dimanche 21 mars 2010

Gide et la tribu des Ouled Naïl

A lire les titres des ouvrages du méconnu Pierre Gordon, on ne s’étonne pas que celui-ci ait choisi l’anonymat. En 1946, il publie L’initiation sexuelle et l’élévation religieuse et, en 1950, ne reculant pas devant le "chiendent des préjugés", il s’attaque à La nuit des noces.
Un mot d’abord sur ce mystérieux auteur : Gordon est un nom de plume et l’on a beau questionner Google à son sujet, on ne trouve pas de réponse, si ce n’est qu’il serait mort en 1951 (d’après son éditeur), qu’il avait des connections dans les milieux catholiques et qu’il fut un élève de Durkheim. D’aucuns pensent qu’il s’agirait d’un homme que ses fonctions interdisaient d’écrire sur ce genre de sujets.
Rien que d’honorable pourtant et la préface de La nuit des noces met en garde le lecteur : ceci est un ouvrage à vocation scientifique et l’on scrutera avec méthode les vieilles coutumes nuptiales des sauvages pour s’apercevoir de leur extraordinaire élévation, à l’opposé des brutalités de l’instinct qu’on leur prête.  Gordon recense dans cette optique toutes les pratiques liées à la défloration et d’une manière générale à la sexualité autour du mariage.

Mais quel est donc le rapport avec Gide ? Nous ne reviendrons pas ici sur son supposé mariage blanc avec Madeleine, dont Gordon n’aurait pas grand-chose à dire. Mais, lecteurs attentifs, nous nous étions quelque peu arrêtés, dans Si le grain ne meurt, devant la description de la tribu des Ouled Naïl qui : "exporte, à peine nubiles, ses filles, qui, quelques années plus tard, reviennent au pays avec la dot qui leur permet d’acheter un époux". En clair, cette tribu du Maghreb prostitue ses jeunes filles. Étrange et fascinante coutume relatée par Gide qui fait ainsi la connaissance de la belle Mériem : "de peau ambrée, de chair ferme, de formes pleines, mais aussi presque enfantines encore, car elle avait à peine un peu plus de seize ans". Nous ne ferons pas non plus ici de débat sur Gide et la philopédie, cependant, il est intéressant de noter que la jeune fille est remplie de talents et trouve à apaiser l’écrivain : "Mériem m’avait, d’emblée, fait plus de bien que tous les révulsifs du docteur". Le voilà un peu tranquille vis-à-vis de ses troubles nerveux, mais le destin de Mériem et des jeunes femmes de sa tribu ne cesse pas de nous questionner. Comment ne pas voir dans cette pratique de prostitution une grossière et avilissante coutume mercantile ?

M. Gordon aborde cette question dans son chapitre intitulé "Les différentes modalités, et l’extension de la prostitution prénuptiale". Là, surprise, on retrouve les Ouled Naïl. L’auteur les cite en exemple afin de montrer comment le monde moderne peut lourdement se tromper en faisant du seul motif économique la raison de la prostitution de ces jeunes femmes. Et Gordon d’ajouter qu’il est ridicule d’imaginer qu’on les force soudainement à se prostituer pour gagner leur dot ; il faut tenir compte de l’évolution sociologique ! En effet, à l’origine de la rémunération, il y a l’offrande. La perte de la virginité dans les temps anciens (Gordon remonte jusqu’à l’antique) était alors rattachée très fortement au domaine du divin. C’est traditionnellement le déflorateur, dans le cadre d’une cérémonie rituelle, qui recevait un don pour son acte, mais la femme ainsi sacralisée recevait par la suite des offrandes de la part des hommes avec qui elle entrait en relation avant son mariage. C’est donc une déformation de ce principe religieux qui est à l’origine de la prostitution des Ouled Naïl dont notre prix Nobel de littérature 1947 a profité. Mais en le lisant, on observe à quel point il lui fut indifférent de savoir d’où provenait cette coutume, tant son désir était ailleurs : "et si, dans cette nuit auprès de Mériem, je fus vaillant, c’est que, fermant les yeux, j’imaginais serrer dans mes bras Mohammed".
Il ne faut donc pas s’y tromper : selon Gordon toutes les interprétations frustes des pratiques anciennes sont à mettre sur le compte d’une "décadence progressive de l’intelligence humaine". D’ailleurs le livre recèle nombre d’exemples plus exotiques les uns que les autres avec notamment un chapitre intitulé "Coutumes aberrantes relatives à la défloration" que la décence, malgré sa haute valeur scientifique, nous interdit de reproduire ici.
Soyons donc reconnaissants à Gordon d’avoir, par son érudition, pu éclairer un peu la lecture d’André Gide.

GV

Images : couverture de La nuit des noces de Pierre Gordon aux éditions Dervy, 1950, 123 pages (source GV), André Gide en 1893 à Biskra (source ici), Fathma, de la tribu des Ouled Naïl, vers 1910 (source ici).
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9 commentaires:

  1. Si le livre est si honorable, pourquoi ne pas reproduire quelques extraits de ce chapitre à haute valeur scientifique ?
    En tout cas, c'est un bon prétexte pour évoquer la figure de Gide dont les expériences furent décidément nombreuses.

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  2. Sans vouloir faire de chantage, je crains bien que si ce blog se transforme en catalogue "scientifique" sur la "défloration", vous ne perdiez au moins un lecteur, pourtant assidu.
    Très intéressant article, par ailleurs.

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  3. On préférerait avoir des citations de Gordon que de Gide…

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  4. @LB et Anonyme : afin de ne pas rentrer dans le détails des descriptions parfois un peu olé olé, ce n'est pas pour rien qu'il a pris un pseudo l'ami Gordon.

    @ BBC merci mais il en faudrait quand même beaucoup pour transformer le blog en "catalogue scientifique sur la défloration" ! Il n'y a qu'a voir les libellés...

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  5. De très bonnes illustrations !!
    Gide avec un peu poseur avec sa cape et avec sa barbe de la légion, manque le tablier et la hache.
    Et surtout la belle Fatma au visage fier et aux formes bien dessinées.

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  6. Gide attiré par une jeune femme?
    Suffisamment étonnant pour être relevé.
    Très belle cette Mériem, d'ailleurs. Les traits fins mais de la générosité dans les courbes.

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  7. salut - j'ai lu le livre - si le grain ne meurt d'andré gide et ce qui est écrit, décrit l'auteur comme étant pédophile notoire quand il est hors de son pays - il profite de l'innocence de jeunes garcons pour les abuser avec certains écrivains anglais plus pédophiles que lui - qu'ils soient maudits.

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  8. En ce moment, à la galerie Au point du jour, se tient l'exposition LE VOYAGE AMOUREUX
 Beautés orientales, Ouled-Naïls, Courtisanes
1870-1960.
    On peut y voir des photos de grande qualité, on trouve notamment deux petits portraits de la maîtresse de Pierre Louÿs (vendus autour de 800 euros, quand même), mais hélas, pas de traces de la belle Mériem… Un autre bémol : l’accueil de la galeriste Nicole Canet est déplorable !

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