vendredi 18 juin 2010

Mort du général Bigeard

La question de la question

Nous n’avons jamais manqué de rappeler ici que les généraux français ont pour mauvaise habitude de mourir fort tard après une vie passée à envoyer à la mort des milliers de jeunes soldats. Aujourd’hui, la mort à 94 ans du général Marcel Bigeard devrait nous donner l’occasion de déplorer encore cette triste tradition. Tel ne sera pourtant pas le cas. Si l’armée française compte une proportion élevée de ganaches, elle possède aussi – mais surtout a possédé – quelques bons généraux dont on aurait tort d’oublier les noms. Bigeard fait partie de ceux-là. De simple soldat en 1936, ce fils de cheminot né à Toul en 1916 a gravi tous les échelons pour atteindre le grade de général de corps d’armée à la fin de sa carrière en 1974. Enfin un qui n’a pas fait l’École de guerre ! Tout s’explique.
Les nombreuses nécrologies qui ont été publiées depuis l’annonce de sa mort nous épargnent d’avoir à résumer de nouveau sa carrière. Mais il était certain que cet événement allait ramener sur le devant une éternelle question, celle de la torture en Algérie. Cela n’a pas manqué. Après avoir aveuglément repris en chœur la dépêche AFP résumant les états de service du général Bigeard, quelques médias ont lancé la sensationnelle polémique, la palme devant être décernée à 20minutes.fr pour ce titre à peine exagéré : "Une part d’ombre soigneusement dissimulée". Voyons de quoi il retourne…

Héros de Diên Biên Phu, Bigeard fut en Algérie l’un des artisans de la bataille d’Alger au cours de laquelle il est de notoriété publique que la consommation en électricité et en eau atteignit des sommets hautement suspects. Alors colonel sous les ordres du général Massu, Bigeard commandait ces « paras » qui eurent à rétablir l’ordre en usant de méthodes assurément plus policières que militaires. Pour briser le FLN et mettre fin aux attentats à la bombe qui assassinaient des civils, l’armée française n’hésita pas longtemps. Elle tortura. Et ce faisant, elle se déshonora. Les récits qui ont pu être donnés de ces séances abominables se suffisent. Bigeard, tout en parlant d’un « mal nécessaire », n’en fut jamais fier. Il nia toujours avoir lui-même donné des ordres pour faire parler des prisonniers ou assisté à de telles pratiques. Eu égard à son grade et à ses responsabilités, il est permis d’en douter. Pour autant, force est de constater qu’aucune preuve n’a jamais été rapportée contre lui jusqu’à ce jour.
Le problème de « la question » n’en demeure pas moins entier : comment ces soldats qui pour beaucoup furent comme Bigeard résistants, souvent torturés par la Gestapo, déportés dans les camps de concentration, purent-ils à leur tour devenir des bourreaux ?

Il n’est jamais vain de rappeler qu’à cette époque, pour la droite comme pour la gauche, « l’Algérie c’est la France » (Mitterrand). Né de l’imagination française, le territoire algérien a été modelé par 130 ans de colonisation. Un million de Pieds-Noirs y vivent, essentiellement dans les villes côtières, aux côtés de huit millions d’autochtones arabes. La France n’est pas en pays occupé. Elle se croit chez elle et entend y rester. Les imbéciles qui font des raccourcis en comparant la situation d’alors avec la France de l’Occupation feraient bien d’y réfléchir à deux fois… Aux yeux du pouvoir militaire, les attentats qui frappent Alger sont le fait d’une poignée de terroristes qui ne méritent pas le titre de combattants. Parce qu’ils s’attaquent à des innocents – enfants, femmes, vieillards compris – l’armée les considère au contraire comme des lâches et des assassins, et, consciemment ou non, leur dénie toute valeur humaine. Le mépris occidental vis-à-vis des populations indigènes facilite considérablement cette déshumanisation de l’adversaire. Dès lors, le soldat qui torture un pareil criminel ne peut pas se sentir en tort. Il pense même avoir le droit pour lui. Il est face à quelqu’un dont il méprise les actes et l’origine, quelqu’un qui sait où se trouvent d’autres de ces assassins et ces seules raisons l’autorisent à pratiquer tous les sévices qui pourront faire avouer sa victime.
Il y eut certainement quelques authentiques sadiques parmi les tortionnaires et les radotages de cette vieille baderne d’Aussaresses sont là pour nous le rappeler. Mais généraliser ces cas est une crétinerie typiquement contemporaine. Il n’est pas difficile d’imaginer que la plupart des tortionnaires n’étaient pas des adeptes enthousiastes de ce sport en cave. Outre la situation exceptionnelle, seules la déresponsabilisation et la banalisation de ces pratiques firent qu’elles perdurèrent. Le prétendu sadisme inné qu’on aime attribuer à l’ensemble des soldats français n’a rien à voir avec la répétition des tortures.

À cette déshumanisation qui vient déculpabiliser le tortionnaire, il faut évidemment ajouter le principal motif qui explique la pratique de la question, celui-là même qu’énonce avec aplomb le colonel Mathieu dans La bataille d’Alger de Pontecorvo : « La France doit-elle rester en Algérie ? Si vous répondez encore oui, vous devez en accepter toutes les conséquences nécessaires ». En somme, une variante du dicton « la fin justifie les moyens » qui couvre l’éternelle raison d’État. Comme il a été souligné plus haut, l’idée d’une Algérie indépendante était encore largement illusoire en 1957. Autrement dit, l’Algérie devait rester française et, pour ce faire, les tentatives indépendantistes immédiatement étouffées. La torture, par l’importance des renseignements qu’elle permettait d’extorquer, apparut très vite comme le remède miracle au terrorisme. C’est pourquoi le pouvoir politique comme l’armée n’eurent aucun scrupule à adopter ce « mal nécessaire », étant bien compris qu’il visait de surcroît des ennemis déshumanisés, ravalés au rang de sous-hommes. Cette tactique bien crapuleuse s’avéra très vite payante puisqu’elle permit de remonter toutes les filières indépendantistes jusqu’à leurs chefs, parmi lesquels Ali la Pointe et Yacef Saadi. En quelques mois le FLN fut décapité à Alger. Ainsi qu’on a coutume de le dire, la bataille d’Alger fut stratégiquement gagnée par l’armée française, moralement perdue. Les scandales que la dénonciation de la torture provoqua (particulièrement le célèbre livre d’Henri Alleg, La Question) firent un mal considérable dans les rangs comme dans la population métropolitaine qui commença à se désintéresser de cette guerre dès qu’elle apparut sous ce jour peu glorieux. En s’abaissant à des méthodes de gestapistes qu’ils pensaient tranquillement pouvoir employer à l’encontre de rebelles jugés inférieurs, lâches et assassins, les militaires français ne parvinrent qu’à déshonorer leur armée et la France tout en perdant définitivement la guerre.
Contrairement à ce que dit Jean-Paul Sartre dans son article « La victoire » qui saluait en 1957 la parution du livre d’Henri Alleg, la torture n’avait donc pas un but essentiellement raciste. Son utilité était hélas vérifiée, et si l’armée l’employa à grande échelle dans les fameux « centres de tri », c’est qu’elle en tira beaucoup de résultats… Sartre voyait en effet dans la torture un moyen de rabaisser l’adversaire, une simple technique destinée à faire de la victime, par ses cris et ses aveux, une bête. Il oubliait ou plutôt il omettait sciemment les renseignements qu’en tiraient les tortionnaires pour n’y voir qu’une manifestation de la haine raciste et un exercice de déshumanisation. Comme nous l’avons dit, il nous paraît que cette déshumanisation existait bien avant dans l’esprit des tortionnaires et que c’est cet a priori qui leur permettait de torturer, cet a priori qui explique, avec les résultats évidents qu’ils obtenaient, comment de pareils crimes ont pu être commis.

Le principal reproche que l’on peut faire à Bigeard est sans nul doute d’avoir toujours suivi les ordres de ses supérieurs sans beaucoup regimber et d’avoir de la sorte accepté que la question devienne une méthode de guerre comme une autre. Certes, il nia avoir torturé de près ou de loin, disant son dégoût pour les interrogatoires et rappelant son attitude chevaleresque à l’égard de ses adversaires, et l’on veut bien à la rigueur croire en sa sincérité. Mais il n’a jamais rien regretté de ce « mal nécessaire » et, fidèle en cela au second motif que nous avons énoncé (l’utilité stratégique de la torture), il estima toute sa vie que l’armée avait fait la guerre comme elle le devait. Lorsque le général Massu fit de pathétiques regrets peu avant de mourir, Bigeard condamna les aveux d’un vieillard moribond. Jusqu'au bout, lui ne comptait pas changer de ligne. Il est mort sans regret, incontestable héros dont le courage et les exploits méritent d’être toujours salués, mais victime de cette obstination toute militaire qui décidément n’épargne pas même les plus grands…

KLÉBER

Images : le général Bigeard (source ici), le colonel Mathieu, inspiré de la figure du général Bigeard, dans le film La bataille d'Alger (source ici), affiche dénonçant le général Massu, années 1960 (source ici), La Question d'Henri Alleg, paru en 1957 aux éditions de Minuit (source ici), portrait du général Bigeard (source ici).
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9 commentaires:

  1. Finalement la torture est le corolaire de la guerre, ce qu'il faut combattre c'est la guerre pas la torture.
    Le pacifisme voila la solution !

    JP Sartre, se place dans la logique des camps de concentration, ou le processus de déshumanisation était au cœur du système et répondait à la raison d'Etat mais pas à des objectifs militaires, c'est toute la différence.

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  2. Je ne pense pas qu'on puisse dire que la logique des camps de concentration répondait à la raison d'État… Pour le coup, c'était juste une réponse au délire antisémite du nazisme. La raison d'État implique un minimum de cohérence, d'intérêt pour l'État. Or, il est certain que le système concentrationnaire a ralenti la Wehrmacht et donc freiné l'intérêt militaire allemand.

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  3. @lb "une réponse au délire antisémite du nazisme"

    Le nazisme est une doctrine d'État à ce moment là, donc l'antisémitisme est couvert par la raison d'État, sur un mode que l'on peut assurément trouver délirant, c'est à dire nettoyer la société des juifs, donc les rassembler dans des camps d'extermination...

    Par ailleurs : "le système concentrationnaire a ralenti la Wehrmacht" oui c'est aussi ce que je dis, le système concentrationnaire n'est en rien lié à un objectif militaire, ce qui ne veut pas dire qu'il ne répond pas à la raison d'État, et ce qui le différencie pour ce qui est de la torture, de ce qui c'est passé en Algérie. La torture vise non pas à déshumaniser l'adversaire mais à lui soutirer des informations.

    On ne peut pas réduire la raison d'État à la chose militaire.

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  4. Je comprends bien votre raisonnement. Mais je me permets de compléter le mien.
    Dans raison d'État, il y a l'idée d'une excuse en plus de cet intérêt dont je parlais. D'une certaine manière, la raison d'État est une excuse pour une nation démocratique lorsqu'elle en vient à bafouer la légalité pour parvenir à ses fins. Dès lors, il n'y a pas de raison d'État dans une dictature quelle qu'elle soit, tout ce que fait l'État étant nécessairement hors des cadres des lois démocratiques.

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  5. La raison d'État est à mon sens ce qui justifie les actions d'un État, indépendamment de son régime politique, quand celles-ci contreviennent au sens moral.
    Du point de vue de la loi, cela se pose différemment. Ainsi, si la raison d'État permet à un État démocratique de contourner sa loi, qu'en est-il dans une dictature ?
    Il y a toujours un État, et il y a toujours des lois (même si celles-ci sont infâmes). Dès lors, les actes commis par des fonctionnaires (pour le dire rapidement), répondant aux ordres de leur hiérarchie, en dehors du cadre de la loi, le sont bien sous couvert de la raison d'État.

    Je pense que dans le processus qui va des lois de Nuremberg aux chambres à gaz, tous les actes commis, et voulus par l'État l'aient été légalement.

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  6. J'avais mis un commentaire qui s'est visiblement perdu en cours de route. Pour faire court, j'en résume ici l'idée principale : félicitations pour cette initiative de partir de l'actualité pour faire un point assez objectif sur des questions polémiques comme celle de l'Algérie.

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  7. Actualité : "Je souhaite que mes cendres soient dispersées au-dessus de Dien-Bien-Phu, ça aurait de la gueule et ça emmerderait les deux pays" assurait le général Bigeard.

    Il n'avait pas tort comme on peut le lire ici .

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  8. la torture du peuple Algérien par Massu est gravée dans la mémoir de tout les nouveau nés.

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  9. Salut , jesuis un ancien du 2ême REP de la Algérie -Francaise.

    Vous parle de tortures ??? vous oublie les tortures practiqué par le FLN ...et les massacres contre les Harki´s et les Pieds Noirs !

    117089Hubert

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