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lundi 18 octobre 2010

Rencontre avec Michel Tournier

La retraite littéraire

Il y a quelques semaines, les Septembriseurs ont rendu visite à Michel Tournier en son presbytère de Choisel. Arrivés à quinze heures, au son des cloches, nous avons trouvé le Maître inspectant son jardin, béquille vissée dans la main droite et son célèbre bonnet sur la tête. Très accueillant, il nous a fait part de ses préoccupations botaniques avant de nous inviter à pénétrer dans sa demeure. Du presbytère, nous n’avons vu que la pièce principale, au rez-de-chaussée, plongée dans une relative obscurité. Le désordre y règne, les livres candidats au prix Goncourt s’étalant un peu partout (Tournier est membre de cette académie). Il nous a indiqué la vaste table sur laquelle il a composé et compose encore son œuvre. On y trouve, pèle mêle, des traductions de ses romans, des manuscrits, ses fameux carnets extimes, mais aussi les projets actuels rangés dans des pochettes de couleur.
Michel Tournier est aujourd’hui âgé de 85 ans. Il a derrière lui une œuvre abondante couronnée par les plus grands prix, particulièrement le mémorable Goncourt (à l’unanimité comme il aime à le rappeler) récompensant Le Roi des Aulnes, son œuvre majeure. Ses écrits se sont espacés ces derniers temps, particulièrement les romans dont le dernier, Éléazar, remonte à 1996. Mais comme Michel Déon à l’Académie française, Michel Tournier a trouvé dans son couvert de l’Académie Goncourt une nouvelle manière d’exprimer ses goûts. Depuis 1972, il y tient sa place.

En rendant visite au grand auteur, nous avons voulu l’entretenir, bien sûr, de son œuvre que nous admirons tous, mais aussi l’entendre à propos de la littérature et notamment d’auteurs que nous aimons. Hélas, nous avons été quelque peu désappointés par les réponses sans appel qu’il nous a très vite opposées : Proust ? « Il fait des phrases trop longues, trop liquides, liquoreuses ». Et Gide, ne fait-il pas, lui, des phrases plus courtes et mieux ciselées ? « Gide se raconte beaucoup trop ». Céline alors ? « Céline, ce n’est pas mal écrit, mais, je n’aime ni le ton ni les thèmes abordés ». Mais alors qui ? Il leur préfère de loin Valéry mais aussi Flaubert pour ses Trois contes. Par-dessus tout, il place Les Confessions de Rousseau. Étonnant quand l’on sait que Tournier ne porte que peu d’estime à l’intime. Mais on peut envisager la question sous l’angle de la filiation intellectuelle. Rousseau était philosophe et si Michel Tournier, on le sait, a passé deux fois l’agrégation de philosophie sans succès, il a toujours gardé un goût prononcé pour la chose philosophique, que l’on retrouve particulièrement dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, son best-seller (dont il existe aussi une version « pour enfant », Vendredi ou la vie sauvage). D’ailleurs, quand on l’interroge sur l’origine de son désir d’écrire, il nous lit quelques notes sur la beauté, qu’il a prises en lisant Kant.

Cependant, on ne sent pas (ou peut être plus) chez Tournier de passion pour la chose littéraire (et les débats qui vont avec) ; il nous parle de l’écriture comme d’un métier dans lequel il a bien réussi.
M. Tournier, peut-être à cause de notre jeunesse, prend un ton souvent professoral, quand il ne nous raconte pas quelques anecdotes déjà relatées dans des articles parus à l’occasion de la récente publication de ses Écrits de voyages. On ne vous reparlera donc pas de Gracq (« le meilleur écrivain de sa génération »), ni de Nimier (« un monstre de précocité » avec qui il était au collège), ni de ses bonnets crochetés (pas tricotés, s'il vous plaît), ni de l’invitation d’Ingrid Bergman (chez qui tout le monde parlait anglais sauf lui), ni de son prix Nobel manqué (donné à Claude Simon)…
De ce pèlerinage nous retiendrons en revanche l’accueil chaleureux et la grande gentillesse de Michel Tournier. Très disponible pour répondre à nos questions, il s’est révélé être un homme simple en plus d’un très grand auteur. Certes, nous aurions aimé pouvoir mieux discuter littérature et création littéraire, mais ce n’est que partie remise !

GV

Ci-dessous, le lecteur trouvera quelques extraits de notre entretien avec Michel Tournier.

L’après-guerre
Michel Tournier : J’ai vécu des périodes historiques tellement dramatiques, tellement violentes… Il y a eu la Libération. C’était horrible : le pouvoir a disparu — c’était un pouvoir compromis avec les Allemands — plus de gendarmeries, plus rien, on a vu arriver des petits merdeux de voyous pour qui ne comptait qu’une chose, c’était premièrement fusiller, deuxièmement voler, troisièmement violer. Et moi je vous assure que j’ai vu des scènes avec des femmes tondues, entièrement nues, marchant dans la rue, pieds nus, sous les crachats. C’était un spectacle atroce, alors que les petits salauds qui faisaient ça, on n’en avait jamais entendu parler pendant l’Occupation avec la Résistance. La Résistance a commencé après le départ des Allemands, alors là oui, il y en avait des FFI…
Les Septembriseurs : C’est pour ça que vous avez refusé de vous engager dans l’armée ? Parce que vous en aviez l’âge...
MT : Tout le monde voulait s’engager dans l’armée, elle était débordée, on manquait de tout, d’uniformes, d’armes, d’entraînement. Alors moi je suis plutôt antimilitaire, ce n’est pas mon genre la discipline dans l’uniforme, jamais de ma vie je n’ai porté un uniforme.
LS : Vous n’avez pas fait votre service militaire ?
MT : Je ne l’ai pas fait parce que, à l’âge où j’aurais dû le faire, il n’y en avait pas, on était débordé. Il y en avait tellement ! On prenait tous les jeunes qui n’avaient pas fait leur service militaire pendant des années, pour faire la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie. Pas brillant. Je ne tenais pas du tout à faire la guerre d’Algérie. On manquait d’armes d’uniformes, d’entraîneurs, on ne savait pas se servir d’un fusil.
J’ai échappé de justesse à la déportation du service du travail obligatoire. On m’a fait passer une visite, c’était les Français qui organisaient le STO ; l’envoi des jeunes Français dans les usines allemandes, c’était des gens du village. On m’a fait passer une visite médicale. On m’a trouvé très bon ! J’étais parfait pour aller faire des armes en Allemagne, mais ça n’a pas eu lieu, car ce qui s’est produit c’est que les usines d’armement allemandes étaient tellement bombardées par les Américains qui venaient d’Angleterre, que finalement ils n’avaient pas besoin d’ouvriers français pour des monceaux de ruines.
Au lendemain de la guerre, j’étais germaniste et je n’avais qu’une idée, c’était de faire mes études de philosophe en Allemagne. Mais attention, on n’allait pas en Allemagne comme ça. Zone d’occupation anglaise, il n’en était pas question, il fallait être Anglais ou Américain. Pour la zone d’occupation française, il fallait un ordre de mission militaire, et pas facile à obtenir. À force de faire des démarches et de traîner par terre, j’ai eu mon ordre de mission milliaire. Alors là tout s’ouvrait ! Vous étiez engagé en quelque sorte, on vous payait votre voyage et sur place, vous aviez le droit de manger dans les mess militaires français.

Le métier de traducteur
LS : On a l’impression que votre filiation intellectuelle est plus du côté de la philosophie que de la littérature ?
MT : À l’origine c’était la philosophie. Voilà mon histoire : j’échoue deux fois à l’agrégation de philosophie et je renonce. À ce moment-là, je me tourne vers la littérature, j’avais un gagne-pain TRÈS pénible, je ne vous le conseille pas, mais ça m’a tiré d’affaire, c’était la traduction. J’ai toujours parlé allemand et mes parents étaient germanistes, pas allemands, mais germanistes, et je traduisais des masses de livres de l’allemand en français, un français traduit de la langue étrangère en français. C’est très pénible, un métier austère, solitaire, triste. Ce qu’il y a de terrible c’est que vous êtes payé à la page, vous savez ce que vous allez gagner à la fin de la journée. Quand vous faites un tour dans le jardin, vous savez ce que ça va vous coûter en argent. Alors, j’ai fait ça un certain temps. La traduction a quand même un avantage, dont j’ai profité, c’est un exercice d’écriture excellent. On vous donne un texte étranger et vous devez en faire un texte français littéraire aussi bon que possible. Le bon français n’a rien à voir avec le texte étranger qu’on vous donne. Et ça m’a beaucoup appris. J’ai traduit, je ne sais pas combien de romans, des documents historiques… C’était un excellent exercice de français, il n’y a rien de tel pour maîtriser le français que de l’opposer à une langue étrangère. Dit comme ça en anglais ou en espagnol, en français c’est une autre formule.

Le bon titre
LS : Entre savoir bien rédiger le français et écrire un roman, il y a un fossé… Il faut structurer un roman…
MT : Il faut savoir rédiger, c’est un outil de travail, un peu comme de savoir taper à la machine. Le roman, c’est autre chose. Alors selon moi, pour écrire un roman par exemple, il faut d’abord un bon titre. Je suis choqué, je reçois tous les jours – vous voyez, il y en a plein partout –, des livres envoyés par les services de presse, souvent des romans, je suis choqué par la nullité des titres. C’est la première chose que vous regardez, vous recevez un livre, vous regardez le titre.
LS : C’est quoi pour vous un bon titre ?
MT : Il faut que ça sonne, et que ça ait un rapport intime avec le livre, ce n’est pas n’importe quoi. Par exemple, un grand classique d’Allan Patton sur le problème de l’Afrique du Sud, si vous ne l’avez pas lu, je vous le recommande, le titre est merveilleux, c’est traduit de l’anglais : Pleure mon pays bien aimé. C’est le drame de l’Afrique du Sud, avec le problème de l’Apartheid.
LS : Est-ce que vous trouvez que Eugénie Grandet ou Le père Goriot sont de bons titres ?
MT : Non ! Balzac était épatant, il travaillait comme un fou mais avait besoin d’argent le plus tôt possible. Il portait ses manuscrits inachevés à son éditeur pour avoir une petite avance. Le problème de l’écrivain c’est l’avance. Réfléchissez, vous écrivez un livre, ça prend facilement cinq ans, mais même si ça prend six mois, il faut vivre pendant ces six mois. Alors qu'est-ce qui se passe ? Vous allez chez votre éditeur, vous dites voilà je commence un livre sur tel sujet, faites-moi un contrat, je vous l’apporte dans six mois. Il vous fait un contrat et un petit chèque. C’est ce qu’on appelle l’avance, et beaucoup d’écrivains vivent d’avances, et quand le livre paraît, ils sont déjà tellement endettés vis-à-vis de leur éditeur, qu’ils n’ont pas tellement à attendre de droits d’auteur. Alors question droits d’auteur, la grande solution évidemment, c’est le prix littéraire. Il est évident qu’un roman qui paraît d’un inconnu, qui n’est pas mis en valeur par un prix littéraire, si on en vend 150 exemplaires c’est le bout du monde, et l’éditeur perd de l’argent. Pour qu’un livre ne perde pas d’argent, il faut en vendre 500. Si l’éditeur en vend 500, il s’y retrouve, à condition de ne pas avoir versé d’avance. Alors avec le prix Goncourt, moi j’ai eu une veine de cocu. Je commence très tard, à quarante-deux ans avec Vendredi ou les limbes du pacifique. Vous remarquez mes titres, Le Roi des aulnes, c’est un poème de Goethe… 
LS : Justement à propos du Roi des aulnes, on vous a conseillé de donner ce titre plutôt que La phorie… 
MT : Oui, La phorie, ça ne tenait pas le coup. « Qui galope si tard dans la nuit et le vent », c’est un père portant son enfant. Le thème du Roi des aulnes, c’est l’enfant porté par le père, et, au point de vue religieux, l’enfant porté par le père c’est l’enfant Jésus porté par saint Joseph, ce qui est très rare, l’enfant Jésus étant porté par la sainte Vierge pas par saint Joseph. Et puis il y en a un autre porte-enfant, qui s’appelle porte-Christ, c’est Christophe, le porteur du Christ. C’est le thème de l’enfant porté par un homme, c'est-à-dire par le père. Je suis très content de ce titre. La Goutte d’or, c’est très bien aussi ; j’y suis allé souvent dans ce quartier arabe de Paris, pas très bien famé mais pittoresque et très vivant.

Rousseau et la Révolution
MT : Selon moi, le plus grand livre de toute la littérature – vous vous rendez compte de ce que je vais vous dire, je vous rends service si vous ne l’avez pas encore ouvert, vous allez vous y précipiter dès ce soir –, c’est Les Confessions de Rousseau. Premièrement, c’est écrit dans un français admirable. Deuxièmement, c’est écrit dans un français oral. Troisièmement, le sujet est formidable parce que c’est la veille de la Révolution, que Rousseau ne connaîtra pas, heureusement, parce que si Rousseau avait vécu, il aurait probablement été guillotiné. Ça n’aurait pas été à l’honneur de la Révolution française. 
LS : On ne peut pas dire…
MT : Oui, bien sûr, enfin ça n’a pas été la vie en rose…
LS : On ne fait pas de révolution sans révolution…
MT : C’est ça. Enfin, peut-être éviter la guillotine quand même…
LS : Mais avant c’était la roue et la pendaison sous l’Ancien Régime.
MT : Oui, il ne faut pas oublier que la guillotine était un progrès. Avant c’était ou la hache ou le bûcher. Et puis il faut dire aussi une chose qui peut excuser la Terreur c’est qu’à l’époque on tuait beaucoup. Maintenant la peine de mort a disparu, mais à l’époque, tous les jours place Notre-Dame à Paris il y avait des exécutions et les gens se précipitaient pour voir ça.
Propos recueillis par Bruno FORESTIER, Lucien JUDE, Louis L. et GV. 

Images : photo de Michel Tournier (source ici), couverture des éditions folio du Roi des Aulnes (source ici), Vendredi ou les limbes du Pacifique (source ici), Le Vent Paraclet (source ici), couverture de L'île d'espérance d'Erich Maria Remarque, traduit par Michel Tournier (source ici), Michel Tournier lors de notre entretien (LL), couverture de l'édition folio des Confessions de Rousseau (source ici).
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samedi 31 juillet 2010

Rencontre avec Michel Déon

Le hussard sous son toit

Quelque part à l’ouest de l’Irlande, au bout d’une route étroite et sinueuse que parsèment de rares maisonnées, se trouve le refuge de Michel Déon, immortel aujourd’hui âgé de 90 ans. Cet auteur prolifique (plus de quarante livres) fait partie du fameux groupe littéraire que Bernard Frank appela « les Hussards » et qui avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin donna quelques très grands romans à la littérature française d’après-guerre. Même si, comme d’autres intéressés désormais disparus, Déon a toujours nié l’existence d’une telle entité, force est de reconnaître que tous ces écrivains appartenaient à une même génération, politiquement à droite, qui tenta par ses livres (Le Hussard Bleu, L’Europe Buissonnière, Les Corps tranquilles…), ses éditions (La Table Ronde) et ses revues (Arts, La Parisienne) d’aller à contre courant de la vague existentialiste lancée par Sartre.
C’est pour parler de ce passé, de ses livres comme de ses influences que Michel Déon a aimablement accepté de nous accueillir chez lui au début de ce mois. Par un temps pluvieux qui honorait la légende irlandaise, nous avons été reçus par le maître des lieux sur le perron de sa demeure. Celui-ci est d’un aplomb étonnant pour son âge : rieur, affable, il n’a rien de l’idée peu avantageuse que l’on peut se faire d’un académicien ! Le ciel nous ayant refusé le jardin, c’est autour d’un thé servi dans son salon que deux heures durant nous nous sommes entretenus en sa compagnie.

Face au paravent fleurdelisé d’une belle cheminée, nous avons naturellement commencé par revenir sur ses premiers engagements monarchistes. Résolument rangé du côté de L’Action Française dès son adolescence, Michel Déon travailla pour le journal quotidien de cet organe politique. À partir de 1942, à Lyon, il y fut secrétaire de rédaction. Les aléas de la guerre l’amenèrent à côtoyer de très près le penseur et chef de file du parti, Charles Maurras, pour lequel il servit même de chauffeur faute de candidat à ce poste dangereux. Sans se dérober, le vieil écrivain reconnaît que son engagement auprès d’un chef compromis par son aveugle adhésion à la politique du Maréchal lui coûta quelques ennuis à la Libération.
Interdit de carte de presse en 1945, Michel Déon parvint néanmoins à travailler au noir pour plusieurs revues. C’est vers cette époque que parurent ses premiers livres et que fut fondée la maison d’édition de La Table Ronde autour de laquelle allaient se réunir les futurs « Hussards ». Une carrière littéraire s’ouvrait enfin à lui, loin des études juridiques entamées pour faire plaisir à sa mère et dont il ne retient encore aujourd’hui que les entraînants discours de Joseph Barthélémy, professeur de droit constitutionnel, qui démontrait à ses étudiants pourquoi la démocratie était une chimère (le même Barthélémy allait devenir le ministre de la justice qui sous Vichy signa la loi créant les sections spéciales…).

En littérature, les influences de Michel Déon apparaissent aussi nombreuses que variées, tant françaises qu’étrangères, de droite ou de gauche. Ses Lettres de château récemment publiées en donnent un bon aperçu. Il faut d’abord citer Paul Morand, qui fut son ami et que l’on présente souvent comme le père spirituel, avec Chardonne, des « Hussards ». Mais il y a aussi Giono, dont les romans fascinèrent très tôt Déon, et même André Gide, incontournable pour un jeune intellectuel des années 30, fut-il d’extrême droite. À propos de ce dernier, Déon loue particulièrement le constant souci qu’il avait des jeunes littérateurs. Toute mauvaise blague mise à part, il remarque en effet que Gide s’est toujours intéressé de près aux écrivains naissants, leur adressant des encouragements, leur prodiguant des conseils, sans jamais faire montre d’aucune condescendance ni d’aucune supériorité. C’est ainsi qu’il rappelle comment le grand écrivain répondit fort poliment et en s’excusant à la lettre d’un jeune inconnu qui, après un envoi, se plaignait de n’avoir toujours pas reçu de réponse de la part de la NRF. Ce jeune inconnu s’appelait Valéry Larbaud.
C’est justement Larbaud qui apparaît peut-être comme la principale référence littéraire de Michel Déon. Cela n’a rien de surprenant si l’on songe que Déon a passé sa vie à voyager à l’instar de l’écrivain vichyssois. Mais au-delà des seuls récits de voyage de ce dernier, il n’hésite pas à conseiller la lecture d’un ouvrage trop peu connu encore, A.O. Barnabooth, qui annonce selon lui le Ulysse de Joyce, dont Larbaud fut d’ailleurs le premier traducteur.

Aujourd’hui, loin de ces belles références, les fonctions de Michel Déon au Grand prix du roman de l’Académie française font de celui-ci un lecteur régulier de notre littérature contemporaine. Recevant une moyenne de cinq livres par jour, il ne nous cache pas que la plupart ne valent rien. Mais il n’en est pas pour autant pessimiste, ce qui le distingue une fois encore de certaines ganaches passéistes toujours promptes à vomir l’avenir.

Lui-même travaille encore. Il n’est plus question d’écrire un roman, tâche bien lourde pour laquelle il ne se sent plus la même force qu’autrefois, mais une nouvelle édition de son œuvre majeure, Les Poneys sauvages, est en préparation. Comme il nous l’a montré, il s’agira d’une édition revue et corrigée, certains mots ayant été changés, quelques passages biffés, d’autres ajoutés, tout cela d’après les sentiments qu’une relecture de son livre lui a inspirés. Cette œuvre couronnée par le Prix Interallié en 1971 fut le fruit de cinq longues années de travail. En ce temps là, il vivait en Grèce, son autre patrie d’adoption avec l’Irlande. À dire vrai, le programme de ses journées à cette époque laisse rêveur : baignade le matin, sieste l’après-midi, écriture le soir. Peu d’écrivains ont la chance d’écrire dans des conditions aussi idylliques ! Il n’en reste pas moins que l’écriture des Poneys sauvages lui coûta bien des efforts, ce que la somme que représente ce livre montre assez. C’est pourquoi, lorsque nous lui avons demandé lequel de ses livres avait sa préférence, il a choisi sans beaucoup hésiter Un déjeuner de soleil, « parce que c’est le livre qui m’a donné le plus de plaisir à écrire ».
Sans presque jamais s’arrêter de voyager et d’écrire, Déon a donc vécu tel qu’il le souhaitait, en écrivain pérégrin. L’Irlande semble être devenue sa terre, ce qui ne l’empêche nullement de revenir à Paris assurer son rôle d’académicien, ni même de reprendre la mer à la manière d’un de ses écrivains préférés, Conrad. Dans cette retraite tranquille entourée de chevaux, Déon poursuit ses projets comme si le temps ne jouait pas contre lui. Il est le seul « Hussard » encore en vie, l’un des plus anciens académiciens. Beaucoup l’ont oublié tant son nom paraît relié à une lointaine aventure littéraire. Il n’a pourtant jamais désarmé.
En nous raccompagnant jusqu’à notre voiture, Michel Déon ne nous a pas fait d’adieux. « On se reverra » a-t-il affirmé en nous saluant. Qui le contredirait ?

Lucien JUDE (entretien réalisé en compagnie de Louis L. et Christophe P.)

Images : couverture du volume consacré à Michel Déon par L'Herne, 2009 (source ici), Charles Maurras en académicien, radié à la Libération (source ici), couverture d'A.O. Barnabooth de Larbaud, L'Imaginaire (source ici), couverture des Poneys sauvages de Déon, folio (source ici).
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