« Le
bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d’une
horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez
maintenant grandir en sagesse et en splendeur ». Quel aimable réactionnaire a pu écrire pareille chose
sur le compte de la Commune de Paris (1871) ? Réponse : Émile Zola !
C’est
que la légende noire de la Commune ne laissa jamais d’inquiéter, y compris à
gauche : le massacre des otages, l’incendie de Paris, les exécutions sommaires
et toutes les rumeurs propagées sur le compte des pétroleuses et autres
« communeux » ont contribué à façonner l’image peu reluisante de
cette révolution. À côté de quoi certains feraient presque passer le carnage
orchestré par Thiers et le général Gallifet pour une habile opération de
maintien de l’ordre.
La
pièce de théâtre Écrits contre la Commune qui se joue jusqu’au 16 décembre au théâtre de
l’Épée de Bois (Cartoucherie de
Vincennes) est là pour nous rappeler
quelles furent les réactions épouvantées et haineuses de la plupart des
littérateurs de l’époque face à la première véritable révolution prolétarienne.
Une éruption littéraire !
Les
acteurs, au nombre de trois, étrangement habillés en fédérés et grimés en
clowns pour le cas où l’on ne comprendrait pas qu’ils cherchent à caricaturer
les glorieux propos qu’ils déballent, échangent entre eux les citations en les
ponctuant du nom de leurs auteurs. On assiste à un défilé de célébrités : Feydeau, Gautier,
Goncourt, George Sand, etc. Si la liste compte majoritairement de notoires
réactionnaires (Taine, Renan, Daudet,
Leconte de Lisle),
il y a des surprises de taille comme Émile Zola ou encore Anatole
France, le futur dreyfusard, qui
trouve lui aussi quelques mots bien sentis pour exprimer son soulagement : « Enfin,
le gouvernement du crime et de la démence pourrit à l’heure qu’il est dans les
champs d’exécution ! ».

Mais
qui détient la palme ? Bien qu’il n’ait jamais fait mystère de ses
penchants bourgeois et réactionnaires, Flaubert s’illustre de belle manière : « Je trouve qu’on
aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants
imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples
forçats ». Son ami Maxime du Camp n’est pas en reste dans ce grand concours de saloperies, mais
notre heureux gagnant est incontestablement Alexandre Dumas fils qui, outre un extraordinaire pamphlet contre le
peintre Courbet, fait preuve
d’une classe internationale lorsqu’il écrit à propos des Communardes : « Nous
ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes, à qui elles
ressemblent quand elles sont mortes ».
Cette
pièce originale est tirée d’un livre de Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, et,
bien que ses auteurs s’en défendent, se montre résolument accusatrice ainsi que
le soulignent à l’envi les grimaces des acteurs. C’est peut-être là son seul
défaut puisqu’il n’est nul besoin de ces grimaces pour qui entend de si
ordurières invectives… Reste que les acteurs sont bons, la mise en scène sobre
et efficace (un piano rythme parfaitement l’égrainage des citations) et la
convivialité excellente ! Assis autour de tables, les spectateurs dînent
avant ou pendant la pièce à la fin de laquelle les acteurs viennent se joindre
à eux pour partager leurs impressions. Pour l’originalité du spectacle comme
pour les personnalités insoupçonnées des écrivains qu’il révèle, on ne peut
donc que recommander d’aller voir cet accablant concert littéraire.
KLÉBER
Écrits contre la Commune, au théâtre de l'Épée de Bois, à Vincennes, les trois dernières représentations lundi, mardi et mercredi à 21h (9 à 13 euros la place).
Les écrivains contre la Commune de Paul Lidsky, éditions La Découverte.
Images : Le Père Duchène en colère : "Ah !… Tas de genfoutres !" (source ici), Alexandre Dumas fils (source ici).