mercredi 9 février 2011

Le roman-feuilleton selon Dumas

Nimier, avec son arrogance critique, son chat sur l’épaule et sa belle voiture, s’est essayé dans un article au pastiche de Dumas et s’est moqué gentiment d’un genre qui a fait les belles heures de notre jeunesse : le roman-feuilleton.
Il n’en fallait pas plus pour nous donner envie de replonger dans Le Comte de Monte-Cristo, d’autant que des circonstances exceptionnelles de paresse d’esprit et de temps nous en donnaient la possibilité.
Nous avons relu Dumas, car, comme aurait pu dire de Gaulle avec ce style tautologique qui le caractérise : « l’aventure c’est l’aventure » et ça ne demande pas trop de réflexion.
Mais hélas, de longues années de lecture et surtout de longues heures passées devant les séries télé américaines, ont rendu notre sens critique aigu et presque aussi prétentieux que Nimier ; impossible de revenir aux enchantements simples de notre prime adolescence.
On est donc plus sensible aux passages trop longs et inutiles à l’intrigue, aux transitions poussives, aux pirouettes, etc. Bref, aux fainéantises du nègre, comme dirait Monsieur Guerlain. L’enchaînement des chapitres est parfois maladroit, mais on se laisse mener aussi sûrement qu’un ministre d’État à bord d’un jet privé, confiant dans la virtuosité dramatique de l’auteur, car s’il a bien du mal à peindre en finesse les émotions, Dumas n’en demeure pas moins maître dans l’art de faire "monter la sauce".

On ne prête pas trop d’attention aux grosses ficelles feuilletonesques puisque c’est la loi du genre, mais l’on s’étonne, quelques jours plus tard, notre paresse intellectuelle n’ayant pas trouvé de limite, de les lire sous la plume d’un auteur comme Gobineau dans ses Pléiades, dont le thème se veut bien trop sérieux pour que l’on puisse songer à une galéjade.
Il n’en reste pas moins que le style de Dumas, notamment ses dialogues délicieusement surannés de salonard, s’imprime dans l’esprit du lecteur qui, hélas, essayant par amour du vouvoiement et une certaine préciosité de les reproduire avec quelques connaissances, se heurte aux impératifs de productivité verbale du monde moderne qui va décidément trop vite.

Sur le fond, les méchants sont punis : morts, fous ou pire encore ruinés et tout ça finit très bien. Notre héros richissime a calmé sa grande colère et s’abandonne à croire de nouveau en l’amour avec sa jeune esclave grecque. Distrayant.

GV

Images : couverture du tome 1 du Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas dans la collection Nelson (source ici), couverture des Pléiades de Gobineau dans la collection livre de poche (source ici).
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lundi 31 janvier 2011

Un écrivain républicain : Napoléon Bonaparte

S’il fait aujourd’hui l’objet de milliers de livres, Napoléon Ier fut en définitive un auteur assez rare. Tout au plus peut-on trouver, outre sa volumineuse correspondance, quelques compilations de ses discours ou proclamations sous des titres inventés par des éditeurs en quête de sensationnel. Cependant, il existe encore quelques œuvres de jeunesse exhumées après sa mort, dont la moins oubliée demeure sans conteste Le Souper de Beaucaire.
Ce récit d’une quinzaine de pages fut écrit en août 1793 par le jeune Bonaparte, alors âgé de 23 ans. À cette époque, les insurrections fédéralistes qui avaient commencé immédiatement après la chute des Girondins (31 mai / 2 juin 1793) atteignaient partout leur apogée : dans le Midi de la France, plusieurs grandes villes, parmi lesquelles Marseille et Nîmes, avaient d’ores et déjà chassé les Montagnards. Une vaste guerre civile entre Paris et la province semblait prête à engloutir la Révolution.

Dès le 25 juillet, pourtant, l’armée de la Convention dirigée par le général Carteaux, ganache dont nous reparlerons, avait repris sans difficulté Avignon aux insurgés. Capitaine d’artillerie dans cette troupe, Napoléon Bonaparte fut alors mis à la tête d’un détachement de 200 hommes afin de reprendre Tarascon situé à quelques kilomètres plus au sud. Après avoir enlevé cette ville sans coup férir, celui-ci se tourna vers Beaucaire où il entra tout aussi tranquillement le 29 juillet. Ce soir-là, le jeune Bonaparte dîna dans une auberge de la ville en compagnie de plusieurs négociants de Marseille, Nîmes et Montpellier venus à l’occasion de la Foire. Une conversation s’engagea bientôt entre les convives, chacun étant d’un avis différent sur le cours des événements. C’est ce débat étonnamment équilibré et raisonnable vues les circonstances que Bonaparte restitua quelques jours après sous le titre Le Souper de Beaucaire.

On a coutume de dire que ce récit est la profession de foi républicaine de Napoléon Bonaparte, ce qui, sans être faux, est quelque peu exagéré. Il s’agit avant tout d’un débat autour des possibilités militaires de chaque parti, le tout étant tourné vers un but évident de propagande comme l’histoire de l’édition de cet ouvrage nous le montrera plus loin.

Que voit-on à travers ce débat ? Avec sa science stratégique déjà extraordinaire, celui qui  apparaît sous le nom du « Militaire » démontre à son auditoire l’implacabilité de ses arguments. Son principal contradicteur, « Le Marseillais », tente désespérément de lui opposer les moyens dont disposeraient les Fédérés. C’est sans difficulté que Bonaparte les balaye du haut de ses 23 ans : la versatilité des populations locales est prouvée depuis les prises de Tarascon et Beaucaire que vingt soldats suffirent à remettre au pas ; les ressources des Fédérés sont quasi inexistantes en face de celles de la Convention ; enfin et surtout les troupes montagnardes sont bien supérieures par l’expérience et la vaillance aux maigres garnisons constituées par les volontaires bourgeois.

La conversation prend par la suite un tour plus politique, le Marseillais dénonçant les « projets infernaux » de la Convention et sa soldatesque sans foi ni loi. Tout en vantant l’exemplaire comportement des troupes de Carteaux, Bonaparte soutient alors le bien-fondé des actions menées par la Montagne. C’est, dans ce texte, sa seule prise de position directe en faveur des Montagnards et, pour autant, il ne nie pas que « l’esprit de parti » pût avoir eu sa part dans la chute des Girondins :
« Ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étant portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je veux même vous le passer, les ayant calomniés, les Brissotins étaient perdus, sans une guerre civile qui les mît dans le cas de faire la loi à leurs ennemis. »
Cependant, il ajoute aussitôt parlant des mêmes Brissotins :
« S'ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté leurs armes à l'aspect de la constitution, ils auraient sacrifié leurs intérêts au bien public ; mais il est plus facile de citer Decius que de l'imiter ; ils se sont aujourd'hui rendus coupables du plus grand de tous les crimes, ils ont par leur conduite justifié leur décret... Le sang qu'ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu'ils avaient rendus. »
Il y a donc ici une justification assez nette du coup d'état montagnard, bien qu’elle soit équilibrée par le rappel des « services » qu’ont rendu les Girondins. La suite permet tout de même de voir l’opinion du futur empereur prendre de la consistance. De fait, il est intéressant d’examiner comment Bonaparte démontre à ses auditeurs pourquoi ces Fédérés qui brandissent le drapeau tricolore et se prétendent en faveur de la République représentent la contre-révolution. Il n’a pas de mal à rappeler l’origine aristocratique des meneurs fédérés, ni non plus à souligner les conséquences dramatiques que la guerre civile fait subir à la République. Mais c’est surtout la question de l’appel aux armées de l’étranger qui lui permet de mettre en évidence la trahison des Fédérés. On remarque néanmoins que ce n’est pas Bonaparte qui dans le débat en tire la conclusion logique, mais « Le Nîmois », rangé à son opinion :
« Pour voir lequel des fédérés de la Montagne tient pour la République, cette menace seule me suffit ; la Montagne a été un moment la plus faible, la commotion paraissait générale. A-t-elle cependant jamais parlé d'appeler les ennemis ? Ne savez-vous pas que c'est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe ? »
Dès lors, accablés par l’ensemble des convives que « Le Militaire » a habilement convaincus, « Le Marseillais » en déroute finit par rendre les armes. Bonaparte peut conclure avec enthousiasme qu’il ne tient qu’aux Marseillais de réparer leur erreur pour que leur cité redevienne « le centre de gravité de la liberté » !

Comme nous le disions plus haut, ce récit écrit quelques jours après les faits n’avait rien d’un simple compte-rendu personnel. Immédiatement, Bonaparte y vit la possibilité d’une publication en faveur de la République et c’est tout naturellement qu’il soumit sa brochure aux avis des représentants en mission. Ceux-ci lui accordèrent sans aucun mal l’autorisation de publication et, preuve de son utilité pour les intérêts de la Convention, l’édition fut réalisée aux frais du Trésor national. Ainsi que le remarquait un article du dictionnaire Larousse du XIXe siècle : « Bonaparte défendait alors la grande cause patriotique, non-seulement de l’épée, mais de la plume, ense et calamo»

Il est incontestable que Le Souper de Beaucaire fut une œuvre pro-révolutionnaire et c’est bien pour cela que l’identité de son auteur lui donne tant de prix. On prétend que devenu Premier Consul, Bonaparte chercha à en faire disparaître les derniers exemplaires. Mais pouvait-elle vraiment le gêner ?  Le jeune Bonaparte était certes en ce temps un Républicain convaincu. Toutefois, la modération avec laquelle il s’exprimait sur la politique à travers son livre ne faisait pas de lui un patriote exalté, ni surtout un incorruptible Montagnard. C’est parce que la Montagne s’était montrée la vraie protectrice de la nation que Bonaparte l’avait ralliée et ce alors même qu’elle paraissait proche de la chute. Cette alliance n’avait donc rien d’infamant, même après les calomnies colportées par la Réaction thermidorienne. Au contraire, la justesse des prédictions qu’il faisait sur le plan militaire annonçait déjà son génie. Il est en effet frappant de voir combien les affirmations stratégiques assenées par Bonaparte dans ce récit se réalisèrent peu après, le péril devant lequel se trouvait la Révolution au début de l’été étant presque complètement écarté dès l’automne avec les prises de Marseille (Ville-Sans-Nom) puis Lyon (Ville-Affranchie). Quant à lui, il ne devait pas se préoccuper plus longtemps d’écriture. Apprenant que Toulon s’était livré aux Anglais au début de septembre 1793, Bonaparte se rendit aussitôt à Paris, sans ordre, afin de proposer son service pour commander l’artillerie devant la ville assiégée. C’est là que sa fortune allait vraiment commencer.

KLÉBER

Images : portrait de Bonaparte à l'âge de 22 ans (d'après le tableau de Versailles, source ici), page de titre du Souper de Beaucaire dans l'édition parue en 1821 (source Gallica), tableau représentant "Le Souper de Beaucaire" par Lecomte du Nouy (1869), montrant Bonaparte debout devant les marchands méridionaux (source ici), députés girondins face aux sans-culottes le 31 mai ou 2 juin 1793 (source ici), siège de Lyon en 1793 (source ici), Bonaparte à Toulon d'après Job (source ici).
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dimanche 16 janvier 2011

L'exemple de Jan Palach

Qui a dit que l’histoire ne se répète qu’en comédie ? Les présents événements en Tunisie nous donnent en effet l’occasion de revenir sur un fait historique dont c’est aujourd’hui le 42e anniversaire. Si l’on est encore surpris par la soudaineté de la fuite du président-dictateur Ben Ali, il faut se rappeler que le mouvement populaire de révolte qui vient de la provoquer est parti d’une seule personne qui par son suicide répéta le célèbre geste du Tchécoslovaque Jan Palach.

Jan Palach, étudiant en philosophie de 21 ans, s’immola par le feu le 16 janvier 1969 sur la place Venceslas de Prague. Au mois d’août 1968, l’armée rouge avait mis fin dans le sang au Printemps de Prague, cette période éphémère au cours de laquelle le réformateur Dubcek tenta d’imposer le « Socialisme à visage humain » en réintroduisant les libertés individuelles et en mettant un terme à la censure. Par l’horreur de son acte, Jan Palach entendit protester contre le retour à la dictature soviétique et montrer le désespoir de tout un peuple. Le retentissement de cet événement fut immense et mena peu après à d’importantes manifestations, tandis que d’autres jeunes gens suivaient l’exemple de Palach en s’immolant à leur tour par le feu. Quoique les conséquences politiques de ce suicide ne furent pas immédiates, il est indéniable que Palach ranima l’esprit de résistance parmi la population tchécoslovaque. La commémoration de sa mort vingt ans après, en 1989, fut l’occasion des premières révoltes à l’encontre du régime communiste (Semaine Palach) en même temps que le dépôt d’une gerbe de fleurs sur l’emplacement du suicide valait neuf mois de prison à Vaclav Havel (opposant au régime, futur président). À la fin de cette même année 1989, la Révolution de velours balayait définitivement le régime honni.
Il est dès lors frappant de remarquer à quel point l’exemple de Jan Palach a été imité en Tunisie par le suicide de Mohamed Bouazizi. Rien ne dit du reste que ce dernier connaissait l’histoire du Tchécoslovaque, mais il faut bien constater que le même geste a causé les mêmes répercussions, jusqu’à un dénouement précipité que seule la déliquescence générale du pouvoir permet d’expliquer.

Le 17 décembre 2010, à Sidi-Bouzid, Mohamed Bouazizi a choisi de s’immoler par le feu devant le siège du gouvernorat, après que la police lui eut confisqué ses outils de travail (une charrette de fruits et légumes). Ce jeune homme de 26 ans, diplômé mais chômeur, n’avait comme ressource que ce travail de vendeur ambulant que les autorités ne lui permettaient pas d'exercer. Malgré ses protestations auprès de la municipalité puis du gouvernorat, il avait été systématiquement éconduit. C’est pour protester contre cette situation qu’il choisit de se donner la mort sur la place publique en s’immolant par le feu. Aussitôt après, et comme dans le cas de Jan Palach, plusieurs suicides similaires furent recensés à Sidi-Bouzid et des manifestations de révolte contre le chômage et la misère visant directement le pouvoir corrompu et dictatorial de Ben Ali se propagèrent dans toute la Tunisie pour mener aux résultats que l’on sait.

Certes, le suicide publique en signe de protestation ne date pas de 1969. Les exemples sont légion qui se retrouvent à toutes les époques. Mais combien aboutirent à de telles conclusions ? Il suffit de repenser à Stefan Lux, Tchécoslovaque lui aussi, qui en 1936, en pleine séance de la Société des Nations à Genève, se tira une balle dans la tête afin d’alarmer le monde contre la politique antisémite de l’Allemagne nazie. Son geste, combien prophétique, n’eut pas la moindre conséquence… Ajoutons enfin que le mode de suicide n’est pas anodin : bien plus impressionnante que la mort par le poignard ou le pistolet, l’immolation par le feu nous ramène à un spectacle des temps primitifs. Parce qu'il ne s'agit pas d'une forme "banale" de suicide, elle traduit le désespoir et, dans un contexte pré-révolutionnaire, appelle la révolte.
Désormais perçu comme la figure originelle de ce qu’on appelle déjà la Révolution de jasminBouazizi a rejoint Palach dans l’histoire en accomplissant ce geste symbolique.

KLÉBER

Images : photo de Jan Palach (source ici), photo de Mohamed Bouazizi (source ici), soldats tunisiens tentant de calmer les manifestants aux prises avec la police, le 14 janvier 2011 à Tunis (source Rue89).
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vendredi 24 décembre 2010

Noël chez les libraires

Cette période est comme toujours propice aux nouveautés dans le monde de l’édition : inédits, rééditions, compilations, viennent envahir les présentoirs. Par devoir et par altruisme (c’est Noël), les Septembriseurs vous signalent quelques-uns de ces livres, sans oublier d’en mentionner certains qui ont pu sortir plus tôt dans l’année. D’avance prévenons le lecteur qu’il sera beaucoup question de livres de poche, notre prédilection en ce domaine étant après tout des plus légitimes : pratique, relativement peu coûteux, bien présenté, le livre de poche l’emporte très souvent face aux austères éditions sur papier chic que d’anachroniques éditeurs continuent de répandre avec une largesse démesurée.

Les admirateurs de Stendhal peuvent enfin se féliciter de la sortie de son Journal en poche, chez folio, bien que le millier de pages qui le compose ne rende pas sa tenue très pratique (deux tomes eussent été souhaitables, mais folio a ses manies…). Quelques pinailleurs pourraient néanmoins déplorer le manque d’exhaustivité du texte. En effet, préfacée par Dominique Fernandez, cette édition d’Henri Martineau déjà publiée par la Pléiade (Œuvres intimes, 1955) représente ce que Victor Del Litto a appelé le Journal « élaboré » et couvre la période 1801-1823. Or, dans la version que ce dernier avait donné en 1981 à la Pléiade, le Journal « élaboré » était enrichi d’un Journal « reconstitué » (composé d’annotations, fragments et notes retrouvés dans les manuscrits et livres), au point de prolonger le Journal jusqu’à la mort de l’écrivain en 1842. Quoi qu’il en soit, cette première édition en poche reste des plus louables. En outre, comme le souligne Xavier Bourdenet, qui a supervisé ladite édition, cette version du Journal a le mérite d’être révisée puisque certains manuscrits jusqu’ici demeurés inaccessibles ont pu être consultés et de nombreuses erreurs de retranscriptions ainsi corrigées.

Plusieurs auteurs dont nous avons parlé sur ce blog ont connu cette année de nouvelles éditions en poche alors même qu’ils paraissaient rangés pour de bon au purgatoire. Tout d’abord, il s’agit évidemment de Paul Bourget dont Le disciple a été republié dans la collection Livre de poche avec une intéressante préface d’Antoine Compagnon. De son côté, Le désespéré de Léon Bloy est ressorti chez GF, tandis que La femme et le pantin de Pierre Louÿs a vu une double réédition en septembre, chez Livre de poche et folio. Toujours à la rentrée, le premier roman de Gabriel Chevallier, La peur, qui raconte son expérience de soldat lors de la Première Guerre Mondiale, a connu sa première réédition en poche depuis 1968 en grande partie grâce au Dilettante qui l’avait exhumé voici deux ans (livre de poche).
Un inédit de Malaparte est venu rejoindre les incontournables Kaputt et La peau en poche : Le compagnon de voyage, court récit écrit peu après la guerre qui narre, en 1943, le périple d’un soldat ramenant la dépouille de son lieutenant depuis le sud de l’Italie jusqu’à Naples. Sans être extraordinaire, ce livre devrait au moins satisfaire les amateurs de l’écrivain italien qui y retrouveront cette période immortalisée dans La peau : l’Italie de la débâcle.

En dehors des livres de poche, signalons la réédition des Poneys sauvages de Michel Déon dans une version légèrement remaniée par l’auteur (Gallimard, Nrf). Ce grand roman demeure des plus passionnants pour qui s’intéresse à l’histoire politique, plus précisément aux trente années qui s’écoulèrent entre 1940 et 1970 : Seconde Guerre Mondiale, guerre froide, décolonisation, les destins des cinq personnages principaux sont bringuebalés au gré de ces événements.
Un autre auteur qu’on aurait pu croire enterré et qui, à la réflexion, s’en sort à merveille si l’on en juge par le nombre de rééditions est Maurice Barrès. Considéré à juste titre comme l’un des plus éminents bourreurs de crâne du parti nationaliste, cet écrivain garde pour lui quelques bons romans (La colline inspirée entre autres) et des récits de voyage au charme désuet. Voici que ses Cahiers sont réédités dans une belle présentation en deux tomes aux Éditions des équateurs (tome 1, 1900-1911, avec une préface d’Antoine Compagnon (encore), sortie du tome 2 en janvier 2011).
Enfin, pour les inconditionnels de la Pléiade, rappelons que les œuvres complètes de Boris Vian sont désormais disponibles dans cette collection de luxe. La mode des « appareils critiques » dont on connaît bien les ravages explique pourquoi la mince œuvre romanesque de cet auteur nous vaut deux volumes entiers… Espérons que chacun y trouve son compte !

Lucien JUDE

Images : couverture du Journal de Stendhal (source ici), couverture du Compagnon de voyage de Malaparte (source ici), couverture de la nouvelle édition des Poneys sauvages de Déon (source ici).
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mardi 14 décembre 2010

Georges Darien seul contre tous

Dans la grande famille des écrivains oubliés de notre littérature, Georges Darien, de son vrai nom Georges Hippolyte Adrien (1862-1921), occupe une place toute particulière. Un peu plus jeune que Léon Bloy, animé de la même verve pamphlétaire, pauvre lui aussi, il ne connut jamais une gloire semblable à celle de son illustre aîné. Ce n’est pourtant pas tant le talent qui les a distingués, mais peut-être les appuis, les amis. Bloy fut le disciple de Barbey d’Aurevilly et c’est à ce dernier qu’il dut son lancement dans les lettres, là où Darien, farouchement indépendant, mena sa carrière, à la lettre, seul contre tous. Le résultat est aujourd’hui devant nous.
Né en 1862 au sein de la petite bourgeoisie protestante, Georges Darien entra très jeune en rébellion, d’abord contre l’armée, ensuite contre la société entière, c’est-à-dire en vrac les cléricaux, les nationalistes, les antisémites, les marxistes, les bourgeois, les pauvres, etc. Révolté par l’hypocrisie, la bassesse et la lâcheté de ses contemporains, il accompagna de ses écrits les tumultes du mouvement anarchiste qui à coups d’attentats et d’assassinats fit trembler l’Europe à la fin du XIXe siècle. De son vivant, son œuvre ne lui valut pas plus qu’un succès d’estime auprès d’auteurs comme Alfred Jarry ou Alphonse Allais. Renié par sa famille, ignoré par la critique qui ne pouvait lire sans rougir ses livres assassins, il vivota quelque temps en publiant des articles, puis disparut à plusieurs reprises à l’étranger. On suppose qu’il fut voleur à l’instar de Randal, héros de son roman aujourd’hui le plus célèbre, quoiqu’à notre avis le moins bon, Le voleur. Lorsqu’il mourut en 1921, Darien n’avait donc rien à perdre ; c’était déjà un inconnu.

C’est à Jean-Jacques Pauvert, grand et courageux éditeur s’il en fut, que l’on doit la redécouverte de cet écrivain. L’essentiel de son œuvre fut republié chez 10/18 à partir des années 1960, Le voleur ayant même droit aux honneurs de la collection Folio de Gallimard. Si ce dernier livre a connu un succès plus large, il le doit sans doute à son originalité (les péripéties d’un voleur, pas gentleman, mais qui vole surtout les bourgeois), aux déclarations enthousiastes d’André Breton, à la belle adaptation de Louis Malle pour le cinéma, mais encore et surtout à son ton, très critique à l’égard de la société bourgeoise et des mouvements politiques (nationalistes, socialistes et même anarchistes). Toutefois, ce roman reste bien moins virulent que la plupart des autres livres de Darien, ce qui n’est probablement pas étranger non plus à sa meilleure diffusion…

Le pamphlet, voilà en effet l'art où Georges Darien excelle en virtuose. Chacun de ses ouvrages, qu’il emprunte ou non le genre du roman, est l’occasion de le prouver. L’auteur y règle ses comptes, mais au-delà des seules considérations personnelles, c’est surtout son profond désir de vérité, sa sincérité désespérée, qui lui donnent ses armes les plus redoutables.
Ainsi, depuis son premier jusqu’à son dernier livre, Darien combattit la société bourgeoise et ses corps. Il commença par s’attaquer à l’armée, institution qu’il exécrait pour d’excellentes raisons : alors qu’il effectuait son service militaire, il fut chassé de son régiment pour insoumission et aussitôt expédié au bagne où 33 mois durant il subit le régime des forçats. En 1888, il tira de cette expérience son premier roman, Biribi, discipline militaire, terrible description de ces camps militaires d’Afrique du Nord où les soldats insoumis purgeaient leur peine : travaux forcés, humiliations, mauvais traitements, tout le régime savamment imaginé par l’armée pour briser les fortes têtes y est dénoncé avec fracas. Par son sujet polémique, ce premier livre ne passa pas totalement inaperçu, ayant en outre suivi de près la publication de Sous-offs de Lucien Descaves qui fit grand scandale.
Les livres suivants poursuivirent dans cette voie. Après Bas les cœurs ! (1889) qui décrit les lâchetés et compromissions de la bourgeoisie versaillaise en 1870-71, Les Pharisiens (1891) dénonce l’antisémitisme des milieux journalistiques et littéraires. Tous les personnages y sont facilement identifiables, à commencer par l’Ogre, incarnation très amusante d’Édouard Drumont, qui plastronne depuis le succès magistral de son livre La Gaule sémitique (La France juive, faut-il le dire ?). Léon Bloy fait quant à lui une sympathique apparition sous les traits transparents de Marchenoir, tandis que Vendredeuil, le jeune écrivain écœuré par les méthodes crapuleuses des antisémites, n’est autre que Darien lui-même. Ce livre, très mal vendu, donna à l’écrivain quelques amis (Bernard Lazare notamment) et beaucoup de nouveaux ennemis…

Enfin, somme de ces romans, le véritable pamphlet vint en 1898 : La belle France. Mûri pendant de longues années, cet ouvrage touffu et foisonnant vomit un torrent de révolte. Cette fois-ci, tous les sujets y passent : condition féminine, nation, antisémitisme, armée, colonialisme, Église, marxisme… Il contient tant de colère, tant d’impitoyables jugements, qu’il est bien difficile d’en résumer la substance. Le mieux est encore d’en donner quelques extraits.

Ainsi, l’armée, naturellement, reste un sujet de prédilection :
« On pourrait exposer sans peine […] de quelle façon les officiers ont à maintes reprises, et surtout depuis ces dernières années, fait de la France la risée du monde entier. Depuis 1871, ils mascaradent comme les représentants attitrés, le symbole vivant de la patrie. On a osé écrire qu’ils portent dans leurs fourreaux l’honneur et l’avenir de la France. On a osé écrire ça. J’écris que ce qu’ils ont dans leurs fourreaux, c’est une lame mal trempée, qui fut présentée aux Prussiens la poignée en avant, qui donna le signal du feu contre les Français de Paris, de Fourmies et d’ailleurs, qui égorgea des nègres sans défense et coupa leurs bourses après avoir coupé leurs gorges. J’écris que cette lame qu’Esterhazy, à l’image de tant d’autres, sut utiliser comme pince-monseigneur, et qu’Anastay essaya vainement de croiser avec le couperet du bourreau, sera brisée par l’épée de l’ennemi ou rompue entre les poings du peuple. Cette lame, dont les moulinets émerveillent la foule imbécile, n’est pas l’arme dont doit se servir la France dans une lutte qui est proche, probablement, et qui sera suprême, certainement. Ces officiers ne sont pas ceux qui doivent mener au feu les troupes de la République française dans une guerre où elles combattront, forcément, pour la liberté et l’égalité. »
Mais plus originaux sont les développements consacrés au socialisme marxiste, développements qui furent d’ailleurs habilement escamotés de l’édition donnée par Jean-François Revel dans les années 1960, sous l’officiel prétexte que « la verve de Darien [n’y était] pas sur son meilleur terrain ». Que l’on juge plutôt :
« La lutte des classes est un des dogmes fondamentaux du socialisme. Pourquoi les classes doivent être en lutte, c’est ce que personne ne pourrait dire ; mais il ne faut pas discuter les dogmes. On ne pourrait pas dire davantage pourquoi il y aurait un parti socialiste ; pourquoi il y aurait, en face des différents partis des riches, d’autre parti que celui de tous les opprimés ; et pourquoi, même, ces opprimés, jusqu’au moment au moins où ils pourront agir, formeraient un parti. Il est probable qu’un parti exclusif, dogmatique, autoritaire, est nécessaire à la vanité risible et à l’ambition creuse des ouvriers sans honte et des bourgeois honteux qui se sont donné la mission d’émasculer les pauvres et de museler la misère. »
Sans surprise, ce livre fut d’abord refusé par les éditions de la Revue Blanche dans une lettre qui pourrait servir de modèle de dérobade aux plus professionnels des lâches. Lorsqu’il fut enfin publié en 1900 (chez Stock), un seul article en signala l’existence ; il fut aussitôt relégué à la place qui d’avance semblait devoir lui être assignée : les oubliettes. Maintenant qu’il en est enfin sorti, il n’est que temps de le découvrir. Si l’on veut en effet connaître la pensée de cet écrivain bien injustement bâillonné, c’est La belle France qu’il faut lire en premier. Darien ne s’y contente d’ailleurs pas de dénoncer, il y propose, expose les réformes qui doivent venir et qui, de fait, viendront pour certaines (séparation de l’Église et de l’État, libération des femmes, fin des colonies…). On est stupéfait par la modernité de ses jugements, par la justesse de ses propos, à une époque où même chez les plus humanistes des intellectuels les préjugés ne manquaient guère. Enfin, les prophéties sont légion elles aussi, et combien vérifiées hélas ! L’avenir de la France, selon Darien, se résumerait peut-être dans cette phrase :
 « Si le nom français ne doit pas être à jamais rayé de l’histoire, il faut que la France des Nationalistes, c’est-à-dire la France de Rome, trouve demain devant elle la France des Juifs, des Protestants, des Intellectuels et des Cosmopolites, c’est-à-dire la France de la Révolution – et qu’elle triomphe, si elle peut ; ou qu’on lui foute les tripes au soleil, une fois pour toutes. »
 On voit comme il serait réducteur de qualifier La belle France de simple pamphlet. C’est Darien lui-même qui conclut sur ces mots qui lui ressemblent tant : « Je ne sais pas si c’est un livre, je voudrais que ce fût un cri ».

Lucien JUDE

Images : portrait de Darien (source ici), couverture du Voleur chez Pauvert (source ici), couverture de Biribi chez 10/18 (source ici), couverture de La belle France, éditée chez Pauvert avec d'importantes coupures (source ici), puis chez 10/18 en version intégrale (source ici).
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mercredi 8 décembre 2010

La caricature mystère

Ce mois-ci, deux caricatures pour deux thèmes : la littérature et l'histoire. Le premier dessin représente un homme de lettres : de qui s'agit-il ? Le second représente un événement historique : lequel ? Gloire à ceux qui trouveront en plus les revues ou journaux dans lesquels parurent ces caricatures. Au travail !


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vendredi 3 décembre 2010

Pin-up du mois : Alexandra Kollontaï

Née en 1872, fille unique d'une famille d'origine carélienne intégrée à la haute administration militaire tsariste, c'est peu dire que la jeune Alexandra Kollontaï vécut une enfance heureuse et soignée à Saint-Pétersbourg. Elle bénéficia d'une éducation poussée et baigna dans un milieu sensiblement libéral, ce qui lui donna assez de force de caractère pour refuser un mariage arrangé à l'âge de 17 ans, puis pour épouser quelques années plus tard un jeune ingénieur de bel aspect, mais désargenté, dont elle eut un fils en 1893.
Cependant, la jeune femme, très vite lassée de sa vie de famille, après avoir milité dans les organisations de secours mutuels, abandonna rapidement homme et enfant pour effectuer un tour d'Europe et aller étudier entre autres l'économie politique à l'Université de Zurich. Ce fut notamment en Suisse qu'elle fréquenta les milieux de l'émigration politique russe, notamment Georges Plekhanov, le fondateur de la social-démocratie russe, puis le gratin du socialisme européen (Paul Lafargue, Karl Liebknecht…).
Adhérente au Parti social-démocrate russe dès 1898, avant de rejoindre la fraction menchevique lors de la scission de 1903, elle arpente les salles des congrès de la Seconde Internationale en laissant traîner derrière elle un léger parfum de scandale dû à ses mœurs jugées très libres pour l'époque (ce qu'elle appelle la "monogamie successive") et multiplie les conquêtes parmi les dignitaires de l'Internationale. Il est vrai que cette grande et belle femme à l'air décidé ne devait pas laisser indifférents les graves orateurs, avec ses yeux clairs, ses lèvres charnues et ses traits légèrement mais délicieusement asymétriques.
Si elle ne joue aucun rôle notable dans la Révolution de 1905, elle participe cependant à la création de "l'Internationale Socialiste des femmes", le 17 août 1907 à Stuttgart, et contribuera de manière non négligeable aux nombreuses campagnes menées pour l'émancipation des femmes, lesquelles auront des répercussions surprenantes quelques années plus tard, lorsque le 8 mars 1917 la grève des ouvrières de Petrograd déclenchera les débuts de la Révolution russe.

Au côté de Klara Zetkin, cette "Jaurès en jupon" se fait la défenseuse de l'internationalisme prolétarien dans les années qui précèdent la Première Guerre Mondiale, alors que la confusion et le doute commencent à gangrener nombre des partis socialistes, à commencer par les plus importants : SFIO et SPD notamment. Sans surprise, elle rallie dès 1915 la fraction bolchevique, seul parti russe demeuré opposé à la guerre, devenant la correspondante pour la Scandinavie de Lénine réfugié en Suisse.
Revenue en Russie au printemps 1917, elle est nommée au comité central du Parti bolchevique quelques semaines avant la Révolution d'Octobre et devient la première femme membre d'un gouvernement en obtenant le Commissariat du peuple à l'assistance publique. Son action politique dans les premiers temps favorise l'apparition de droits nouveaux pour la femme soviétique : droit de vote et éligibilité, accès à l'éducation et égalité des salaires, divorce par consentement mutuel, égalité entre les enfants légitimes et naturels et droit à l'avortement. Cette politique avancée est accompagnée de polémiques bien plus audacieuses encore puisqu'elle prône la disparition du mariage et de la fidélité, ce qui ne plaît que très médiocrement aux autres dirigeants du Parti qui ont des vues plus classiques sur la question. La presse soviétique se fera souvent l'écho en des termes assez orduriers de ce conservatisme ("La Kollontaïnette" est encore son surnom le plus doux…).

Du reste, elle perd son poste au gouvernement dès le printemps 1918 en se ralliant sottement à l'opposition de gauche du Parti (opposée à la paix de Brest-Litovsk) puis à l'opposition ouvrière (défendant le pluralisme politique des partis révolutionnaires et l'autonomie des syndicats). Très minoritaire, elle se brouille définitivement avec Lénine qu'elle qualifie de "défenseur du capitalisme" en 1921.
Affaiblie politiquement et menacée d'exclusion, elle est finalement envoyée comme ambassadrice en Norvège à partir de 1922, où elle écrit quelques romans (notamment un improbable Amours des abeilles laborieuses) et mène des opérations diplomatiques sensibles qui lui vaudront une excellente réputation dans les pays scandinaves — c'est notamment elle qui prépare l'armistice concluant la "Guerre d'Hiver" de 1940 — au point qu'elle sera très sérieusement présentée comme nobélisable en 1946.
Alors qu'elle avait réussi dans les années 30 à échapper aux purges (en raison de sa capitulation totale face à Staline dès 1924 comme de la relative notoriété dont elle jouissait), elle est directement visée par le Procès des blouses blanches en préparation au début des années 50. Elle n'y échappe que de peu en décédant judicieusement le 9 mars 1952 à Moscou, dans l'isolement le plus complet.

Bruno FORESTIER

Images : photographie non datée (source ici), autres photos sans dates (source ici et ), Marxisme & révolution sexuelle par Alexandra Kollontaï chez Maspéro (source ici).
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