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mardi 29 mai 2012

Chevallier à la triste figure

Il n’est pas rare que les grands écrivains donnent des épithètes à la langue française, que ce soit par leur nom (dantesque, rabelaisien, cornélien…) ou par leurs héros (pantagruélique, gargantuesque, ubuesque…). Mais il existe une catégorie intermédiaire où seul le nom du héros a laissé son empreinte, l’auteur étant peu à peu oublié par une postérité bien ingrate. Tel est le cas par exemple du personnage de Rocambole qui donna l’adjectif rocambolesque avec le succès que l’on sait, tandis qu’était irrémédiablement oublié son créateur, l’aimable Ponson du Terrail. C’est incontestablement à cette même catégorie qu’appartient le mot Clochemerle, défini sur Wikipédia comme « un village ou une communauté déchirée par des querelles burlesques ». De fait, le village de Clochemerle, héros à part entière du roman du même nom publié en 1934, demeure le sympathique cliché de la société provinciale française du début du XXe siècle. S’il n’est pas dit que cette expression populaire plutôt récente soit éternellement conservée, du moins rappelle-t-elle encore l’existence d’un roman dont l’auteur a été quant  lui singulièrement oublié…

C’est à Gabriel Chevallier, né en 1895 à Lyon, que l’on doit Clochemerle. Cet écrivain passé par l’expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale comme toute sa génération s’était d’abord fait remarquer avec le récit très personnel qu’il en avait retiré, La Peur, publié en 1930. Sous une forme à peine romancée, il y contait une tout autre guerre que celle vantée et imagée par la propagande et, loin même des récits authentiques mais courageux donnés par Barbusse, Dorgelès ou Remarque, il décrivait pour la première fois la peur et la lâcheté régnant parmi les soldats forcés de combattre. On conçoit que ce roman ait immédiatement classé son auteur à gauche en ce temps où l’antagonisme fasciste-communiste faisait rage. Quatre ans plus tard, la publication de Clochemerle devait achever de placer Chevallier sur l’échiquier politique. Écrite dans une langue riche et fleurie, l’histoire de ce village du Beaujolais commence sur une étonnante discorde entre le parti réactionnaire (représenté par le curé et la baronne) et le parti progressiste (le maire et son conseiller) au sujet de l’installation d’une simple pissotière. De là vont naître d’incroyables luttes de clan où les rivalités et jalousies locales éclatent au grand jour et créent les plus comiques péripéties.

À n’en pas douter, il faut considérer Clochemerle comme l’un des best-sellers des années 30, loin devant Voyage au bout de la nuit qui fit plus de bruit que de ventes. Le roman assura à Gabriel Chevallier une célébrité soudaine et durable, aussi bien en France qu’à l’étranger où il fut traduit en 27 langues. Les Anglo-saxons, en particulier, se montrèrent très friands du livre, et encore aujourd’hui il est impossible de ne pas trouver un bouquin de Chevallier jusque dans un bookshop du fin fond de l’Australie… D’autres romans suivirent, notamment Sainte-Colline (1937) inspiré de l’enfance en pensionnat de l’auteur, ou Les Héritiers Euffe (1945). Néanmoins, rançon de l’immense succès obtenu, Chevallier n’est jamais parvenu à exister autrement que par Clochemerle, la plus évidente preuve en étant qu’il écrivit deux suites à son roman, prenant soin de toujours conserver le nom fameux, Clochemerle-Babylone (1951) et Clochemerle-les-Bains (1963).

Qui était vraiment Gabriel Chevallier ? Un bon vivant pacifiste ? Un écrivain de seconde catégorie éclipsé par la gloire d’un roman ? C’est en lisant ses mémoires publiés sous un titre lui aussi révélateur qu’on l’apprend : L’Envers de Clochemerle (1965).
Plutôt qu’un récit linéaire de sa vie, on trouve dans L’Envers de Clochemerle une collection de réflexions et souvenirs épars que Chevallier a souhaité réunir et ordonner, d’autres souvenirs de jeunesse ayant déjà été racontés dans Chemins de solitude (1945) et Carrefours des hasards (1956). Sous-titrée « propos d’un homme libre », cette ultime autobiographie aborde tous les sujets qui lui tiennent à cœur, savoir : les femmes, la guerre, l’écriture, les rencontres et, bien entendu, lui-même.

Autant le dire d’emblée, pour qui a lu Clochemerle et La Peur c’est une personnalité bien différente que l’on découvre ici. Nous qui imaginions un écrivain modeste et humble, nous voilà bien déçus ! Chevallier ne manque en effet pas de défauts, à commencer par une certaine vanité dont il se croit pourtant l’homme le plus dépourvu au monde. Ainsi, avec une désarmante assurance, n’hésite-t-il pas à se considérer comme l’égal de Gide ou Proust, ajoutant très tranquillement ne vouloir échanger son œuvre « contre aucune autre ». Pourquoi pas, se dit-on d’abord, il faut bien avoir quelque orgueil… Mais à peu près tout ce qui suit est hélas du même ordre. Comparé par certains à Marcel Aymé et même accusé de s’être inspiré de son roman La Jument verte pour Clochemerle, Chevallier n’hésite pas à trancher : « quand on copie on fait généralement moins bien, et ce n’est pas le cas », ce en quoi il n’a pas tort. Mais est-il besoin d’ajouter avec suffisance : « Tout le monde connaît Clochemerle, qui sert de terme de comparaison, comme on connaît mes personnages. Alors que je ne vois pas qu’on cite Claquebue au même titre, ni les personnages de La Jument verte » ?

Pour donner une petite idée de cette propension à l’autosatisfaction qui parcourt allègrement L’Envers de Clochemerle, voyons comment l’auteur traite de son expérience au théâtre. Auteur de la pièce Le Ravageur, mise en scène par Willemetz, Gabriel Chevallier, après avoir rappelé qu’il était un profane en dramaturgie (ce qui doit ici relever son mérite), considère modestement que tout le succès de la pièce lui est dû : « mes répliques arrivaient en rangs si serrés que le rire l’emporta », « je ne vis dans la salle que deux ou trois indésirables aux dents serrées, qui étaient venus avec l’idée de trouver tout mauvais ». Naturellement, quand vient une mauvaise critique dans la presse, il ne s’agit que d’un « éreintement de vengeance, parce que nous avions eu ailleurs un accrochage ». Le compare-t-on à un « nouveau Jean de Létraz » qu’il répond vexé : « jamais Jean de Létraz n’a écrit comme je sais écrire ». En revanche, il ne manque pas de noter, sans commentaire : « Robert Kemp citait Aristophane à mon sujet ». Il reste que les mesquineries et jalousies d’une partie de la presse ne pouvaient pas grand chose contre la pièce, car on découvre avec étonnement que le vrai responsable de son « semi-échec » fut un cas de force majeure :
« J’eus contre moi, et c’était infiniment plus grave, la saison. On avait présenté ma pièce à la fin d’avril 1952. Le printemps, cette année-là, éclata en fanfare, gavant de soleil les campagnes. Au cours du mois de mai, tant en week-ends qu’en fêtes, la ville se vida pendant quinze jours. Il était difficile de faire recette dans ces conditions. Et ce beau temps devait durer. Ma pièce tint l’affiche pendant les mois les moins fructueux, juin, juillet, août, septembre, arrivant à la cent cinquantième environ. Tous ceux qui la virent s’en déclarèrent enchantés ».
C’est alors que, trahison, on retira la pièce de l’affiche ! Pour sa peine, le théâtre des Bouffes où elle se jouait enregistra aussitôt « une série de fours ». Ainsi s’acheva l’aventure théâtrale de l’auteur.

En dehors de cette vanité que l’on eût préféré ne pas rencontrer si souvent, les idées sociales et politiques exposées par Gabriel Chevallier dans ses mémoires nous le montrent également sous un nouveau jour. L’auteur de Clochemerle ne renie certes rien de ce qui a fait son succès : cette ironie subtile tournée contre les personnages de la comédie humaine, l’antimilitarisme qui lui fit écrire des pages mémorables sur toutes les ganaches de l’armée, enfin cette verve profondément humaniste qui nourrit ses meilleurs romans. Mais c’est précisément pourquoi plusieurs réflexions de sa part frappent le lecteur quand elles n’auraient pas choqué sous la plume d’un écrivain moins catalogué par ses écrits.
Tout commence avec les femmes, chapitre auquel il consacre soixante pages d’aphorismes plus ou moins heureux. Fier de ses succès auprès de la gent féminine (on eût été étonné du contraire), il conclut par des réflexions qui, si elles sont d’une époque révolue, n’en feraient pas moins défaillir d’horreur les moins féministes : « La femme, elle, met tout en ordre, prépare déjà la journée du lendemain. Souvent la dernière à se coucher et la première à se lever. Peut-on lui demander une grande élévation intellectuelle, prise qu’elle est par des besognes terre à terre, pourtant indispensables ? ». Ou encore : « Nous reprochons souvent aux femmes un certain infantilisme, qui parfois nous agace. C’est pour elles une grâce d’état, qui les met de plain-pied avec leurs enfants, à tous les âges ». Et ainsi de suite.

La partie intitulée « Mon temps » permet à Chevallier de s’exprimer sur toutes sortes de sujets politiques. Ainsi découvre-t-on qu’il fut partisan de l’Algérie française, non par esprit colonialiste, mais par raison sentimentale. Il déplore l’abandon précipité de cette colonie qui entraîna le rapatriement désordonné des Pieds-noirs et le massacre des Harkis. S’il fallait lâcher l’Algérie, estime-t-il, deux ou trois décennies de transition eussent été nécessaires pour ne pas créer le marasme que l’on sait. Parlant du communisme, Chevallier explique pourquoi il n’a jamais voulu y adhérer (« son intransigeance rigide m’aurait empêché de faire mon métier d’écrivain comme j’entendais l’exercer ») et pourquoi aussi il croit en son avenir : « le socialisme imprègne de plus en plus le monde capitaliste ». Mais c’est sur le Maréchal Pétain qu’il livre les propos les plus stupéfiants, quoique là encore assez représentatifs de l’époque et fidèles à la thèse du glaive et du bouclier qui avait alors cours :
« Un vieux maréchal de France n’est pas un traître. […] Était-il bien nécessaire de déshonorer une des plus grandes figures de notre histoire, l’homme qui nous avait servi de bouclier à plusieurs reprises ? Combien la France eût été grandie aux yeux du monde si le vieux maréchal et le jeune général qui avaient mené le même combat, l’un dans la place investie, l’autre à l’extérieur pour préparer l’assaut et la délivrance, eussent descendu côte à côte les Champs-Élysées. Quelle tempête de vivats, quel élan de reconnaissance les eût salués l’un et l’autre ! ».
Et Chevallier de conclure : « Je pense qu’il faudra que justice soit un jour rendue au vieux chef humain, qui avait su mériter la vénération de ses soldats. Notre honneur national ne pourra qu’y gagner ». Ces lignes écrites vingt ans après la guerre par un écrivain antimilitariste, l’homme le moins suspect au monde de nationalisme, devraient faire réfléchir ceux qui aujourd’hui portent un regard manichéen sur un conflit où le peuple français, plus que n’importe quel autre, fut foudroyé par la débâcle du pays au point d’en perdre toute raison.

Terminons notre propos par de meilleures choses. Il faut, pour être tout à fait honnête, reconnaître des qualités à L’Envers de Clochemerle et à son auteur. Malgré ce ton de suffisance qui transparaît trop souvent, c’est un livre passionnant à bien des égards. Les pages contant la drôle de guerre, intitulées « Le Guerrier désœuvré », donnent un accablant aperçu de l’amateurisme des préparatifs à la guerre. On y retrouve avec plaisir le ton drôle et savoureux de l’auteur décrivant ses journées inutiles de mobilisation dans le Génie. Pareillement, dans un chapitre consacré à son enfance malheureuse, Gabriel Chevallier donne plusieurs récits hauts en couleur sur une époque et ses valeurs. C’est d’ailleurs avec le même art que, plus loin, évoquant ses rencontres, il restitue l’atmosphère du milieu littéraire lyonnais de l’entre-deux-guerres où brillaient Henri Béraud et beaucoup d’auteurs désormais oubliés. En somme, ce n’est que lorsqu’il cherche à accumuler ses idées sur l’écriture et ce qu’il nomme les généralités (amour, vertu, honneur, vanité…) que Chevallier faiblit un peu, l’aphorisme devenant bien souvent poncif, à l’exception des pages sur la guerre, un thème de prédilection chez lui. Restent enfin de belles analyses littéraires sur ses pairs, ceux qu’il situe, avec lui, sur la ligne des sommets : André Gide, Henry de Montherlant, Valéry Larbaud, Louis Aragon, etc. Pour justifier ses choix éclectiques, une seule devise prime, qu’il répète à l’envi: « talent d’abord ! ».

La lecture de L’Envers de Clochemerle est, on le voit, riche d’enseignements. Si elle dévoile l’orgueil inattendu d’un écrivain qu’on imaginait plus sympathique, elle n’en livre pas moins le témoignage honnête et brillant d’une vie mouvementée, traversée par deux guerres mondiales et un succès littéraire dont on parle encore. Ce n’est pas peu.

Lucien JUDE

Images : photo de Gabriel Chevallier (source ici), couverture de Clochemerle en livre de poche (source ici), couverture de Sainte-Colline en livre de poche (source ici), couverture de L'Envers de Clochemerle (source ici), couverture de la pièce Le Ravageur (source ici), affiche de propagande du maréchal Pétain (source ici), photo de Gabriel Chevallier (source ici).
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lundi 21 mai 2012

La faillite des "Thibault"

« C’est puissamment banal, bourgeois avec grandeur, pas artiste pour un sou. »
Non ce n’est pas du Bloy, ni du Céline, mais du André Gide parlant des Thibault, le roman cycle de son grand ami Roger Martin du Gard.
Attention ! Pour savoir ce que pense cette girouette de Gide, il ne faut pas se reporter aux jugements pleins d’indulgence contenus dans le journal : « Roger Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes formes de l’ambition : celle qu’accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même… », mais aux précieux Cahiers de la Petite Dame, Maria van Rysselberghe, témoignage intime sur Gide, empli de renseignements aussi primordiaux que : café ou Nescafé pour Gide après le repas…

Mais on y trouve aussi des opinions inédites de Gide lecteur de Martin du Gard : « Il dit tout et la part du lecteur est nul » ou encore les paroles de Gide à Martin du Gard dans l’intimité : « Vous avez peur de vous, peur de vous laisser aller… ».
Gide et quelques autres reprochent principalement à Martin du Gard le manque de liberté des personnages qui sont, tels ceux qu’on trouve dans les anciens jeux vidéo, sur un chemin dont ils ne peuvent pas s’échapper, tant au niveau de leur caractère que dans leur vie. Roger Martin du Gard a semble-t-il trop sacrifié au vraisemblable.

Est-ce donc si mauvais Les Thibault ? Pour se faire une idée, on l’a lu.
Sans revenir sur les détails de l’histoire, on peut d’emblée dire que le roman est trop long et ce pour deux raisons essentiellement présentes dans la seconde partie du cycle : une logorrhée idéologique gauchisante et un souci méticuleux du détail historique, le tout sur fond d’éclatement de la Grande Guerre.
Il y a pourtant quelques qualités dans Les Thibault, notamment sur le plan narratif où Roger Martin du Gard fait preuve d’une certaine inventivité en alternant les points de vue et les modes de récit. Très à l’aise dans les dialogues où il parvient à une grande intensité, ainsi que dans les mécanismes d’introspection, il bute en revanche nettement plus quand il s’agit de faire discuter plus de deux personnages, et s’en tire par des pirouettes doctrinales plutôt ennuyeuses.
Sur le fond, la question qui traverse Les Thibault est celle de la transmission toujours en échec, et de son symptôme principal : le non-dit.
Les exemples sont légion dans la famille Thibault que ce soit pour les valeurs matérielles, spirituelles et morales ; l’héritage est impossible.

Maria van Rysselberghe vient éclairer ce point : « …l’attitude de Martin devant la vie même, qu’il avoue petit à petit. Il considère toute l’existence, toutes les existences comme d’irrémédiables faillites, sans issues, rien ne trouve grâce devant son pessimisme, nulle valeur, nulle réussite, il est total, absolu, sans rémission. À son avis pour avoir une autre vision du monde, il faut être médiocre ou aveugle. »
C’est d’ailleurs deux « qualités » que se partagent les frères Thibaut quand ils croient l’un et l’autre passer à la postérité : pour le bourgeois dans le domaine de la médecine en faisant travailler ses collègues à sa place, pour le révolutionnaire quand il se persuade de modifier le cours de la guerre par une action suicidaire dont il ne restera rien.
Leur double échec signe bien l’irrémédiable faillite de la transmission et c’est la guerre qui viendra le leur rappeler. Ce n’est pas la naissance d’une troisième génération qui contredira le pessimisme de ces vies ratées puisqu’une fois encore le dévoiement de l’héritage est au rendez-vous : éternelle révolution ! 

GV

Images :  Gide et Martin du Gard à Pontigny en 1923 (source ici), couverture des Thibault (sources ici et ).

Sur ce roman, lire aussi l’article de Loulotte sur lalignedeforce.
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mercredi 28 décembre 2011

Sur la tombe de Stevenson

Il n’y a pas beaucoup d’écrivains qui puissent se vanter d’avoir une tombe aussi exotique que celle de Robert-Louis Stevenson. En comparaison, l’auguste Chateaubriand, enterré sur l’île du Grand Bé, en face de Saint-Malo, semble un aimable plaisantin. Ce dernier l’est plus encore lorsque l’on sait comment il supervisa en détail la mise en place de ce tombeau officiellement anonyme qui fut, en fin de compte, une remarquable opération publicitaire pour sa postérité. Fort heureusement, comme pour faire justice du style et de l’homme, le grand Jean-Paul Sartre, dont on sait qu’il ne fut jamais à court d’idées lumineuses, se chargea de compisser le monument sous les yeux enamourés de Simone de Beauvoir.
Un tel déshonneur ne semble pas pouvoir arriver à Stevenson. C’est aux Samoa, sur l’île d’Upolu, que le célèbre Écossais a choisi d’être enterré. À 15 000 kilomètres de sa terre natale, le lieu n’est pas précisément facile d’accès et l’on n’y croise guère de touristes.

Cette tombe et les belles plages du littoral ayant tout l’attrait nécessaire à une excursion de quelques jours, nous y sommes passés fin novembre, en provenance d’Auckland qui n’est après tout qu’à quelques heures de vol et où vit une importante communauté d’expatriés samoans. Malgré le doux nom de ce pays et les images de carte postale qu’il inspire, on comprend assez vite pourquoi tant d’habitants ont choisi l’exil en Nouvelle-Zélande ou en Australie. Les 180 000 habitants répartis sur les deux îles (Savaï et Upolu) paraissent dans le désœuvrement le plus complet. Le tourisme, s’il est la première ressource nationale (le premier ministre détient le portefeuille du ministère du Tourisme), n’en reste pas moins balbutiant. Contrairement aux îles Fidji voisines, les hôtels se font rares et le centre-ville d’Apia, la capitale, est un désespérant alignement d’immeubles souvent misérables où végètent tant bien que mal une poignée de restaurants et cafés. La circulation automobile est pourtant impressionnante, au point de rendre irrespirable l’air déjà étouffant qui règne partout. Toutefois, passé six heures du soir, il n’y a plus un chat dans la rue. On ne peut d’ailleurs pas dire que cette formule soit la bonne, puisque chats et surtout chiens errants se promènent dans toute l’île et fouillent les poubelles sous le regard indifférent des habitants. Vraiment, on a peine à croire qu’il existe ici quoi que ce soit pour développer l’économie touristique et redresser le pays. Preuve, s’il en fallait une, de l’immobilisme politique, les étrangers sont bien rares et on les regarde comme des objets de curiosité. Il est vrai qu’ils sont aussi vus comme de potentiels nigauds prêts à acheter la camelote vendue dans les rues ou à prendre un des innombrables taxis qui polluent la ville. Les restaurants, par conséquent, n’abritent que la minuscule communauté touristique et les expatriés venus travailler dans les quelques entreprises internationales actives à Samoa. Depuis quarante années que le pays perçoit de substantielles aides de l’ONU et des riches pays voisins, en dépit même d’une stabilité politique étonnante par rapport aux autres îles du Pacifique, le pays demeure en plein tiers-monde. Rien ne semble malheureusement près de changer : un parti quasi-unique au pouvoir depuis l’indépendance (1962), l’absence totale d’exportations, le chômage, mais aussi un climat tropical qui rend les récoltes aléatoires et provoque de réguliers cyclones, la liste est longue des maux qui frappent le pays. Symbole de ce lamentable état, Apia, bien plus que les villages traditionnels qui se trouvent dans le reste de l’île, apparaît irrémédiablement comme un triste lieu où il ne fait pas bon vivre.

Ne restons cependant pas devant cette infamante vitrine et venons-en à Robert-Louis Stevenson. Après le désolant tableau que nous venons de dresser, on conviendra qu’il fallait être fou pour venir s’établir avec femme et enfants en ces lieux. Car c’est bien ce que fit l’écrivain en 1890, lorsqu’il décida d’y emménager dans l’espoir que le climat local le guérirait de son état tuberculeux. Déjà mondialement célèbre, c’est ici qu’il passa les dernières années de sa courte vie (1850-1894).

La maison où vécut Stevenson, baptisée Vailima du nom de la localité voisine, se trouve à trois kilomètres au sud d’Apia, sur le flanc du Mont Vaea. Bâtie en 1890 sur un terrain de 126 hectares acheté pour une bouchée de pain par l’écrivain, elle fut alors la plus importante construction de l’île. Tout en bois, Vailima se trouve au cœur d’un superbe parc dont l’impeccable entretien ferait honneur aux meilleurs jardiniers de Sa Majesté. Il faut dire que ce vestige transformé en musée en 1994 est sans doute la principale attraction touristique de Samoa. Si personne ne s’y trouvait lorsque nous le visitâmes, le livre d’or témoigne suffisamment de sa régulière fréquentation, très majoritairement européenne et américaine.

Une fois déchaussé, exigence toute locale, le visiteur découvre un cosy intérieur où de nombreuses photographies sépia de l’époque ont été disposées. On y voit tout le clan Stevenson, parfois entouré des chefs locaux, déjeunant, jouant de la musique, se promenant dans la vaste résidence, tout cela avec un bel entrain. Amateur de pittoresque, Stevenson avait pris soin de donner à ses employés, en guise de livrée, le tartan des Stuarts. Lui-même ne fut pourtant en rien un colonialiste patenté. Arrivé aux Samoa à l’apogée du conflit qui opposait Anglais, Allemands et Américains pour la possession des îles, il fut un ardent défenseur de la cause des Samoans et milita pour leur souveraineté. Son dévouement et sa sympathie envers les indigènes lui valurent les chaleureux remerciements de la population qui construisit en son honneur une route reliant Vailima à Apia, appelée O Le Ala O Le Alofa, « la route du cœur aimant ». Stevenson, qui restait avant tout écrivain et ne manquait pas de distraire ses invités par des récits qu’on imagine volontiers épiques, fut quant à lui surnommé Tusitala, ce qui signifie « le conteur d’histoires ».

La visite passe par les principales pièces de la résidence, toutes meublées à l’européenne et décorées de nombreuses gravures parisiennes. Si nombre des objets exposés ne sont pas d’authentiques reliques, ils restituent à tout le moins l’ameublement qui fut celui de l’époque. Les chambres sont vastes et lumineuses, agréables malgré la chaleur du dehors, et l’on se plaît à croire que la vie n’y fut pas si affreuse que pourrait le laisser penser la meilleure maison d’Apia. Il ne faut pourtant pas s’y tromper car Stevenson eut à travailler dur pour défricher les alentours et édifier peu à peu une demeure qui ne soit pas une simple cabane. Dans la dernière salle, la bibliothèque, les livres rassemblés restent clairsemés mais la pièce donne une idée du bureau dans lequel l’écrivain rédigea plusieurs œuvres importantes, notamment Catriona (David Balfour) et The Wrecker (Le Trafiquant d’épaves). On y trouve aussi quelques reproductions de lettres de l’auteur et une sommaire exposition des éditions internationales de Stevenson, en particulier concernant son livre le plus célèbre, L’île au trésor. Somme toute, l’atmosphère confortable qui baigne la maison surprend très agréablement le visiteur. Cette impression, sans nul doute, est favorisée par le jardin et les immédiats sous-bois plantés de bambous et richement fleuris, au milieu desquels coule une charmante petite rivière. Parmi les chemins qui serpentent dans cette partie boisée du parc, l’un d’eux permet d’atteindre le sommet du mont Vaea. C’est là haut que se trouve la tombe de Stevenson.

Alors qu’il s’était remis d’une passagère dépression en s’attelant à la rédaction d’un roman qui s’annonçait comme l’un des plus originaux et novateurs de son œuvre (Weir of Herminston traduit en français sous le titre Herminston, le juge pendeur), Stevenson fut brusquement frappé d’apoplexie et mourut à Vailima le 3 décembre 1894. Conformément à ses volontés, il fut enterré au faîte du Mont Vaea qui surplombe sa maison. Des centaines de Samoans, pour lui rendre hommage, se relayèrent et frayèrent un chemin au milieu des lianes afin de transporter son corps jusqu’aux hauteurs. Là, le cercueil de l’écrivain écossais fut déposé sur un tapis de corail et de pierres volcaniques et la tombe entourée de pierres noires, suivant la tradition réservée aux membres royaux de Samoa.

Si la route n’est pas exceptionnellement longue pour atteindre ce célèbre lieu de pèlerinage (trente à quarante minutes par le chemin le plus court), elle est pourtant des plus ardues. Une étouffante chaleur règne en effet jusque sous les arbres. La forte humidité de l’air accable tout particulièrement le marcheur qui est confronté en outre à la présence redoutable de centaines de moustiques. On en vient à croire que ces voraces insectes agissent comme un rempart au tombeau sacré tant leurs perfides attaques non seulement ralentissent mais découragent l’honnête pèlerin. C’est une gageure de sortir de ce traquenard ! Après un chemin des plus escarpés et mal indiqués, l’on parvient au sommet avec soulagement. Sur un étroit plateau couvert de végétation et à peine ouvert par une clairière en son milieu, la tombe est là, tournée vers la mer, d’un style victorien sans fard, que recouvrent de belles fleurs tombées des arbres alentour. L’épitaphe choisie par Stevenson figure sur le côté est du monument :

Under the wide and starry sky
Dig the grave and let me lie
Glad did I live and gladly die
And I laid me down with a will
This be the verse you grave for me
Here he lies where he longed to be
Home is the sailor, home from sea
And the hunter home from the hill*

Sur l’autre face, plein nord, se trouvent les remerciements du peuple samoan et, côté ouest, une nouvelle épitaphe, cette fois-ci écrite en langue samoane, trace de l’indéfectible attachement des Samoans à Stevenson.

N’étaient les nuages de moustiques qui en défendent l’entrée, l’endroit serait charmant. On ne peut hélas guère s’y attarder si l’on tient un tant soit peu à sa peau. Attaquant sans relâche, les insectes harcèlent autant que la chaleur assomme. Cela n’est après tout pas si dommage puisque voilà de quoi dissuader le tourisme de masse et les plaisantins à la Sartre. Il reste que c’est surtout par son éloignement que la tombe fait du pèlerinage une entreprise peu aisée. Marcel Schwob (1867-1905) qui, dans jeunesse, entretint une correspondance avec Stevenson et recevait de lui des lettres de Vailima, se rendit dans l’île en 1901. On ne sait trop s’il parvint à se rendre jusqu’à la tombe car sa faible santé ne fut en rien arrangée par le climat et, après deux mois sur place, il revint en France très affaibli. Après bien d’autres, un autre artiste important tenta le pèlerinage, ce fut Hugo Pratt (1927-1995), dessinateur de Corto Maltese et grand admirateur de Stevenson. Désireux de lui rendre hommage par ce qu’il appelait un « pèlerinage laïc », il se rendit à Upolu en 1992, peu de temps avant sa mort. Hélas, la route menant à la tombe était alors impraticable à la suite d’un cyclone et Pratt dut se contenter de survoler les lieux en hélicoptère.
En somme, sur cette île isolée et désolée au possible, la visite au sommet du Mont Vaea prend l’allure d’une expédition dans la jungle à la recherche du tombeau perdu. On voit que Stevenson ne s’est pas contenté d’écrire des romans d’aventures ; lui qui se disait aventurier presque autant qu’artiste est parvenu à créer une ultime œuvre d’art en faisant de sa propre sépulture un objet d’aventure.

Lucien JUDE

*Sous le ciel immense et étoilé
Creuse la tombe et laisse-moi reposer
Heureux j’ai vécu et heureux je meurs
Et je m’allonge ici avec un vœu
Voici le verset que tu graveras pour moi
Ici il repose où il désirait être
Le marin est chez lui, de retour de la mer
Et le chasseur de retour de la colline

Images : la tombe de Stevenson face nord, plage près d'Apia, maison de Stevenson à Vailima, vue du jardin depuis la terrasse, la bibliothèque, statuette et tableau de Stevenson dans la salle-à-manger, épitaphe sur la tombe, la tombe (photos LJ).
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mercredi 27 juillet 2011

Le témoignage historique de Julien Gracq


Événement littéraire de la première partie de l’année 2011, les Manuscrits de guerre de Louis Poirier, alias Julien Gracq, se composent de « Souvenirs de guerre » rassemblés par l’auteur vers 1941 et d’un « Récit » directement inspiré de ceux-ci qu’il rédigea peu après. En proposant ces deux textes inédits dans un même volume, les éditions José Corti invitent le lecteur à une approche essentiellement littéraire. On découvre en effet comment Gracq transpose ses souvenirs à travers le récit, passant du « je » à la figure du « lieutenant G. » et abandonnant un texte très factuel pour une écriture plus proche de son style.
Certains ont dit que le récit n’avait rien de très intéressant, maladroite tentative de transposition sans lendemain. Ce fut peut-être l’avis de l’auteur qui en tout cas ne jugea pas nécessaire de poursuivre cette ébauche et finit par « raconter » la drôle de guerre et la défaite à travers un roman tout différent dans les faits mais remarquable dans son œuvre, Un balcon en forêt. Au contraire, le récit a été considéré par d’autres comme un vrai texte gracquien, sous entendu autre chose que ces souvenirs télégraphiques qui feraient presque rougir ses plus fervents admirateurs. Quoi qu’il en soit, c’est d’abord sous un angle littéraire que la critique a reçu ce livre, ce qui du reste se justifiait pleinement. Aussi bien, sans trop revenir sur ce point déjà abondamment discuté, nous évoquerons ces Manuscrits de guerre sous un autre aspect, malheureusement trop négligé et pourtant capital à nos yeux, l’aspect historique.

En France, L’Étrange défaite de l’historien Marc Bloch (écrit dès 1940 et publié à la Libération) résume pour toujours la débâcle. Ce livre incontournable fait pourtant de l’ombre à bien d’autres et par exemple à un court récit de l’écrivain Léon Werth, célèbre dédicataire du Petit Prince de Saint-Exupéry, qui sous le titre 33 jours raconta l’extraordinaire périple entrepris par lui et son épouse, simples civils, pour quitter Paris et rejoindre un lieu sûr à la campagne. On peut dire que les Manuscrits de guerre de Julien Gracq offrent un pendant à 33 jours en contant cette fois-ci la piteuse retraite de militaires face à l’avancée allemande. Commencés le 10 mai 1940, jour du début de l’offensive, les souvenirs du lieutenant Louis Poirier s’achèvent par sa capture le 2 juin à Dunkerque. Entre temps, on assiste au quotidien de la section qu’il dirige (composée d’une vingtaine de soldats bretons), et l’égrenage méticuleux de ces journées livre un témoignage accablant sur l’état de l’armée française en 1940.

Ce qui immédiatement atterre, c’est l’indiscipline qui règne parmi les rangs. Dès qu’une occasion le permet, les soldats filent se ravitailler en bouteilles et ne tardent pas à être fin saouls : « les hommes, encore ivres et déjà très affamés, sont impossibles à tenir » dit Gracq. De même, les ordres contradictoires voire inexistants que doit suivre le lieutenant Poirier tiennent au moins de la farce. Équipée de cartes belges qui laissent en blanc le pays hollandais, la section se promène aux Pays-Bas sans la moindre indication géographique. Elle finit par redescendre vers la Belgique, poursuivie par un ennemi invisible dont l’immense supériorité est partout annoncée : « Vous ne pouvez rien faire, ils sont trop fortsdisent les civils, impartialement ».
À lire cette lamentable odyssée, on comprend un peu mieux comment les armées alliées ont pu se disloquer si rapidement. Les soldats vont en marchant comme au temps des conquêtes napoléoniennes et aucune unité motorisée ne les suit. D’après l’auteur, il y a bien quelques avions, mais pour quelle réussite ? Futur ami de Julien Gracq, le capitaine Ernst Jünger écrivait d’ailleurs au même moment dans son journal (Jardins et routes) : « Ce qui me semble surtout inquiétant pour notre adversaire, c’est que nous n’apercevons pas le moindre avion français ». Les chars allemands, quant à eux, sont omniprésents, tandis que les braves soldats français se baladent équipés de leurs seuls F.M., à l’aveuglette, avec le sentiment permanent d’être « tournés ». C’était bien ce qu’il advenait au même moment, le front ayant été rompu dès le 13 mai par les unités de panzers et l’immense coup de faucille imaginé par le général von Manstein étant en train de ramener dans la nasse les armées franco-anglaises cernées de toutes parts. Dunkerque allait être la destination finale de ces troupes prises au piège comprenant la malheureuse section du lieutenant Poirier.

Durant ces trois semaines de vagabondage, c’est à peine si quelques coups de feu sont échangés. Il y a pourtant des morts, aussi inattendus que négligeables (« ça ne me fait rien. Rien »), mais en somme cette équipée se résume à une fuite éperdue devant les « Boches » invincibles. Dans Dunkerque bombardé, le défaitisme est partout, y compris et d’abord chez les officiers qui ne font rien pour empêcher la débandade. Faute de résister, ils ne pensent plus qu’à « singer jusqu’au détail 1870 et 1914 ». Alors on brûle le drapeau, premier geste de la « défense héroïque », en attendant tranquillement d’être fait prisonnier.
La section du lieutenant Poirier n’est pas la plus chanceuse puisqu’elle a encore une mission à accomplir au milieu de cette pagaïe : ordre lui est donné d’aller tirer ses dernières cartouches pour ralentir les troupes allemandes qui commencent à entrer dans la ville. Pendant que des milliers de soldats descendent en hâte vers la mer pour s’embarquer vers l'Angleterre s’ils le peuvent, la poignée d’hommes remonte le cortège des fuyards sous les invectives (« Vous n’allez pas vous faire tuer, quand même ! », « Il est pas complètement dingue, çui-là ! »). Installés dans des maisons abandonnées, Louis Poirier et ses soldats passent là quelques journées à attendre puis à tirer sur les Allemands sans que ceux-ci daignent seulement répondre à leur fusillade. Tout finit donc comme c’était annoncé : ils sont faits prisonniers.

Concentré sur deux journées déjà racontées dans les « Souvenirs de guerre », le récit permet de développer deux événements importants survenus les 24 et 25 mai et déjà longuement racontés dans les souvenirs : l’aventure nocturne de la section cherchant à rejoindre ses lignes et l’attaque du side-car au petit matin. Par ce biais, Julien Gracq détaille l’état d’esprit des soldats au gré des ivresses et des fatigues, en même temps qu’il dépeint la colère puis l’anxiété qui saisissent tout à tour le lieutenant G., seul responsable de ces vingt soudards apeurés, perdus au milieu de lignes dont on ne sait si elles sont encore françaises ou déjà allemandes.
La transposition à la « fiction » ne touchant jamais les faits qui sont scrupuleusement restitués, le récit conserve toute sa valeur historique. Comme dans les « Souvenirs » où l’écriture est traversée d’images, le travail de l’écrivain n’altère ici en rien la cruelle sincérité du témoin. C’est en cela que les Manuscrits de guerre montrent leur richesse. Œuvre littéraire à plus d’un titre, ils renferment avec eux tout un pan historique, la description vraie de ce que fut la débâcle.

Lucien JUDE


Images : couverture de Manuscrits de guerre chez Corti (source ici), couverture de 33 jours de Léon Werth (source ici), couverture de L'Étrange défaite de Marc Bloch (source ici), couverture de Jardins et routes d'Ernst Jünger (source ici), Dunkerque en ruines en 1940 (source ici), Julien Gracq en 1951 (source ici).
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samedi 25 juin 2011

Paul Wenz, l’écrivain du bout du monde

En Australie, la littérature eut une naissance difficile. Sur ce continent découvert à la fin du XVIIIe siècle, l’administration anglaise ne se préoccupa d’abord que de bâtir des colonies pénitentiaires avant que le « golden rush » de 1851 n’en fasse une importante terre d’immigration. Lointaine, immense, désertique, ce n’était a priori pas la contrée la plus hospitalière pour un écrivain désireux de populariser son œuvre. Si son exotisme en faisait bien un idéal lieu d’aventure pour les auteurs européens (Les Enfants du capitaine Grant de Jules Verne par exemple), ses natifs ou ses immigrés se souciaient avant tout d’y faire fortune en partant à la conquête des infinis territoires qu’elle recélait. À la fin du XIXe siècle, l’émergence des deux grandes villes, Melbourne et Sydney, favorisa le développement de foyers culturels. Les premiers mouvements littéraires y apparurent bientôt, notamment sous l’impulsion d’une revue, The Bulletin, qui contribua par ailleurs à forger le nationalisme australien en exaltant le « bush », ces terres sauvages de l’intérieur où les colons partaient s’aventurer.
À cette même époque, un jeune Français d’origine rémoise, Paul Wenz (1869-1939), débarquait en Australie pour les besoins du commerce familial. Enchanté par le pays, bientôt marié à une fille de squatter*, il décida finalement de s’y installer à l’âge de 28 ans. Au cœur de la Nouvelle Galles du Sud, à Forbes, il bâtit sa propriété, vivant de l’élevage de moutons et du développement local de l’entreprise familiale de lainage. Deux ans plus tard, en 1900, ses premières nouvelles paraissaient dans L’Illustration, ayant principalement pour thème et lieu l’Australie.

Qui est Paul Wenz ? Né au sein d’une riche famille protestante de Reims, grand ami de Joseph Krug (héritier de la célèbre marque de champagne), il fut envoyé par ses parents à Paris afin d’effectuer sa scolarité à l’École alsacienne. C’est là qu’il eut pour camarades André Gide et Pierre Louÿs, ce premier évoquant d’ailleurs furtivement la figure du « grand Wenz » dans ses mémoires (Si le grain ne meurt, p. 81). Élève assez médiocre, Paul Wenz rêvait déjà de partir et ne brillait apparemment qu’en composition. Dès 18 ans, il entreprit ses premiers voyages vers l’Amérique et l’Afrique avant de faire de l’Australie sa terre d’adoption. Bien qu’à la tête d’une propriété, son éducation devait finir par le porter vers l’écriture et, les circonstances l’ayant placé sur des terres largement inconnues du public français, il eut la bonne idée d’exploiter cette opportunité. Son premier recueil ne cache d’ailleurs pas l’orientation décidée puisqu’il s’intitule À l’autre bout du monde (1905, publié sous le pseudonyme de Paul Warrengo).
Peu après ce coup d’essai, Paul Wenz publia son premier livre en anglais, Diary of a New Chum (Melbourne, 1908), sorte de bréviaire pour ce qu’on appelait les « new chums », ces gens nés hors de l’Australie qui venaient s’y installer pour travailler dans les stations et grandes propriétés. Lui-même « new chum », Wenz y décrit en quelques courtes scènes les péripéties habituelles rencontrées par cette catégorie d’immigrés. Dans ce récit sans grand relief, une intrigue des plus fantomatiques est reléguée derrière les descriptions du quotidien du « new chum ». Du fait de son caractère pointu, l’ouvrage eut une publication plutôt confidentielle et exclusivement locale.

La carrière de Paul Wenz prit un important tournant au cours des premières années du XXe siècle. Ayant rencontré Jack London de passage à Sydney, il se lia d’amitié avec celui-ci et entreprit la traduction de son livre Love of Life. En 1909, au cours d’un voyage en France, il reprit contact avec son ancien camarade André Gide qui venait tout juste de lancer la Nouvelle Revue Française et commençait à se faire connaître. Wenz qui achevait la rédaction d’un nouveau recueil de « contes australiens », Sous la Croix du Sud (Plon, 1910), en profita pour lui en soumettre les épreuves avec l’espoir que l’entregent de son illustre ami puisse lui donner une plus large visibilité en France. De fait, Gide fut enthousiasmé par Le Charretier, nouvelle qu’il fit aussitôt publier dans la Nouvelle Revue Française. Sans être à notre avis extraordinaire, il est vrai que cette nouvelle et quelques autres du recueil montrent de belles qualités, promenant le lecteur à travers l’Australie du bush et jusqu’à l’île d'Upolu où repose Stevenson.

Comme le premier recueil publié en 1905, ce second livre en français eut un certain succès et fut réédité dès l’année suivante. Encouragé par ce bon début, Paul Wenz entreprit alors l’écriture d’une œuvre plus ambitieuse, confiant à Gide dans une lettre du 16 novembre 1912 qu’il s’agirait peut-être d’un roman, même s’il craignait que son français « ne sente terriblement l’eucalyptus ou la menthe ». Ce fut bien un roman, L’Homme du soleil couchant, mais la Première Guerre Mondiale en repoussa la parution à 1923. Resté en France durant toute la durée du conflit, Paul Wenz collabora à la Croix Rouge avant d’être envoyé à Londres comme officier de liaison. C’est là que sa relation avec Gide atteint probablement son apogée puisque ce dernier, précisément en train de découvrir la langue anglaise, était curieux de tout ce qui avait trait à la vie littéraire locale et multipliait les contacts sur place (on sait qu’il fit un voyage en Angleterre en 1918 avec Marc Allégret). Par l’entremise de Gide, Wenz rencontra ainsi Joseph Conrad, Arnold Bennett et John Galsworthy.

Dès 1919, ce fut le retour en Australie, tandis qu’en France paraissaient Au pays de leurs pères, écrit durant la guerre, et, peu après, L’Homme du soleil couchant. Ce dernier livre, adoptant une trame semblable à celle de Diary of a New Chum, montre un jeune Anglais que l’amour a poussé à la poursuite d’une femme en Australie. Là, désespérant de la conquérir, il entame une improbable carrière de « new chum », alternant les petits « jobs » avant de se lancer à la recherche de l’or. À parler franchement, c’est un roman plutôt médiocre et languissant qui n’a pour seule valeur que l’atmosphère qu’il parvient à rendre. En effet, comme dans ses nouvelles, Wenz exploite les particularismes et mœurs de l’Australie avec un certain talent : solitude des espaces, menaces de la nature (feux, serpents, sécheresse…) et folies humaines en sont les composantes. La fièvre de l’or, par exemple, est fort bien restituée :
« Le reste de la soirée se passa à raconter des histoires de découvertes d’or : chacun avait la sienne à dire. On cita les hasards étranges qui montrèrent de l’or dans un trou de lapin ; dans les incisives d’un mouton qui avait brouté là où plus tard il y eut un champ d’or. On rappela l’or qu’on avait trouvé dans une rue de Ballarat, dans une brique d’une maison de Bendigo. Chacun s’en fut coucher, la tête tournée par tous ces récits de fortunes faites en se baissant. »

Isolé à l’autre bout du monde, Wenz ne tarda pas à perdre contact avec son puissant allié de la NRF. Il faut dire que de son côté, André Gide ne se faisait plus beaucoup d’illusions sur les qualités littéraires de son ami qui continuait inlassablement à lui envoyer ses manuscrits. Sans jamais rompre avec lui, Gide exprima ses doutes et tenta de le conseiller avant d’espacer plus longuement ses réponses. D’après Michaël Tilby, auteur d’un article assez cruel dans Le Bulletin des Amis d’André Gide (n°129, janvier 2001), il ne savait comment se débarrasser de cet encombrant ami dont Rivière et Gallimard avaient condamné les œuvres sans appel. Abandonné par eux, Wenz fut dès lors moins productif pendant plusieurs années, avant de publier en 1929 Le Jardin des Coraux et surtout L’Écharde en 1931. S’il y a bien un roman de Wenz à lire, c’est peut-être celui-ci, son dernier : pour une fois, l’intrigue est bien construite, l’écriture est agréable et le charme des descriptions du bush australien toujours là. Racontant l’arrivée d’une « house-keeper » belle et ambitieuse au sein d’une ferme tenue par trois célibataires, ce roman décrit l’évolution d’une jalousie qui, comme une écharde, poursuivra toute sa vie le héros qui en est victime. Si l’on peut déplorer tout au plus quelques précipitations dans le déroulement du récit, il y a là un beau roman.
Ce devait être son chant du cygne. Après un dernier voyage en France en 1938-1939, Paul Wenz rentra à Forbes où il mourut d’une fièvre subite le 23 août 1939, à l’âge de soixante-dix ans.

La question s’est posée de savoir si Paul Wenz doit être considéré comme un écrivain français ou australien. Contrairement à d’autres cas célèbres, aucun des deux pays concernés n’a jamais vraiment cherché à se disputer sa nationalité. Il est par ailleurs faux de dire, comme on peut hélas le lire sur Internet, qu’il est un « classique » en Australie. Toutes les librairies que nous avons pu visiter à Melbourne ou à Sydney sont vides de la moindre œuvre de Paul Wenz. La colossale Histoire de la littérature australienne que nous avons consultée se paie le luxe de ne pas même mentionner cet auteur. Rien toutefois de très étonnant lorsque l’on sait que Wenz écrivit toute son œuvre, sauf un livre et quelques nouvelles, en langue française et à destination du public français.
S’il reste assurément un écrivain amateur par le ton convenu de ses récits et l’écriture trop classiquement appliquée qu’il y emploie, ses livres n’en restent pas moins fort instructifs sur toute une époque de l’Australie. La vie du bush, ses métiers (les « boundary riders », « swaggies » et tondeurs des stations), les Noëls fêtés par 35°c, la ruée vers l’or, la sécheresse et les feux, tout ce folklore inconnu pour les lecteurs français est retracé dans son œuvre. Unique écrivain français en son domaine, il apparaît donc comme un lecture nécessaire sinon indispensable pour tout Français curieux de littérature qui passe en Australie.

Mais laissons à André Gide le soin de conclure par ce beau portrait qu’il fit de Paul Wenz :
« Je contemple avec admiration ce colosse superbe, sous qui tous les fauteuils semblent plier. Son visage puissant exprime une énergie calme et douce ; il est beau tout entier. (…) Il parle de Java, de Pékin, des silences profonds dans les forêts de Nouvelle-Zélande ; et, dans l’île du Pacifique, de la tombe de Stevenson. Il parle de sa ferme aux pacages immenses où des eucalyptus géants se dressent, isolés, arbres abandonnés, en ruines, dont l’intérieur pourri forme cheminée jusqu’au ciel ; pour fêter l’arrivée d’un ami on en sacrifie quelques-uns qu’on allume ; il parle de la sauvage étrangeté, dans la nuit vaste, de ces torches immenses. Il m’invite à l’aller retrouver là-bas. »

Lucien JUDE

NB : En France, les éditions de La Petite Maison ont réédité la plupart de ses livres à la fin des années 1980. Il y a peu, L’Écharde a reparu aux éditions Zulma (2010). En Australie, un petit club d’érudits franco-australiens entretient la mémoire de Paul Wenz, tout récemment encore en cherchant à sauver sa bibliothèque à Forbes.

* à l'origine occupants sans titre d'une terre de la couronne devenus peu à peu l'équivalent d'une sorte d'aristocratie terrienne (source P.W. dans L'Homme du soleil couchant).

Images : portrait de Paul Wenz par son frère en 1905 (source ici), Paul Wenz (à droite) et son "partner" Dobson fêtant l'achèvement de la maison de Nanima à Forbes, en 1898, avec une caisse de champagne Krug (source ici), photographie de Paul Wenz et Jack London à Sydney vers 1906 (source ici), couverture de la NRF en mars 1911 mentionnant une note à propos de Sous la croix du Sud de Wenz (source ici), portrait de Paul Wenz par Paul Laurens (source ici), couverture de L'Écharde, réédité chez Zulma en 2010 (source ici), photo de Wenz sous un gumtree de Nanima (source ici).
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