La France a une grande tradition
de défaites navales qui ne s’explique pas seulement par une malédiction divine
ou un manque de chance scandaleux. Comme il se doit, de nombreuses ganaches de haute
mer ont honoré cette tradition avec une constance qui frise la perfection…
Parmi tant de désastres maritimes, l’un des moins anciens et des plus tragiques
reste le sabordage de la flotte à Toulon,
le 27 novembre 1942. C’est ce haut fait de la marine française qu’il revient
d’attribuer à la ganache dont le nom annonçait déjà le funeste destin, l’amiral
de Laborde (1878-1977).
Le comte Jean de Laborde, un
aristocrate surnommé par ses marins « le comte Jean », fit toute sa
carrière dans « la Royale ». Rien de bien notable n’est à signaler
durant les années qui précédèrent le fait d’arme pour lequel la postérité a
retenu son nom ; tranquillement mais sûrement, son grade et ses
décorations augmentèrent avec l’âge.
La Seconde guerre mondiale révéla
notre ganache pour en faire l’un de ses plus lamentables personnages.
Anglophobe notoire, plus encore après le drame de Mers-el-Kébir (juillet 1940), Laborde devint vite un zélé
serviteur du nouveau régime vichyste. Il proposa par exemple de constituer une
légion pour combattre au Tchad
les Français Libres du général
de Gaulle. Fort de ces excellentes
intentions, le Maréchal Pétain
le bombarda à la tête de la flotte de haute-mer, à Toulon, en partie aussi afin
de tempérer le pouvoir de l’amiral Darlan avec qui Laborde entretenait, dit-on, de très mauvaises relations.
C’est pourquoi, peu après l’envahissement de la zone libre suite à l’opération
Torch (novembre 1942), Laborde resta sourd
aux ordres de Darlan qui lui enjoignait d’appareiller afin de rejoindre les
Alliés en Afrique du Nord. Le comte Jean avait de toute manière choisi son camp
depuis longtemps et c’est au contraire pour combattre les Alliés aux côtés des
Allemands qu’il proposa au Maréchal d’envoyer la flotte. L’offre fut
heureusement refusée et ce grand stratège resta tranquillement dans Toulon,
persuadé que ses amis allemands ne toucheraient pas à une chaloupe de ses
navires. C’était très mal connaître les Nazis qui faisaient du mensonge une
stratégie permanente. Celle-ci faillit réussir une fois de plus le 27 novembre
1942.
Ce jour-là, vers 5h du matin, une
division de la Wehrmacht pénétra de
force dans l’arsenal de Toulon afin de s’emparer de toute la flotte (une
centaine de navires de guerre parmi les meilleurs au monde). L’alerte ayant été
donnée à temps, l’amiral de Laborde (qu’on imagine en pantoufles et robe de
chambre en cette solennelle circonstance) eut le temps d’ordonner le sabordage,
ordre qui du reste avait toujours été le même depuis le début de la
guerre : aucune puissance étrangère, quelle qu’elle soit, ne devait
s’emparer de la flotte.
Si le sabordage de la flotte fut
un désastre incontestable pour la France, il n’en demeure pas moins qu’il sauva
paradoxalement l’honneur de l’armée en empêchant que les Allemands ne
s’emparent d’un arsenal immense. Reste que cette ganache de Laborde porte la
responsabilité du seul désastre puisqu’il immobilisa la flotte dans Toulon sans
chercher la moindre possibilité d’échapper à une agression allemande et ce
alors même que son supérieur, l’amiral Auphan, secrétaire d’État à la Marine, était favorable à l’appareillage.
Lorsqu’en 1944 arriva l’heure des
comptes, le comte Jean se trouva suffisamment malade pour échapper au procès
collectif des amiraux vichystes. Malheureusement pour lui, les peines infligées
par la Haute-Cour à ses collègues
furent très clémentes en raison du retrait des députés communistes. Quand enfin
il comparut, en mars 1947, ces derniers étaient de retour ! Il fut donc
condamné à la peine de mort, essentiellement il est vrai en raison de son
projet d’expédition au Tchad. On sait, hélas, ce que valaient les peines
prononcées à cette époque ! L’amiral de Laborde fut gracié dès le mois de
juin et fit à peine trois ans de prison pour la forme. Sa retraite, en
revanche, fut longue et paisible. En effet, malgré une rude concurrence, la
mort en 1977, à 98 ans, de l’amiral de Laborde fait de lui notre nouveau
recordman de longévité au sein du club des ganaches. Malgré l’élévation de ce
chiffre, nous ne doutons pas qu’il sera prochainement détrôné.
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