En ce 10 mai de sinistre mémoire,
notre rubrique ne pouvait pas manquer d’honorer l’un des plus beaux exemples
d’incompétence et de crétinerie militaires, l’homme qui passe encore
aujourd’hui pour le modèle né de la ganache : Maurice Gamelin (1872-1958).
De fait, son nom est pour
toujours associé à la plus grande défaite militaire française depuis Waterloo, disons même depuis Azincourt, défaite qui commença il y a exactement 70 ans
aujourd’hui.
Saint-cyrien, excellent élève,
considéré très vite comme un remarquable penseur militaire, tout prédestinait
Gamelin au rôle de ganache. Second du maréchal Joffre dont nous avons déjà raconté les glorieux états de
service, notre homme avait de qui tenir. À ce titre, il doit partager la gloire
de La Marne comme celle des
ingénieuses manœuvres qui coûtèrent la vie à tant de poilus. Mais Gamelin
acquit pourtant une réputation d’humaniste en se montrant soucieux d’économiser
la vie de ses hommes, mode qu’il adopta à la suite de Pétain, montrant, en ce domaine au moins, un indéniable
sens tactique. C’est cette saine doctrine qui malgré tout le perdra, ainsi que
nous allons le voir.
Au début des années 1920, bardé
de sa réputation de « chef prudent », unanimement acclamé pour ses
lumières, le brave Gamelin est considéré comme l’oracle de l’armée française.
Après avoir été promu à un rythme régulier tout au long de
l’entre-deux-guerres, il se retrouve inspecteur général des armées en 1935, fonction qu'il cumule avec celle de chef d'état-major des armées. Il
ne tarde pas à montrer l’étendue de sa science puisque c’est à l’application de
son fameux principe de prudence que l’on doit les premières capitulations :
1936, c’est la remilitarisation de la Ruhr
par l’Allemagne nazie sans que la France ne proteste autrement que par la voix
de la très redoutable SDN. 1938,
c’est la trahison par la France de ses engagements avec la Tchécoslovaquie et le traité de Munich qu’il est devenu commun d’appeler
« honteux » aujourd’hui. Ces deux premières débâcles ne choquèrent
pas outre mesure. Elles illustraient pourtant à merveille le vers qui valut à
Gamelin le surnom de Baudelaire
: « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ».
Après
ces retentissants succès bâtis pour préserver la paix, la guerre éclate en
septembre 1939. Que fait celui que les Anglais appellent affectueusement
« notre Gamelin » ? Suivant la très respectable et très
traditionnelle méthode du Quai d’Orsay, il ne bouge pas. Une offensive commencée dans la Sarre montre bien que l’Allemagne nazie est vulnérable,
toute la Wehrmacht étant alors
occupée à écraser la Pologne.
Mais effrayé par tant de témérité (incursion d’au moins quinze kilomètres en
territoire ennemi, pensez-vous !), Gamelin ordonne de cesser l’offensive.
Il a beaucoup mieux à faire puisqu’il se charge de bombarder l’Allemagne avec…
des tracts. Guerre psychologique.
La
« drôle de guerre » s’installe, qui plonge dans l’inaction la France
et l’Angleterre. Ainsi que le raconte Rebatet dans Les Décombres :
« Toute la vie, les usines, les armées, les flottes, les parlements, les résolutions inébranlables de deux énormes empires, leurs millions de soldats, leurs milliards chaque jour engloutis, aboutissaient à des patrouilles de quinze hommes rampant entre deux buissons pour ne pas prendre un fantassin allemand. On disait même que Gamelin, pour remplir ses loisirs, prescrivait de sa main le détail de ces expéditions. »
Après
plusieurs mois de cette stratégie bien française, les Allemands décident de
passer aux choses sérieuses et attaquent. Le généralissime est aperçu le 10
mai 1940 en train de siffloter dans
les couloirs de son GQG de Vincennes… La confiance règne. Sûr de son affaire, il lance immédiatement ses
unités à la rencontre de l’ennemi, là-haut, quelque part en Belgique. Pendant ce temps, les panzers traversent les Ardennes sans coup férir et coupent l’armée en deux. Guerre
stratégique.
Le
16 mai au soir, Gamelin peut annoncer au chef du gouvernement, Paul Reynaud, que « l’armée française est battue ». Six
jours seulement, une belle leçon de réalisme ! Il est bien tard pour se
rendre compte que ce « Gamelin, avec ses yeux de faïence vide, sa
dégaine de chef de bureau était pitoyablement falot » (Rebatet). L’effroi
que provoque la percée allemande est dévastateur : les grands génies de
l’École de Guerre ne comprennent pas comment les Boches ont pu être si mufles
en ne livrant pas « une guerre classique ». L’armée paniquée entame
une retraite historique jusqu’aux Pyrénées poursuivie par des civils
légitimement inquiets de voir la « meilleure armée du monde »
s’enfuir aussi vite.
Le général Gamelin est remercié
le 19 mai, remplacé par Weygand qui
parachèvera son œuvre avec un talent digne de l’élite militaire française, bien
que nettement inférieur au héros du jour.
L’ex-généralissime est quant à
lui arrêté par le gouvernement de Vichy qui souhaite le juger avec tous les « responsables de la défaite ».
Il comparaît en 1941 devant la Cour de Riom où il ne prononce pas une parole, fidèle
représentant de la Grande Muette. « Déporté » en Allemagne, il est
logé avec Blum et d’autres
personnalités dans une confortable baraque qui jouxte le camp de
Buchenwald. Les Américains se chargeront
de libérer ce grand homme.
Rentré en France, le général
Gamelin se mit à l’œuvre pour tenter une autoréhabilitation de grande
envergure. Il rédigea trois épais volumes comiquement réunis sous le titre Servir, et, faute d’être très
convaincant, prit une retraite définitive. Celui qui eut sous ses ordres la
seule armée capable d’empêcher le délire criminel de l’Allemagne nazie mourut
sans remords à 86 ans.
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