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mercredi 11 août 2010

Picpus, le cimetière des ci-devant

La géographie parisienne réserve bien des surprises. La longue voie qui borde le sud du cimetière royaliste de Picpus à Paris n’est autre que la rue Santerre, du nom du commandant de la garde nationale durant la Révolution française. Antoine-Joseph Santerre (1752-1809), brasseur du faubourg Saint-Antoine, fut l’un des plus actifs participants de la prise de la Bastille avant de devenir un personnage essentiel des sections parisiennes. Adulé par les sans-culottes, il devint sans peine commandant de la garde nationale, poste qui lui permit de comploter en toute quiétude tout en spéculant sur les biens nationaux. Ayant réclamé un commandement de volontaires pour la Vendée, notre homme s’y montra pitoyable et rentra bien vite en son quartier (Victor Hugo évoque, avec une coupable indulgence, les bataillons de Santerre au début de son roman Quatre-vingt-treize). Lié aux déplorables Hébertistes, il fut logiquement expédié en prison au moment de la liquidation de cette clique et, comme de juste, c’est aux Thermidoriens que cette imposture révolutionnaire dut sa libération. Cette brève relation de sa vie montre assez quel jean-foutre fut le médiocre Santerre. Allez savoir quelle lubie frappa le conseil municipal du 12e arrondissement qui baptisa cette voie…

Quoi qu’il en soit, il est toujours plaisant de constater que la rue Santerre borde le fameux cimetière de Picpus, l’un des deux seuls cimetières privés de la ville de Paris. Pour deux euros – somme un peu élevée, mais après tout c’est un territoire royaliste et catholique – on peut visiter les lieux l’après-midi. Derrière la chapelle qui commémore le souvenir des "martyrs", un sympathique jardin, bien entretenu, s’étend tout en longueur sur quelques centaines de mètres. C’est au fond de ce jardin que se situe le cimetière à proprement parler, non loin des deux fosses communes dans lesquelles furent jetés les corps des 1300 personnes exécutées entre la mi-juin et le 27 juillet 1794, lorsque la guillotine fonctionnait sur la place du Trône renversé (actuelle place de la Nation). Seuls les descendants de guillotinés ont normalement droit d’y être inhumés. Dans les faits, bien que plus de la moitié des "martyrs" appartienne au peuple, les noms à particules règnent en maîtres dans le cimetière. Rien ne change.

La star des lieux est le brave La Fayette, une imposture d’un calibre plus élevé encore que l’ami Santerre. Un drapeau américain flotte continuellement au-dessus de sa tombe qui est fidèlement fleurie tous les 4 juillet. Pour le reste, le bottin mondain royaliste s’étale avec ses titres ronflants sur les dizaines de tombes qui couvrent le cimetière, de la même manière que fleurissent les noms des dirigeants communistes sur les tombes qui font face au mur des Fédérés du Père Lachaise (à ceci près qu’il faut payer pour voir le lieu de mémoire royaliste quand celui du peuple est gratuit…).
Si l’on fait abstraction des innombrables plaques commémoratives chargées de bondieuseries, la visite est donc intéressante. Le prix d’entrée, quant à lui, a au moins l’avantage de vous assurer une quasi solitude dans un agréable jardin…

KLÉBER

Images : photos du jardin de Picpus, de la rue Santerre et de la tombe de La Fayette (source K.).
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lundi 31 mai 2010

Toast en l’honneur d’Évariste Galois

Mort le 31 mai 1832 à l’âge de 20 ans et sept mois, Évariste Galois a inscrit son nom dans l’histoire des mathématiques. La veille du duel qui devait causer sa perte, il rédigea plusieurs lettres dont l’une reprenait les divers théorèmes qu’il avait pu élaborer. Sa publication assura la postérité au jeune mathématicien puisque la théorie qui prit son nom est devenue depuis l’une des bases de l’algèbre moderne.
En raison de notre totale ignorance des mathématiques, il n’est pas question de s’attarder plus que de raison dans ce domaine bien étrange. Il suffit de savoir que Galois y reste considéré comme un génie que sa stupéfiante précocité et la brièveté de sa vie ont rendu légendaire. Plus intéressante pour nous est son autre figure, celle du républicain en lutte contre la Monarchie de Juillet.
Évariste Galois fut entraîné dans la tourmente politique en 1830, après que la publication d’un article attaquant le directeur de l’École préparatoire où il étudiait lui valut d’en être aussitôt renvoyé. Comme beaucoup de ses condisciples, il adhérait largement aux idées républicaines ; exalté par les journées de juillet, l’avènement de Louis-Philippe ne laissait pas de l’indigner. Cependant, son engagement politique s’accentua peut-être en raison des échecs que plusieurs de ses mémoires et travaux subirent alors, ce qu’il attribua avec une certaine justesse à l’immobilisme de ses professeurs, dignes représentants de la bourgeoisie apeurée qui avait porté au trône « la Poire ».

Son véritable coup d’éclat eut lieu le 9 mai 1831, à l’occasion d’un banquet donné en l’honneur d’officiers républicains dont on venait de prononcer l’acquittement. Alexandre Dumas qui participait à ces festivités estime dans Mes mémoires qu’ « il eût été difficile de trouver dans tout Paris deux cents convives plus hostiles au gouvernement ». De fait, la salle rassemblait notamment Raspail, Marrast, Arago et les frères Cavaignac (Godefroi, l’aîné, fut avec Barbès l’organisateur de la fameuse "grande évasion" de la prison Sainte-Pélagie en 1835, Louis-Eugène, le cadet, se rendit tristement célèbre en réprimant sans pitié les insurgés de juin 1848). Le vin étant probablement monté à la tête de certains convives, des toasts "particuliers" succédèrent aux toasts officiels célébrant Robespierre, la Montagne et la révolution de 1793. L’auteur du Comte de Monte-Cristo raconte en ces termes l’incident qui devait assurer la célébrité du jeune Évariste Galois :

« Tout à coup, au milieu d'une conversation particulière avec mon voisin de gauche, le nom de Louis-Philippe, suivi de cinq ou six coups de sifflet, vint frapper mon oreille. Je me retournai.
Une scène des plus animées se passait à quinze ou vingt couverts de moi.
Un jeune homme, tenant de la même main son verre levé et un couteau-poignard ouvert, s'efforçait de se faire entendre. C'était Évariste Gallois, lequel fut, depuis, tué en duel par Pescheux d'Herbinville, ce charmant jeune homme qui faisait des cartouches en papier de soie, nouées avec des faveurs roses.
Évariste Gallois avait vingt-trois ou vingt-quatre ans à peine à cette époque ; c'était un des plus ardents républicains.
Le bruit était tel, que la cause de ce bruit était devenue incompréhensible.
Ce que j'entrevoyais dans tout cela, c'est qu'il y avait menace ; que le nom de Louis-Philippe avait été prononcé, — et ce couteau ouvert disait clairement à quelle intention.
Cela dépassait de beaucoup la limite de mes opinions républicaines : je cédai à la pression de mon voisin de gauche, qui, en sa qualité de comédien du roi, ne se souciait pas d'être compromis, et nous sautâmes, de l'appui de la fenêtre, dans le jardin.
Je rentrai chez moi assez inquiet: il était évident que cette affaire aurait des suites. En effet, deux ou trois jours après, Évariste Gallois fut arrêté. »

Le même Dumas reproduit un peu plus loin l’interrogatoire qui eut lieu un mois après lors du procès du jeune républicain :

« Le Président. — Accusé Gallois, faisiez-vous partie de la réunion qui eut lieu, le 9 mai dernier, aux Vendanges de Bourgogne ?
L'accusé. — Oui, monsieur le président ; et même, si vous voulez me permettre de vous renseigner sur les faits qui s'y sont passés, je vous épargnerai la peine de m'interroger.
Le Président. — Nous écoutons.
L'accusé. — Voici l'exacte vérité sur l'événement auquel je dois l'honneur de comparaître devant vous. J'avais un couteau qui avait servi à découper pendant tout le temps du repas ; au dessert, je levai ce couteau en disant : « À Louis-Philippe... s'il trahit ». Ces derniers mots n'ont été entendus que de mes voisins, attendu les sifflets féroces qu'avait soulevés la première partie de ma phrase, et l'idée que je pouvais porter un toast à cet homme.
D. — Dans votre opinion, un toast porté à la santé du roi était donc proscrit dans cette réunion?
R. — Pardieu!
D. — Un toast porté purement et simplement à Louis-Philippe, roi des Français, eût alors excité l'animadversion de l'assemblée?
R. — Assurément.
D. — Votre intention était donc de dévouer le roi Louis-Philippe au poignard ?
R. — Dans le cas où il trahirait, oui, monsieur.
D. — Était-ce, de votre part, la manifestation d'un sentiment qui vous fût personnel, de présenter le roi des Français comme digne de recevoir un coup de poignard, ou bien était-ce votre intention de provoquer les autres à une pareille action ?
R. — Je voulais provoquer à une pareille action dans le cas où Louis-Philippe trahirait, c'est-à-dire dans le cas où il oserait sortir de la légalité.
D. — Comment supposez-vous cet abandon de la légalité de la part du roi?
R. — Tout engage à croire qu'il ne tardera pas à se rendre coupable de ce crime, si ce n'est déjà fait.
D. — Expliquez votre pensée.
R. — Je la croyais claire.
D. — N'importe ! expliquez-la.
K. — Eh bien, je dirai que la marche du gouvernement peut faire supposer que Louis-Philippe trahira un jour, s'il n'a déjà trahi.
On comprend qu'avec une pareille lucidité dans les demandes et dans les réponses, les débats devaient être courts.
Les jurés se retirèrent dans la salle des délibérations, et rapportèrent un verdict d'acquittement. Tenaient-ils Gallois pour fou, ou étaient-ils de son avis?
Gallois fut mis en liberté à l'instant même.
Il alla droit au bureau sur lequel son couteau était déposé tout ouvert comme pièce de conviction, le prit, le ferma, le mit dans sa poche, salua le tribunal et sortit.
Je le répète, c'était une rude génération que celle-là ! un peu folle peut-être ; mais vous vous rappelez la chanson de Béranger sur les Fous. »

À peine libéré, Évariste Galois trouva l’occasion d’être de nouveau arrêté pour port illégal de l’uniforme d’artilleur de la garde nationale. Sans doute lassé, le Tribunal n’eut pas la même indulgence que la première fois et, si futile que puisse paraître le motif, Galois écopa de six mois de prison ferme. Il les passa à travailler ses théorèmes et, au hasard d’un transfert dans une clinique, à tomber amoureux. Ce sont les suites de cette aventure mal engagée qui donnèrent la conclusion funeste que l’on sait. Tout juste sorti de prison, Évariste Galois fut en effet contraint de se battre en duel et, frappé à bout portant, mourut quelques heures après. Malgré l’incontestable bêtise de cette fin (« Je meurs victime d'une infâme coquette. C'est dans un misérable cancan que s'éteint ma vie. Oh! pourquoi mourir pour si peu de chose, mourir pour quelque chose d'aussi méprisable! » écrivit-il la veille du duel, sûr de ne pas survivre), il eut droit à un enterrement solennel en présence de plusieurs milliers de républicains, le 2 juin 1832. Trois jours plus tard, l’insurrection éclatait à Paris, ce que Victor Hugo devait raconter plus tard dans Les Misérables.

« Gardez mon souvenir, puisque le sort ne m'a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom ». Ainsi s’achevait sa dernière lettre.

KLÉBER

Images : portraits anonymes d'Évariste Galois (source ici et ), représentation de l'insurrection de juin 1832 par Yon et Perrichon (source ici).
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jeudi 7 janvier 2010

Une vie : John Brown (1800-1859)

Parmi les nombreuses et admirables figures du mouvement abolitionniste au XIXème siècle, peu d'entre elles peuvent se flatter autant que John Brown d'avoir été à tel point l'incarnation de leur époque. Cet étonnant parent  américain du français Auguste Blanqui ou du russe Alexandre Herzen, issu d'une pure famille yankee de la Nouvelle-Angleterre profondément calviniste, fut le symbole vivant de la lutte de la liberté contre l'esclavage. Il paya le prix de son engagement par son exécution à la veille de la guerre de Sécession

Travailleur habile aux talents multiples, comme nombre de pionniers américains, tour à tour tanneur, fermier ou éleveur, il fut aussi un homme d'affaires du tout jeune capitalisme américain. Cependant, malgré ses nombreuses tentatives dans ce domaine, il fut toujours un exécrable businessman et ne parvint jamais à faire fortune. Au contraire, malgré son ardent désir de réussite, il fut à de nombreuses reprises acculé à la ruine, notamment lors d'un des tous premiers grands cracks, celui de la "Crise de 1837" où il fit une banqueroute complète ou celui de 1842, où il fut exproprié de sa ferme.  
C'est également cette année 1837 que le journaliste abolitionniste Elijah P. Lovejoy fut abattu lors d'une fusillade contre des esclavagistes. Ces deux événements poussèrent certainement John Brown à orienter ses efforts vers la grand combat de sa vie : l'abolition de l'esclavage, cette "institution particulière", qui permettait à la plantocratie du Sud d'asseoir sa fortune et d'étendre sa domination bien au delà des États esclavagistes.
Or, John Brown, comme la plupart des Yankees de la Nouvelle-Angleterre, descendants des colons puritains, était totalement hostile à l'esclavage, qu'il considérait comme une abomination. Il jura de se consacrer entièrement à sa destruction : "Here, before God, in the presence of these witnesses, from this time, I consecrate my life to the destruction of slavery". Tout le reste de sa vie sera vouée à tenir cette promesse. 
Bravant la réprobation il s'installa en 1848 avec sa famille, à North Elba (New-York), une colonie fondée par un riche philanthrope pour les esclaves affranchis. Un an auparavant il avait rencontré et s'était lié d'une amitié sincère avec Frederick Douglass, le seul dirigeant noir d'envergure. Ces années furent consacrées au développement de l'Underground Railroad, qui permit à plus de 30 000 fugitifs de gagner le Canada, malgré les chasseurs d'esclaves et la police fédérale. La pression de l'oligarchie sudiste sur le pays durant ces années était telle que pour nombre de militants abolitionnistes les États-Unis ne pouvaient qu'être tombés sous la domination de Satan et on envisageait désormais ouvertement  la sécession de la Nouvelle-Angleterre. Ce fut dans ce climat tendu à l'extrême que débutèrent les premières escarmouches de la Guerre Civile : le bleeding Kansas (1854-1858).

Brown émigra au Kansas en 1855 suite aux nouvelles alarmantes que ses fils, installés là-bas, lui avaient fait parvenir sur les menées des Ruffians borders, ces milices sudistes venus du Missouri voisin qui terrorisaient et assassinaient les colons free-soilers venus du nord. 
En représailles John Brown escorté de ses fils et amis exécutèrent cinq colons sudistes en 1856 à Pottawatomie Creek. Les Brown s'illustrèrent dans la Border War, au cours de plusieurs combats fameux (à Black Jack ou à Osawatomie), très largement couverts par la presse américaine et européenne. Durant cette guerre du Kansas, l'un de ses fils fut tué et un autre devint irrémédiablement fou, mais ce conflit allait faire de John Brown un héros international et populariser considérablement la lutte contre l'esclavage. Les réseaux de la bourgeoisie bostonienne finançaient largement ses activités et lui fournissaient armes, matériel et argent. Le philosophe Thoreau et le journaliste Ralph Waldo Emerson lui apportèrent aussi leur soutien, ainsi que Karl Marx qui le considérait comme le leader de l'aile révolutionnaire du mouvement abolitionniste. 
En 1858, tirant le bilan de son expérience du Chemin de Fer souterrain et du Kansas, il prépara activement le projet grandiose et fou auquel il songeait depuis longtemps : descendre au coeur des États esclavagistes et y provoquer une révolte généralisée des esclaves, dont les familles seraient évacuées vers le nord. Il recruta des hommes, collecta des fonds et prépara son plan plusieurs mois durant. 
Le 3 juillet 1859, accompagné de quelques hommes il se rendit à Harpers Ferry (Virginie), siège d'un arsenal fédéral. Il y attendait plusieurs centaines de volontaires mais seule une poignée d'hommes l'accompagna finalement. Pire, Frederick Douglass à qui il avait proposé de prendre la tête de la révolte refusa finalement de les rejoindre. Malgré ses échecs, Brown se lança dans l'action le 16 octobre. Il n'avait avec lui que 21 hommes, dont plusieurs vétérans du Kansas. 
Incroyablement, l'opération fut d'abord un succès: l'arsenal fut pris, les communications coupées, quelques notables esclavagistes retenus en otage (dont un petit-neveu de Washington) et des messagers furent envoyés dans les plantations pour appeler les esclaves à rejoindre les insurgés. Cependant, la nouvelle du coup de main se répandait dans la région et la milice locale se ressaisit avant de recevoir des renforts de troupes en nombre croissant. Désormais, barricadés dans l'arsenal, Brown et ses hommes se retrouvèrent prisonniers dans Harper Ferry, sans possibilité de compter sur un soulèvement des esclaves. Après un siège acharné, dans lequel un autre de ses fils et plusieurs de ses partisans furent tués, la place fut prise d'assaut le 18 octobre par les marines du colonel Robert E. Lee, futur général en chef des armées confédérées. 
Arrêté, Brown fut rapidement jugé pour meurtre, incitation à la révolte et haute trahison contre l'État de Virginie. Il fut condamné à mort après 45 minutes de délibérations. Malgré une campagne de protestation à laquelle participèrent notamment Elisée Reclus et Victor Hugo, il fut exécuté le 2 décembre 1859. Abraham Lincoln qui venait d'être élu refusa sa grâce présidentielle… La guerre civile éclata quelques semaines plus tard.

PAUL LAMARE

Le martyr de John Brown inspira un beau chant de guerre : John Brown's Body qui deviendra L'Hymne de bataille de la République (vidéo, source Youtube).

Images : John Brown (source ici), les Marines attaquant l'arsenal tenu par John Brown lors de son raid à Harpers Ferry, gravure publiée en novembre 1859 (source ici), les derniers moments de John Brown (source ici).
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lundi 9 novembre 2009

Impressions sur Renoir

« Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n'est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » 
Victor Hugo.

Dimanche soir, nous sommes passés, L. Jude et moi, voir Renoir au Grand Palais. Une nocturne sans grand monde, très agréable, ça changeait des foules pour Courbet ou Picasso.
« Exposition Renoir au XXème siècle » car, principalement, ce sont les oeuvres de la dernière partie de sa vie qui y sont présentées. Une quinzaine de salles, avec des tableaux sans sujet et non-littéraires, au contraste appuyé, donnant une forte impression de relief. Des scènes du quotidien dans les premières salles, notamment de très belles jeunes filles au piano dans un intérieur bourgeois, par ailleurs un peu étouffant.
Heureusement arrivent les décors champêtres, paysages du sud de la France (Cagnes), et le coeur de l’exposition : les nus. Renoir peint des femmes replètes, dans des décors champêtres pastels, le plus souvent pourvues de visages poupons très roses, presque rouges, et d’une serviette qui ne voile rien (et qui justifie souvent ce titre ô combien poétique : « femme s’essuyant »). Cette carnation du visage, cette rougeur des joues (qui ne ressemble pas à de la timidité) ne sont pas sans rappeler les nourrissons repus après l’allaitement (il y a une belle peinture de Renoir sur ce thème : joues roses et lèvres gonflées), après ce que Freud qualifierait de jouissance orale. L’air béat des jeunes femmes aux faces callipyges, nous donnent l’impression, elles aussi, d’une jouissance. 

Mais la féminité s'efface salle après salle, les nus gagnent en proportion, deviennent imposants, il ne reste bientôt plus que des formes rondes confondues avec la nature qui les entoure et qui nous font penser à des Vénus de Willendorf. Quelques artistes sont d’ailleurs présents pour faire le pendant (le « contrepoint » comme on dit) et rappeler l’influence considérable de Renoir sur leurs œuvres : Picasso, MatisseBonnard... Renoir voulait embellir les femmes qu'il peignait, c'est réussi ; la boutique est d’ailleurs là pour nous le rappeler, le catalogue est à 49 euros…

GV

« Renoir au XXe siècle », jusqu’au 4 janvier 2010 au Grand Palais.

Images : autoportrait de Renoir (source ici) et une Baigneuse (source ici).
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mardi 20 octobre 2009

Les mauvaises notes

Quoi de plus désagréable que de connaître la fin d’un roman qu’on est en train de lire ? Il semble pourtant que cette vieille et insupportable manie qu’ont certains de vouloir raconter toute l’intrigue d’un livre au malheureux lecteur soit en passe de devenir la règle dans le monde de l’édition. En effet, à travers les préfaces, introductions, quatrièmes de couverture et tout particulièrement les notes, on assiste aujourd’hui à une véritable frénésie de révélations. Certes, on objectera qu’une préface a toujours été une source de potentielles divulgations pour le lecteur, son auteur se livrant en fait à une critique du livre. Mais pourquoi s’obstiner à faire des préfaces ? Pourquoi ne pas précisément faire des postfaces, comme c’est le cas parfois, et donner enfin sa véritable place à la critique, après le texte ? Vaste question ! Reste que l’on peut aisément sauter une préface pour y revenir une fois le roman terminé, ce qui représente encore un avantage important. Il n’est donc pas nécessaire de s’appesantir sur ce simple manque de bon sens éditorial…

Nous ne pouvons en revanche pas être d’accord sur le reste du « travail éditorial ». Ainsi, censée nous donner envie de lire, la quatrième de couverture est devenue, tout particulièrement dans la collection Folio, ou bien une arnaque, ou bien un piège. Arnaque quand elle se contente de citer un passage du texte qui très souvent ne signifie rien pour le lecteur. Piège quand elle se met à citer un morceau de la fameuse préface qui se plaît à tout raconter ! Exemple entre tant d'autres, la quatrième de couverture de Quatrevingt-treize de Victor Hugo dans la collection Folio, où le sort de tous les personnages nous est gentiment confié ! Que l’on n’invoque pas la célébrité du roman, car il y a toujours une première lecture et l’intrigue, chez Hugo en particulier, est primordiale. C’est une simple crétinerie d’éditeur qui, hélas, n’est pas isolée. La meilleure preuve en est que le service des éditions Folio à qui nous n’avons pas manqué d’exprimer notre mécontentement au sujet de la quatrième de couverture d’un autre livre, L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, reconnait une « quatrième trop explicite »,  promettant de « corriger cela lors de la prochaine réimpression ».
Mais venons en à l’essentiel. À supposer que le lecteur ait eu la présence d’esprit de s’emparer en fermant les yeux du livre (et ce à chaque fois qu’il le reprendra, ce qui est parfois difficile), à supposer encore qu’il ait astucieusement passé la préface, peut-être aussi l’introduction qui aime à en dire plus que de raison, voici qu'il se retrouve nez-à-nez avec le plus machiavélique guet-apens des éditeurs : les notes. Sous prétexte qu’un livre ne vaut rien sans « paratexte », sous prétexte qu’il se distingue tout au contraire par son édition, il n’est presque plus un livre de poche qui ne sorte grossi de notes et commentaires ! Le terrible résultat ne s’est pas fait attendre : la cohorte des spécialistes a ravagé le livre. Les vieilles ganaches de la Sorbonne et d’ailleurs sont venues truffer les textes de leur prose. L’asservissement est total. La collection de la Pléiade, naguère si simple, est devenue l’épicentre de ce fléau. Que l’on jette un coup d’œil aux nouvelles éditions des œuvres complètes de Rimbaud ou de Lautréamont qui comptent un quart d’œuvre pour trois quarts de paratexte ! 
Donc, notre lecteur a passé la quatrième de couverture, la préface, l’introduction et se retrouve face à une note. Il peut naturellement la passer elle aussi, à moins qu’elle ne figure en bas de page, inévitable, et parfois d’une désopilante utilité ainsi que le prouve celle-ci :

Si donc la note n’est pas en bas de page mais renvoie à la fin du livre, le lecteur peut refuser de s’y reporter. Mais comment peut-il résister lorsque sur une même page il voit fleurir les numéros de notes ? Comment ne peut-il pas penser que les notes indiquées vont lui fournir de solides explications sans lesquelles il ne comprendrait rien au texte ? Hélas ! Rien de tout cela ne s’offre à lui. Arrivé non sans mal à la fin du livre, le lecteur découvre avec consternation qu’on lui donne l’historique de tel obscur bistrot cité par l’auteur puis, parce que cette information reste inoffensive malgré tout, voici qu’il lit, avec épouvante cette fois, une note dans le genre de celles-ci :





Que penser de pareilles notes ? Non seulement la lecture du livre est hachée menue par l’abondance des renvois, mais en plus ces renvois nous ruinent l’intrigue. Qu’on ne dise donc pas que ces notes sont de nécessaires apports à l’œuvre ! Elles le seraient si elles restaient confinées au strict nécessaire (éléments biographiques sur tel ou tel personnage par exemple) mais leur systématisation en vient à obscurcir la lecture au lieu de l’éclairer. C’est donc pour des éditions dépourvues de ces « apparats critiques » délirants qui ne font plaisir qu’à ceux qui connaissent l’œuvre par cœur que nous oserons militer ici, étant bien souligné que certaines notes et une bonne post-face demeurent de salutaires additions à l’œuvre lorsqu’elles ont le bon sens d’en respecter l’essence.

Lucien JUDE

Images : quatrième de couverture de Quatrevingt-treize de Victor Hugo (édition Folio), page extraite du recueil du Horla de Maupassant (édition Folio), note extraite de Sodome et Gomorrhe de Proust (édition Folio), note extraite des Déracinés de Barrès (édition Bouquins).
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