale et vestimentaire très marquée. 
Ce fut également dans ces deux films que nombre des jeunes acteurs italiens qui sont devenus depuis des habitués du film brigadiste firent leur première apparition importante, comme Riccardo Scamarcio, Maya Sansa, Luigi Lo Cascio ou Jasmine Trinca.
Romanzo criminale sorti en 2006 (de Michele Placido) opéra la jonction définitive avec le film de gangster et l'année suivante sortait Mon frère est fils unique de Daniele Luchetti.

Le succès recueilli par ces différents films dans les festivals comme auprès du public favorisa l'exportation et l'adaptation du modèle "brigadiste" à l'étranger, notamment en Allemagne où Uli Edel réalisa en 2008 La Bande à Baader et au Japon avec l'excellentissime United Red Army de Koji Wakamatsu, sorti en 2008 également. 
Ces deux derniers films, outre qu'ils ont permis de sortir du cadre italien, ont également eu le mérite de se concentrer plus directement sur le sujet, comme les titres l'indiquent,  là où leurs prédécesseurs italiens tendaient à le dissimuler plus ou moins consciemment. Si cette démarche est restée incomplète, les deux réalisateurs continuant de jouer à fond de la nostalgie seventie et de l'attrait dégagé par leurs acteurs, on peut estimer cependant que ces quelques années de maturation et de voyage n'ont pas été totalement vaines comme le prouve la sortie de La Prima Linea de Renato de Maria

La Prima Linea est en effet le premier film italien à aborder frontalement la question du terrorisme d'extrême gauche. Réalisé par un ancien membre de la Lotta Continua et s'inspirant de l'autobiographie de Sergio Segio, La Prima Liena poursuit le processus de dévoilement en cours dans le film brigadiste. S'écartant donc du film de gangster (malgré quelques scènes de fusillades assez réussies), tentant de réduire l'impact de l'esthétique particulière qui s'est créée dans le genre, La Prima Linea est un film sombre, marqué par les couleurs grises de la photographie et la beauté froide de ses acteurs (qui en paraissent presque enlaidis, notamment Riccardo Scarmacio) et par un jeu beaucoup plus réaliste que de coutume.

Mais cette sobriété de bon goût ne saurait suffire à en faire un film réussi. En effet, si Renato de Maria tente de rompre avec les facilités de ses prédécesseurs, il lui manque clairement l'audace d'aller jusqu'au bout, si bien qu'il recourt à des artifices plus grossiers encore, comme l'usage immodéré des flash-back qui tuent le rythme de l'intrigue, ou l'usage bancal du pathos qui ne trouve comme contrepoint que quelques pénibles lieux communs sur la violence et la morale. On peut regretter aussi des occasions manquées d'aborder le sujet sous d'autres angles (comme par exemple la vie du groupe et ses liens avec les autres secteurs de la société). 
Comme dans les exemples cités précédemment, les spectateurs se retrouvent devant la situation paradoxale d'un film sur un groupe politique n'évoquant que très peu la politique (à l'exception des scènes d'ouvertures qui sont devenues une véritable signature…) ! 
Il est vrai que le sujet n'a rien d'évident, d'abord parce que le gauchisme en Italie comme en France ou en Allemagne resta assez verbeux et hermétique aux non-initiés, travers qui s'accentua plus encore dans les groupes "militaros", et d'autre part parce les années de plomb restent toujours un sujet extrêmement dérangeant dans les sociétés ouest-européennes, comme le prouvent les scandales et les polémiques qui ont suivi Buongiorno Notte ou La Prima Linea.

Bruno FORESTIER

Images : affiches de Die Bleierne Zeit (source ici), Buongiorno Notte (source ici), United Red Army (source ici) et La Prima Linea (source ici).
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mardi 20 avril 2010

La caricature mystère

Comme chacun sait, les Septembriseurs sont joueurs. Voici une caricature mystérieuse ; il s'agit pour le lecteur de trouver la date (approximative) et l'événement (précis) représentés par cette caricature. En fonction des difficultés que montrera l'exercice, des indices pourront être donnés. Le vainqueur aura toute l'estime de la rédaction et conservera son glorieux titre jusqu'au prochain jeu. Bonne chance à tous !

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vendredi 16 avril 2010

Ganache du mois : Nivelle

"En avril ne te découvre pas d’un fil". Tel est le simple dicton qu’aurait dû méditer le général Nivelle (1856-1924) avant de lancer sa désastreuse offensive du chemin des Dames, le 16 avril 1917. Mais celui qu’on surnomma à juste titre "le boucher" n’était pas une ganache à moitié : obstiné dans son erreur, il parvint en quelques semaines à décimer ses armées dans ce que Céline qualifia d’"abattoir international en délire", provoquant une vague de mutineries sans précédent dans les annales de l’histoire militaire française. Un pareil phénomène mérite qu’on lui consacre quelques mots.

Né à Tulle en 1856, Robert Georges Nivelle fut un petit génie comme la plupart des ganaches de notre illustre armée. Polytechnicien, bilingue (sa mère était anglaise), artilleur de formation, il fit partie du corps expéditionnaire qui combattit en Chine la révolte des Boxers (1900), puis partit servir aux colonies d’Afrique, passage obligé à cette époque. Le brave homme était colonel quand éclata la première guerre mondiale. Sa belle conduite dans les combats d’août et septembre 1914 lui valut d’être remarqué, essentiellement en raison de sa qualité d’artilleur. Il fut promu général en même temps que Pétain à qui il succéda pour conduire la bataille de Verdun, en avril 1916. C’est là que sa gloire éphémère allait naître.

Nivelle fut en effet nommé parce qu’on avait confiance en sa rage de vaincre ; l’homme était réputé être un chaud partisan de l’attaque, mais "technicienne" s’il vous plaît. En compagnie du général Mangin, son fidèle second, lui aussi "connu pour son ardeur offensive" (dixit Pierre Miquel), il déclencha à Verdun quelques contre-offensives infructueuses et meurtrières en guise de préambule. Il faut dire que Nivelle montrait peu de scrupules à sacrifier ses troupes tant qu’il pensait entrevoir une espérance de victoire. Comme malheureusement il croyait fermement à la victoire, les offensives se succédaient… Elles finirent malgré tout par payer puisque le fort de Douaumont fut repris en octobre 1916, et du même coup "gagnée" la bataille de Verdun. Le retentissement de cette victoire fit de cette ganache le héros du gouvernement, gouvernement qui s’empressa de le nommer généralissime en lieu et place du vieux Joffre poussé à la retraite. Tout le monde se persuadait alors qu’une offensive décisive pourrait terminer la guerre. Qui mieux que Nivelle pour en assurer la tâche ?
Celui-ci fanfaronnait, vieille manie des officiers français : "Nous romprons le front allemand quand nous le voudrons". Le lieu est choisi, ce sera le Chemin des Dames, une position imprenable où les Allemands sont établis dans des cavernes et souterrains à l’abri de tout bombardement. La stratégie de percement envisagée sur ce point très peu vulnérable laisse rêveur. Elle scandalisa le général Lyautey lorsqu’il en prit connaissance, qui s’écria : "C’est un plan digne de la grande duchesse de Gérolstein !". Pétain émit de sérieuses réserves à son tour. Mais la confiance régnait chez Nivelle et ses sbires.

Le 16 avril 1917, l’offensive est lancée. Après une préparation d’artillerie à la hauteur de l’événement mais à l’efficacité aussi nulle que lors de la bataille de la Somme, les troupes d’assaut montent à l’attaque. Elles sont aussitôt anéanties par les mitrailleuses allemandes et les meilleures unités ne parviennent qu’à grande peine sur leurs objectifs, pour les abandonner presque aussitôt. Mangin lui-même est contraint de limiter son offensive. Les pertes sont effroyables ; en interdisant tout recul, Nivelle condamne des milliers de soldats. Les blessés ne peuvent pas être transportés sur l’arrière, ils périssent faute de soins sur les pentes des plateaux de Craonne et de Californie, devant la ferme Heurtebise… Bien ennuyé de voir échouer son attaque (si technicienne pourtant), Nivelle persiste durant plusieurs jours ce qui amplifie l’hécatombe à défaut de faire avancer qui que ce soit d’un seul kilomètre. Sa complète négligence de la résistance des lignes allemandes a mené à la catastrophe. Il  démissionne le 15 mai après avoir été sommé de partir. Du 16 avril au 10 mai, les pertes officielles, donc minorées, se chiffrent à 139 589 hommes.

Le général Nivelle, responsable de cet immense massacre, n’est évidemment pas jugé pour ses crimes. Une commission d’enquête le dédouane, attribuant l’échec de l’offensive aux hasards de la guerre, soulignant surtout le rôle du pouvoir politique qui l’avait poussé à agir. Sa disgrâce se limite à un exil forcé en Algérie, à la tête des forces armées d’Afrique du Nord. Dieu Merci, il retrouve vite les honneurs, d’abord avec un poste au Conseil supérieur de la guerre, puis avec quelques décorations supplémentaires pour orner son splendide uniforme. Comme de juste, il meurt dans son lit, en 1924, à l’âge de 67 ans. Bien jeune pour une ganache. L’excès de bonne chère, sans doute.

KLÉBER

Images : célèbre photo de Nivelle (source ici), portrait plus posé du général (source ici), "le général Nivelle niveleur", dessin du Rire en 1917 (source ici), photo du cimetière de Craonnelle, près du Chemin des Dames (source ici), belle photo de notre ganache pour conclure (source ici).
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mercredi 14 avril 2010

Two Door Cinema Club

Ils sont tous les trois originaires d’Irlande du nord, leur nom vient d’un cinéma de quartier : le Tudor.
Le groupe s’est formé en 2007 et ils ont sorti cette année leur premier album, Tourist History, sous le label le plus tendance du moment, Kitsuné (Hot Chip, Klaxons). Leur premier morceau, le percutant I Can Talk tourne en boucle sur nos platines en ce moment et le clip (une découverte de F.) est très imaginatif. On pourrait les classer dans la catégorie electro-rock-pop-indé.
Le mieux est de les écouter pour se faire une idée et sans doute vous aurez leur mélodie en tête à la fin de la journée. On retrouve chez Two Door Cinema Club ce qui nous fait aimer les Vampire Weekend, une pop joyeuse et quelques ruptures de rythme bien senties. Tourist History est certes un peu uniforme et parfois répétitif, mais on ne s’en lasse pas. D’ailleurs, ses auteurs le reconnaissent, cet album est une concession à la scène, ils n’ont gardé que les titres les plus efficaces en live. Las, leur concert de février était complet ! Les amateurs ne manqueront pas leur prochain passage en France, lors de la Rock N Beat Party II qui se tiendra le samedi 17 avril prochain à Bourges ou, plus tard, à Rock en scène, le samedi 28 août aux cotés de LCD Soundsystem.
En attendant vous pouvez toujours faire un tour sur le très bon service de musique en ligne Spotify où leur album est disponible en libre écoute, ainsi que certains remix de la maison Kitsuné.
GV



Image et vidéo : les trois membres du groupe TDCC (source ici), clip du morceau I Can Talk (source youtube).
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dimanche 11 avril 2010

Lermontov, un héros d'un autre temps

Le destin de Mikhaïl Lermontov (1814-1841) s’apparente de manière troublante à celui du révolutionnaire Saint-Just (1767-1794). Jeunes et talentueux, tous les deux vécurent brillamment de leur génie précoce et tous les deux en moururent, brutalement. La jalousie et la haine de leurs adversaires eurent raison d’eux ; l’un et l’autre furent honnis par les autorités en place, leurs mémoires interdites, leurs noms déshonorés, pour que rien ne reste de ce qui fit leur gloire. Les légendes qui naquirent de ces destins brisés les ont sans nul doute bien vengés.
Mort à 27 ans, Lermontov n’a pas disparu de la littérature russe malgré toute la bonne volonté du tzar Nicolas Ier, mais sa vie reste encore fort mystérieuse. Élevé par sa grand-mère dans une famille de la petite noblesse moscovite, il subit comme beaucoup de ses contemporains l’influence pernicieuse de Byron et celle, plus louable, de Pouchkine. En 1837, après que ce dernier eut succombé à un duel dans de louches circonstances, Lermontov, âgé de 23 ans, écrivit « La mort du poète », poème qui dénonçait avec violence la cour du tzar peuplée de réactionnaires envieux. Cette apostrophe directe au pouvoir valut au jeune homme une immédiate célébrité et l’estime reconnaissante des amis de Pouchkine. Elle lui valut en même temps d’être expédié au fin fond du Caucase où ses ennemis espéraient bien qu’il trouverait la mort. C’est ce qui devait effectivement arriver en 1841, à nouveau au cours d’un duel…

Outre une œuvre poétique qui touche essentiellement les russophones, Lermontov laisse un livre exceptionnel dont le titre annonce à lui seul la qualité : Un héros de notre temps. Il ne s’agit pas là d’un énième roman d’aventure contant la gloire d’un héros beau et noble, empreint des mille qualités que n’ont pas fini de décrire plusieurs siècles de littérature. Il n’y est pas plus question d’une éducation ou d’une formation à l’héroïsme que d’émouvantes expériences viendraient forger à force de persévérance. Ainsi que l’a lui même écrit l’auteur, non sans regretter tout haut qu’il lui faille donner des explications à un public aussi ignorant (il parle des Russes en 1841), il y a de l’ironie là-dessous.
Ce « héros », Piétchorine, est en effet le reflet de son époque, une époque asphyxiée par l’autoritarisme impérial et dans laquelle le vent révolutionnaire semble définitivement tombé depuis l’échec de décembre 1825. Jeune officier brillant, il est l’un de ces réprouvés décabristes, exilé par le pouvoir dans le dangereux Caucase où guerroient les Abreks, des montagnards insoumis. On suit sa vie à travers cinq parties de dimensions inégales, à la chronologie chaotique, qui alternent très curieusement le récit d’un narrateur mêlé furtivement à la vie du « héros » avec la retranscription du « Journal de Piétchorine » tombé par hasard dans les mains dudit narrateur. Ce procédé permet au lecteur de découvrir Piétchorine de l’extérieur, jeune homme étrange et courageux, plein d’audace et de talent, puis de l’intérieur, dans des pages d’introspection rarement vues à cette époque dans la littérature russe, intriguant personnage qui gaspille ses qualités dans les sarcasmes, le cynisme et l’arrogance, tout en haussant les épaules face à la mort :
« Eh bien ! Si je dois mourir, je mourrai, ce ne sera pas une grande perte pour l’univers ; moi-même, d’ailleurs, je m’ennuie ici, tel un homme qui ne quitte pas le bal où il s’ennuie pour retourner chez lui, parce que sa calèche n’est pas encore là. Mais la calèche est à la porte… Adieu ! »
Cette indifférence pour tout, y compris la mort, ce goût de la provocation qui amène Piétchorine à provoquer des duels, rappellent très fortement la figure de Lucien Leuwen, contemporain stendhalien, qui disait lui aussi avant son duel : « Ma foi, si je perds la vie, je ne perdrai pas grand chose ».
Pourtant, contrairement au héros de Stendhal, celui de Lermontov se moque aussi de l’amour, qu’il affecte de mépriser. S’il est séducteur, c’est par jeu, avec la ferme intention d’entraîner celle qu’il séduira jusqu’à la dernière extrémité. On est cette fois-ci proche du personnage de Kierkegaard dont Le journal du séducteur (1843) décrivait le machiavélisme dénué de tout scrupule. Le « héros », prenant le prétexte de s’amuser, n’hésite donc pas à ridiculiser l’amour ; y parvient-il pour autant ? On en doute d’après les réminiscences qui viennent hanter son récit, plus encore par certains aveux qu’il sème ici et là. Au moins cette incertitude, cette faiblesse, rend-elle attachant Piétchorine, malgré toute la contrariété que peut procurer son comportement immoral et mesquin.

Il n’y a pas grand chose à reprocher à ce roman. La forme est décousue, elle n’en donne qu’une meilleure impression. L’intrigue alterne avec beaucoup de réussite l’action et la réflexion, au cœur du décor sauvage et effrayant du Caucase.  Le ton, enfin, y est résolument cynique, mais ne verse jamais dans la facilité contemporaine qui consiste à faire parler le narrateur malgré ce qu’en pense l’auteur, avec le secret espoir de choquer le lecteur. Piétchorine n’est pas Lermontov mais il pourrait bien l’être. Il l’est au moins par ce qu’il incarne : le héros de son temps, d’un temps exécré où ceux qui auraient pu briller choisirent d’être exécrés à leur tour. Car si Lermontov mourut en duel, dans les mêmes circonstances si minutieusement décrites lors de cette scène pleine de suspense d’Un héros de notre temps, ce fut pour une épigramme de trop.

Lucien JUDE

Images : portrait de Lermontov en 1837 (source ici), représentation d'un duel au XIXe siècle (source ici), autoportrait de Lermontov vers 1837 (source ici) et couverture de l'édition folio de Un héros de notre temps, 1976, 318 pages (source ici).
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jeudi 8 avril 2010

En lisant la "Pravda"


Le Nicolas Ostrovski (1904-1937) auquel cet article fait allusion à la fin, et dont Gide raconta la rencontre dans un appendice à son Retour de l’URSS, est aujourd'hui un auteur à peu près oublié. Il connut cependant, dans les années précédant et suivant la Seconde guerre mondiale, un incontestable succès et fut longtemps un des grands noms de la littérature soviétique, même si le succès de ses deux romans, Et l'acier fut trempé (1932) suivi de Enfanté par la tempête (1935), s'explique moins par le talent littéraire d'Ostrovski que par sa force morale qui transparaît  à travers son oeuvre.  
Le premier livre, d'inspiration largement autobiographique, a été considéré — sans doute à raison —  comme le modèle le plus pur du "Réalisme socialiste" dans la littérature russe de cette époque. Le roman retrace la vie de Pavel Kortchaguine, jeune prolétaire volhynien s'engageant dans l'Armée Rouge pendant la guerre civile, puis dans les Komsomols durant la difficile période de la reconstruction. Blessé et malade, Kortchaguine devient peu à peu aveugle et paralytique, mais refuse de sombrer dans le désespoir, grâce notamment à l'écriture d'un roman autobiographique. Nos lecteurs auront compris que la vie du héros ressemble presque trait pour trait à celle de son auteur. 
Ce livre, qui devint durant la période stalinienne un véritable best-seller soviétique (la légende veut qu'il fut lu dans toutes les unités soviétiques pendant la guerre) suscita aussi un fort engouement à l'étranger, malgré les pesanteurs du style et les obligations propagandistes. Traduit en France par les Éditions sociales internationales dès 1937, et réédité à plusieurs reprises, ce roman était ainsi l'un des préférés de Louis Aragon et le personnage d'Ostrovski-Kortchaguine lui inspira en grande partie son Joseph Gigoix des Communistes.
Lesté de ces informations, l'émouvant passage où André Gide rapporte sa rencontre avec Ostrovski agonisant, placé à la fin de son Retour de l'URSS , prend ici tout son sens et résume en quelques lignes tout le désarroi de l'écrivain français, tard venu au communisme, et n'arrivant dans la Russie stalinienne des Grandes Purges que pour y découvrir une Révolution mourante, symbolisée par la lente agonie d'Ostrovski :
"Je me lève pour partir. Il me demande de l'embrasser. En posant mes lèvres sur son front, j'ai peine à retenir mes larmes; il me semble soudain que je le connais depuis longtemps, que c'est un ami que je quitte ; il me semble aussi que c'est lui qui nous quitte et que je prends congé d'un mourant". 
Il est intéressant de lire ce qu’en pense Romain Rolland, fidèle du Parti, dans sa préface à Et l’acier fut trempé :
"Nicolas Ostrovski est un de ces hommes, un de ces hymnes de vie ardente, et héroïsme. André Gide, qui l'a visité et qui lui a rendu un hommage d'admiration émue, n'a pas su le voir et l'entendre, quand il le représente comme une "âme privée de presque tout contact avec le monde extérieur et ne pouvant trouver base où s'étendre" ; il s'est figuré, quand il lui tendait la main, qu'elle pouvait être pour Ostrovski, "comme un rattachement à la vie". Mais des deux hommes, c'est le mourant qui aurait pu "attacher l'autre à la vie". Comment Gide ne l'a-t-il pas senti ? Cette torche d'action aurait dû lui brûler les doigts."
Bruno FORESTIER

Images : extrait d'un article de la Pravda du 3 décembre 1936, reproduit dans L'Humanité en 1937 (source BF), photo de Nicolas Ostrovski (source ici).
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