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lundi 10 mai 2010

Ganache du mois : Gamelin

En ce 10 mai de sinistre mémoire, notre rubrique ne pouvait pas manquer d’honorer l’un des plus beaux exemples d’incompétence et de crétinerie militaires, l’homme qui passe encore aujourd’hui pour le modèle né de la ganache : Maurice Gamelin (1872-1958).
De fait, son nom est pour toujours associé à la plus grande défaite militaire française depuis Waterloo, disons même depuis Azincourt, défaite qui commença il y a exactement 70 ans aujourd’hui.
Saint-cyrien, excellent élève, considéré très vite comme un remarquable penseur militaire, tout prédestinait Gamelin au rôle de ganache. Second du maréchal Joffre dont nous avons déjà raconté les glorieux états de service, notre homme avait de qui tenir. À ce titre, il doit partager la gloire de La Marne comme celle des ingénieuses manœuvres qui coûtèrent la vie à tant de poilus. Mais Gamelin acquit pourtant une réputation d’humaniste en se montrant soucieux d’économiser la vie de ses hommes, mode qu’il adopta à la suite de Pétain, montrant, en ce domaine au moins, un indéniable sens tactique. C’est cette saine doctrine qui malgré tout le perdra, ainsi que nous allons le voir.
Au début des années 1920, bardé de sa réputation de « chef prudent », unanimement acclamé pour ses lumières, le brave Gamelin est considéré comme l’oracle de l’armée française. Après avoir été promu à un rythme régulier tout au long de l’entre-deux-guerres, il se retrouve inspecteur général des armées en 1935, fonction qu'il cumule avec celle de chef d'état-major des armées. Il ne tarde pas à montrer l’étendue de sa science puisque c’est à l’application de son fameux principe de prudence que l’on doit les premières capitulations : 1936, c’est la remilitarisation de la Ruhr par l’Allemagne nazie sans que la France ne proteste autrement que par la voix de la très redoutable SDN. 1938, c’est la trahison par la France de ses engagements avec la Tchécoslovaquie et le traité de Munich qu’il est devenu commun d’appeler « honteux » aujourd’hui. Ces deux premières débâcles ne choquèrent pas outre mesure. Elles illustraient pourtant à merveille le vers qui valut à Gamelin le surnom de Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ».
Après ces retentissants succès bâtis pour préserver la paix, la guerre éclate en septembre 1939. Que fait celui que les Anglais appellent affectueusement « notre Gamelin » ? Suivant la très respectable et très traditionnelle méthode du Quai d’Orsay, il ne bouge pas. Une offensive commencée dans la Sarre montre bien que l’Allemagne nazie est vulnérable, toute la Wehrmacht étant alors occupée à écraser la Pologne. Mais effrayé par tant de témérité (incursion d’au moins quinze kilomètres en territoire ennemi, pensez-vous !), Gamelin ordonne de cesser l’offensive. Il a beaucoup mieux à faire puisqu’il se charge de bombarder l’Allemagne avec… des tracts. Guerre psychologique.
La « drôle de guerre » s’installe, qui plonge dans l’inaction la France et l’Angleterre. Ainsi que le raconte Rebatet dans Les Décombres 
« Toute la vie, les usines, les armées, les flottes, les parlements, les résolutions inébranlables de deux énormes empires, leurs millions de soldats, leurs milliards chaque jour engloutis, aboutissaient à des patrouilles de quinze hommes rampant entre deux buissons pour ne pas prendre un fantassin allemand. On disait même que Gamelin, pour remplir ses loisirs, prescrivait de sa main le détail de ces expéditions. »
Après plusieurs mois de cette stratégie bien française, les Allemands décident de passer aux choses sérieuses et attaquent. Le généralissime est aperçu le 10 mai 1940 en train de siffloter dans les couloirs de son GQG de Vincennes… La confiance règne. Sûr de son affaire, il lance immédiatement ses unités à la rencontre de l’ennemi, là-haut, quelque part en Belgique. Pendant ce temps, les panzers traversent les Ardennes sans coup férir et coupent l’armée en deux. Guerre stratégique.
Le 16 mai au soir, Gamelin peut annoncer au chef du gouvernement, Paul Reynaud, que « l’armée française est battue ». Six jours seulement, une belle leçon de réalisme ! Il est bien tard pour se rendre compte que ce « Gamelin, avec ses yeux de faïence vide, sa dégaine de chef de bureau était pitoyablement falot » (Rebatet). L’effroi que provoque la percée allemande est dévastateur : les grands génies de l’École de Guerre ne comprennent pas comment les Boches ont pu être si mufles en ne livrant pas « une guerre classique ». L’armée paniquée entame une retraite historique jusqu’aux Pyrénées poursuivie par des civils légitimement inquiets de voir la « meilleure armée du monde » s’enfuir aussi vite.

Le général Gamelin est remercié le 19 mai, remplacé par Weygand qui parachèvera son œuvre avec un talent digne de l’élite militaire française, bien que nettement inférieur au héros du jour.
L’ex-généralissime est quant à lui arrêté par le gouvernement de Vichy qui souhaite le juger avec tous les « responsables de la défaite ». Il comparaît en 1941 devant la Cour de Riom où il ne prononce pas une parole, fidèle représentant de la Grande Muette. « Déporté » en Allemagne, il est logé avec Blum et d’autres personnalités dans une confortable baraque qui jouxte le camp de Buchenwald. Les Américains se chargeront de libérer ce grand homme.
Rentré en France, le général Gamelin se mit à l’œuvre pour tenter une autoréhabilitation de grande envergure. Il rédigea trois épais volumes comiquement réunis sous le titre Servir, et, faute d’être très convaincant, prit une retraite définitive. Celui qui eut sous ses ordres la seule armée capable d’empêcher le délire criminel de l’Allemagne nazie mourut sans remords à 86 ans.

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Images : photo du général Gamelin (source ici), portrait fantaisiste du même en tenue de combat de la Première Guerre Mondiale (source ici), Gamelin méditant un coup fumant à sa table de travail (source ici), brochure à la gloire du général parue juste avant la débâcle (source ici).
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vendredi 16 avril 2010

Ganache du mois : Nivelle

"En avril ne te découvre pas d’un fil". Tel est le simple dicton qu’aurait dû méditer le général Nivelle (1856-1924) avant de lancer sa désastreuse offensive du chemin des Dames, le 16 avril 1917. Mais celui qu’on surnomma à juste titre "le boucher" n’était pas une ganache à moitié : obstiné dans son erreur, il parvint en quelques semaines à décimer ses armées dans ce que Céline qualifia d’"abattoir international en délire", provoquant une vague de mutineries sans précédent dans les annales de l’histoire militaire française. Un pareil phénomène mérite qu’on lui consacre quelques mots.

Né à Tulle en 1856, Robert Georges Nivelle fut un petit génie comme la plupart des ganaches de notre illustre armée. Polytechnicien, bilingue (sa mère était anglaise), artilleur de formation, il fit partie du corps expéditionnaire qui combattit en Chine la révolte des Boxers (1900), puis partit servir aux colonies d’Afrique, passage obligé à cette époque. Le brave homme était colonel quand éclata la première guerre mondiale. Sa belle conduite dans les combats d’août et septembre 1914 lui valut d’être remarqué, essentiellement en raison de sa qualité d’artilleur. Il fut promu général en même temps que Pétain à qui il succéda pour conduire la bataille de Verdun, en avril 1916. C’est là que sa gloire éphémère allait naître.

Nivelle fut en effet nommé parce qu’on avait confiance en sa rage de vaincre ; l’homme était réputé être un chaud partisan de l’attaque, mais "technicienne" s’il vous plaît. En compagnie du général Mangin, son fidèle second, lui aussi "connu pour son ardeur offensive" (dixit Pierre Miquel), il déclencha à Verdun quelques contre-offensives infructueuses et meurtrières en guise de préambule. Il faut dire que Nivelle montrait peu de scrupules à sacrifier ses troupes tant qu’il pensait entrevoir une espérance de victoire. Comme malheureusement il croyait fermement à la victoire, les offensives se succédaient… Elles finirent malgré tout par payer puisque le fort de Douaumont fut repris en octobre 1916, et du même coup "gagnée" la bataille de Verdun. Le retentissement de cette victoire fit de cette ganache le héros du gouvernement, gouvernement qui s’empressa de le nommer généralissime en lieu et place du vieux Joffre poussé à la retraite. Tout le monde se persuadait alors qu’une offensive décisive pourrait terminer la guerre. Qui mieux que Nivelle pour en assurer la tâche ?
Celui-ci fanfaronnait, vieille manie des officiers français : "Nous romprons le front allemand quand nous le voudrons". Le lieu est choisi, ce sera le Chemin des Dames, une position imprenable où les Allemands sont établis dans des cavernes et souterrains à l’abri de tout bombardement. La stratégie de percement envisagée sur ce point très peu vulnérable laisse rêveur. Elle scandalisa le général Lyautey lorsqu’il en prit connaissance, qui s’écria : "C’est un plan digne de la grande duchesse de Gérolstein !". Pétain émit de sérieuses réserves à son tour. Mais la confiance régnait chez Nivelle et ses sbires.

Le 16 avril 1917, l’offensive est lancée. Après une préparation d’artillerie à la hauteur de l’événement mais à l’efficacité aussi nulle que lors de la bataille de la Somme, les troupes d’assaut montent à l’attaque. Elles sont aussitôt anéanties par les mitrailleuses allemandes et les meilleures unités ne parviennent qu’à grande peine sur leurs objectifs, pour les abandonner presque aussitôt. Mangin lui-même est contraint de limiter son offensive. Les pertes sont effroyables ; en interdisant tout recul, Nivelle condamne des milliers de soldats. Les blessés ne peuvent pas être transportés sur l’arrière, ils périssent faute de soins sur les pentes des plateaux de Craonne et de Californie, devant la ferme Heurtebise… Bien ennuyé de voir échouer son attaque (si technicienne pourtant), Nivelle persiste durant plusieurs jours ce qui amplifie l’hécatombe à défaut de faire avancer qui que ce soit d’un seul kilomètre. Sa complète négligence de la résistance des lignes allemandes a mené à la catastrophe. Il  démissionne le 15 mai après avoir été sommé de partir. Du 16 avril au 10 mai, les pertes officielles, donc minorées, se chiffrent à 139 589 hommes.

Le général Nivelle, responsable de cet immense massacre, n’est évidemment pas jugé pour ses crimes. Une commission d’enquête le dédouane, attribuant l’échec de l’offensive aux hasards de la guerre, soulignant surtout le rôle du pouvoir politique qui l’avait poussé à agir. Sa disgrâce se limite à un exil forcé en Algérie, à la tête des forces armées d’Afrique du Nord. Dieu Merci, il retrouve vite les honneurs, d’abord avec un poste au Conseil supérieur de la guerre, puis avec quelques décorations supplémentaires pour orner son splendide uniforme. Comme de juste, il meurt dans son lit, en 1924, à l’âge de 67 ans. Bien jeune pour une ganache. L’excès de bonne chère, sans doute.

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Images : célèbre photo de Nivelle (source ici), portrait plus posé du général (source ici), "le général Nivelle niveleur", dessin du Rire en 1917 (source ici), photo du cimetière de Craonnelle, près du Chemin des Dames (source ici), belle photo de notre ganache pour conclure (source ici).
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mercredi 31 mars 2010

Ganache du mois : Weygand

Il y a parfois des signes qui ne trompent pas. Le général Maxime Weygand, dont la naissance de père et mère inconnus a toujours suscité les plus folles hypothèses — il serait le fils adultérin de l’impératrice Charlotte, épouse du malheureux empereur Maximilien mort au Mexique — et sur le compte duquel on est allé jusqu’à supposer qu’il était le descendant de Napoléon Ier, le général Weygand, donc, fut déclaré à l’état civil comme né le 21 janvier 1867 à Bruxelles, boulevard de Waterloo. Quel plus funeste signe pour un futur généralissime des armées françaises ?
Entré à Saint-Cyr comme "élève étranger", le jeune Maxime obtient la nationalité française en 1888 grâce à la reconnaissance d’un dénommé François Weygand qui, faute d’être son père, même spirituel, lui donne au moins un nom et une patrie. Ses qualités d’officier lui valent d’être nommé lieutenant-colonel de hussards peu avant le début de la Première Guerre mondiale. C’est à la suite des limogeages en série opérés par cette vieille baderne de Joffre que Maxime Weygand accède au titre de colonel, avant d’obtenir en 1916 le grade de général. Il entre alors à l’état major du général Foch dont la gloire ne doit pas faire oublier qu’il fut à ses heures un impitoyable partisan de l’offensive à tout prix, avec toutes les conséquences que cela implique. Très vite, Weygand devient l’âme damnée du futur maréchal et l’accession au poste de généralissime des armées alliées de ce dernier le propulse sur le devant de la scène, notamment lors des négociations pour l’armistice en 1918. La brusque célébrité de Weygand ne doit donc rien à son intrépide courage à la tête des troupes…
En 1920, il est envoyé en Pologne pour venir en aide à Pilsudski dont les troupes se débandent devant l’armée rouge de Trotski. Dès son arrivée, la situation se rétablit miraculeusement avec la bataille de Varsovie. Mais les Polonais ne reconnaissent pas lui devoir quoi que ce soit. Et le rôle de Weygand reste une fois de plus secondaire…
Chef d’état-major général de l’armée en 1930, notre homme succède à Joffre au club des ganaches, puisqu’il entre à l’Académie française le 11 juin 1931. Ses mises en garde contre le réarmement de l’Allemagne nazie ne doivent pas faire oublier qu’en juillet 1939, il déclare avec la tranquille assurance des grands stratèges : 
« Je crois que l’armée française a une valeur plus grande qu’à aucun moment de son histoire. Elle possède un matériel de première qualité, des fortifications de premier ordre, un moral excellent et un Haut-Commandement remarquable. Personne chez nous ne désire la guerre, mais j’affirme que si on nous oblige à gagner une nouvelle victoire, nous la gagnerons. »
Justement la guerre éclate. Et dès le 19 mai 1940, lorsque la percée allemande est devenue inéluctable, on rappelle à grands cris Weygand, 73 ans, qui se trouve alors en Syrie où il a reçu le commandement des troupes françaises du Moyen-Orient. Reconnaissons honnêtement qu’il est déjà trop tard pour réparer le désastre enclenché par son prédécesseur, le misérable Gamelin dont nous reparlerons bientôt. Mais faut-il pour autant oublier le rôle que tient Weygand dans cette historique débâcle ? Tandis que les panzers allemands font la course sur les routes de France grand ouvertes, que le Luftwaffe bombarde à qui mieux mieux les civils et les soldats en déroute, le général Weygand se charge de signer une importante instruction sur le tir au fusil contre les chars dans laquelle il explique sans rire que le fusil Lebel constitue une arme redoutable pour venir à bout d’un panzer. Une fois de plus, notre général en chef a une guerre de retard…
Début juin, après avoir pontifié une dernière fois — « La bataille de France est commencée. […] Accrochez-vous au sol. Ne regardez qu’en avant. En arrière, le commandement a pris ses dispositions pour vous soutenir » — Weygand fait pression auprès du chef du gouvernement Reynaud pour obtenir un armistice plutôt qu’une capitulation qui déshonorerait l’armée (mais comment était-ce encore possible ? se dit-on). Il est récompensé de ses efforts par un poste de ministre de la Défense nationale au gouvernement de Vichy. Puis, expédié en Algérie, il s’occupe d’y appliquer avec zèle les lois raciales, ce qui n’a finalement rien de surprenant de la part d’un ancien antidreyfusard (il signa en son temps la souscription en faveur de la veuve du colonel Henry, l’auteur du « faux patriotique »). Pour autant, cette ganache trouve le moyen de se brouiller avec tout le monde, Anglais comme Allemands, tant il s’imagine que la France a encore une importance de premier plan dans la guerre. Son cas est momentanément réglé lorsque les Allemands le font prisonnier après l’occupation de la zone libre en novembre 1942. Mais libéré en 1945, il passe devant la Haute-Cour de justice où il bénéficie  d’un non-lieu malgré les sévères accusations qui pèsent sur lui. Le général Weygand n’est pas plus inquiété pour son siège à l’Académie, alors même que Maurras ou Pétain en ont été chassés. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à relever qu’il meurt en 1965, à l’âge de 98 ans, après une paisible retraite passée à écrire ses mémoires et à défendre l’honneur du maréchal Pétain.

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Images : le général Weygand dans toute sa splendeur (source ici) et en peinture (source ici). Une du Figaro du 20 mai 1940 annonçant l'entrée en fonction du général Weygand à la tête des armées (source Gallica).
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lundi 30 novembre 2009

Ganache du mois : Réveilhac

Le 11 novembre dernier, France 2 diffusait le téléfilm Blanche Maupas retraçant le combat que mena cette veuve pour la réhabilitation de son mari, Théophile Maupas, caporal fusillé en 1915 à la suite de sa condamnation à mort par un conseil de guerre. Cette exécution « pour l’exemple », une parmi tant d’autres au cours de la Grande guerre, fut le fait d’un homme, le général Réveilhac, une fameuse ganache dont nous allons voir la belle vie.
Né en 1851 à Aurillac, Géraud François Gustave Réveilhac a fait toute sa carrière dans l’armée : passé par l’École spéciale militaire, il est sous-lieutenant en août 1870. Prisonnier des Prussiens en décembre de cette année, libéré dès le 8 janvier, il peut participer à la répression de l’insurrection communaliste de Limoges au mois d’avril 1871, un excellent point pour qui aspire aux sommets de la ganacherie ! D’ailleurs, Réveilhac récolte les éloges de ses supérieurs qui n’hésitent pas à voir en lui un « officier d’avenir ». Cette pluie de compliments dont son dossier militaire fait état n’empêche pas quelques cocasses punitions pour des faits bénins qui n’en révèlent pas moins ses immenses talents : 2 jours d’arrêts pour n’avoir pas tenu compte des instructions données, 4 jours d’arrêts pour avoir « exagéré le chargement de ses mulets » empêchant le convoi régimentaire de prendre sa place dans la colonne de marche, 4 jours d’arrêts pour un « retard considérable dans l’instruction de sa compagnie », etc…
Régulièrement promu au cours des années, il part en Indochine en 1889 où il commande une compagnie. Là-bas, son supérieur note déjà à son propos: « commandement ferme, caractère un peu ombrageux, s’entête souvent sur une idée mais toujours discipliné ». Fait général de brigade en 1904, Réveilhac s’apprête à prendre sa retraite en 1914 lorsque la guerre éclate… Il a alors 63 ans et la patrie va hélas bénéficier de ses lumières.
La valse des généraux opérée par le bon Joffre permet à Réveilhac d’être promu général de division à titre temporaire le 6 octobre 1914. Il reçoit alors le commandement de la 60e division d’infanterie de la IVe armée et ne tarde pas à montrer l’étendue de ses talents au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire de Souain ».

Le 7 mars 1915, le général Réveilhac donne l’ordre d’attaquer le village de Souain. Déjà démoralisée par une succession de combats aussi meurtriers qu’infructueux, une compagnie du 336e régiment d’infanterie refuse de monter à l’assaut après avoir encaissé un bombardement de sa propre artillerie, comme si souvent incapable de viser juste. Il est évident que l’attaque est vouée à l’échec tant le terrain est défavorable et les soldats font preuve du plus parfait bon sens en désobéissant. Mais cette ganache de Réveilhac s’entête (on l’avait dit !) et, faute d’être obéi, ordonne de tirer délibérément sur la tranchée pour en faire sortir les malheureux poilus : une idée de génie qui rappelle les excellents principes de l’armée soviétique. Cet ordre est pourtant miraculeusement refusé par le colonel commandant l’artillerie qui estime peut-être avoir déjà suffisamment bombardé par erreur. Réveilhac, furieux, réclame des sanctions contre les « lâches » et obtient qu’une trentaine d’hommes soient déférés devant un conseil de guerre avec ce motif digne de la presse cocardière d’alors : « refus de bondir hors des tranchées » (ça ne s’invente pas). C’est ce conseil de guerre qui, truqué de bout en bout, condamne quatre caporaux pour « faire des exemples ». Théophile Maupas, instituteur, soldat exemplaire, est du lot. Son épouse ne parviendra à le réhabiliter que vingt ans plus tard…
En attendant, notre brave Réveilhac continue d’exercer son commandement avec tout le savoir-faire qu’on lui connaît. Tout va très bien pour lui jusqu’au mois de février 1916 où l’état major, qui se pose enfin quelques questions au sujet de ce grand stratège, le relève de ses fonctions. Une lettre confidentielle du général Joffre est assez explicite là-dessus : « cet officier général […] paraît être arrivé à la limite de ses capacités physiques et intellectuelles ». On ne saurait mieux dire.
Cependant, Réveilhac n’est nullement destitué. « Contraint » à un congé de trois mois, il reçoit à son retour le commandement d’une section de réserve où il termine tranquillement la guerre. Bien mieux, on juge nécessaire de le décorer pour ses hauts faits et le voilà grand officier de la Légion d’honneur ! Sa citation est quant à elle un modèle d’élégance : « officier général de haute valeur, possédant de brillants états de service ; a fait preuve depuis le début de la campagne, dans le commandement d’une division, des meilleures qualités militaires ».
La retraite paisible de cette ganache n’est troublée que par le scandale que provoque la révélation de l’affaire des caporaux de Souain, en 1921. Sa conduite ayant été dénoncée jusque dans la presse militaire, le général daigne prendre sa plume pour écrire une longue lettre de justification dans laquelle il nie les « ordres fantaisistes » qu’on lui prête, se retranche derrière ceux de l’état-major, tout en accablant avec beaucoup de classe les hommes du 336e régiment, dont le refus d’obéissance aurait selon lui entraîné la mort de leurs camarades du 201e régiment partis bravement à l’assaut : « Hélas ! On semble les avoir oubliés pour réserver à d’autres toute la pitié, peut-être au détriment de la justice ! » écrit-il dans sa pathétique conclusion (notez le « peut-être » qui laisse entendre que le conseil de guerre a pu se tromper…). Cette missive est censurée par le ministre de la guerre, Louis Barthou, qui s’en explique sans ambages dans une lettre de refus : « il ne me paraît pas opportun de publier cette réponse qui alimenterait fâcheusement la notoriété déjà trop grande donnée à cette affaire ». L’armée tente comme elle peut d’étouffer le scandale.
Pendant que la veuve du caporal Maupas lutte pour la réhabilitation de son mari et des trois autres caporaux fusillés, le général Réveilhac n’est évidemment pas poursuivi en dépit de toutes les révélations évoquées. À Nantes, il achève ses jours en toute quiétude et, conformément au code des ganaches, c’est dans son lit qu’il meurt le 26 février 1937. À 86 ans.

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Source : dossier militaire du général Réveilhac (SHAT, Vincennes).
Images : général Réveilhac, on distingue son extraordinaire moustache (source ici), articles de L’Humanité des 20 et 22 mai 1921 (source Gallica).
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lundi 12 octobre 2009

Ganache du mois : Joffre

« Les diplomates les nomment impoliment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la France. Ils sont toujours là ; toujours prêts à gâcher les affaires publiques ou particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant de leur impuissance qu'ils nomment moeurs et probité. Ces espèces de Prix d'excellence sociaux infestent l'administration, l'armée, la magistrature, les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent le pays et constituent en quelque sorte dans le corps politique une lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes nomment les gens de talent, immoraux, ou fripons. Si ces fripons font payer leurs services, du moins ils servent ; tandis que ceux-là nuisent et sont respectés par la foule ; mais heureusement pour la France, la jeunesse élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches. »
Honoré de Balzac, La fille aux yeux d'or
Il est facile sans doute d’inaugurer cette rubrique par un pareil personnage. Mais, le maréchal Joffre (1852-1931) n’est-il pas l’une des plus belles ganaches fournies par l’armée française ? N’est-il pas l’exemple le plus vrai de ce que fut un chef militaire irresponsable ?
Comprenons-nous, car Joseph Joffre n’a tout de même pas été bombardé par hasard à la tête des armées en 1914. Si l’homme a bien eu quelques succès dans sa carrière, s’il a incontestablement été efficace en plusieurs batailles et si même, disons-le, sa ténacité a été pour quelque chose dans la victoire de la Marne, il n’en reste pas moins que son dédain des vies humaines, son retard accablant en stratégie militaire et les idées lumineuses qu’il tirait de ces deux premiers caractères ont coûté fort cher à la France. Ajoutons à cela que le brave homme est mort dans son lit à l’âge respectable de 78 ans, ce qui fait de lui une authentique ganache. De fait, le chef qui meurt au combat à la façon du général de Grandmaison a au moins cette excuse de rejoindre les milliers de malheureux qu’il a condamnés. En revanche, l'embusqué qui envoie ses hommes au petit bonheur comme s’il jouait aux soldats de plomb et se permet de surcroît de déclarer avec volubilité « Je les grignote », celui-là devrait être fusillé séance tenante et, ce vœu étant hélas bien chimérique, mérite pour le moins le titre de ganache.
Joffre, c’est donc l’homme qui limogea sans scrupule le général Lanrezac, vrai sauveur des armées françaises en déroute à la fin du mois d’août 1914. C’est celui qui remporta la bataille de la Marne en très grande partie grâce à l’erreur stratégique commise par les Allemands mais en retira toute la gloire. C’est celui qui envoya à la mort des dizaines de milliers d’hommes dans les délirantes offensives du « grignotage » (Champagne, 1915) qui n’ont jamais grignoté (plutôt dévoré) que nos propres armées. C’est enfin le responsable du fiasco de la Somme, fiasco tel qu’il lui coûta (enfin !) son poste de généralissime. Mais, sa mise à la retraite forcée fut loin d’être douloureuse : fait maréchal de France en 1916, élu à l’Académie française en 1918 (repaire de ganaches, il est vrai), en tournée mondiale au début des années 1920, « médaillé jusqu’aux couilles »[1] ainsi qu’il convient à un si haut gradé, il est mort paisiblement en 1931…
Le maréchal Joffre ne manquant pas d’humour, il aurait eu avant de mourir ces glorieuses paroles : « Je n’ai jamais fait de mal à personne ».
Les centaines de milliers de Poilus tués par sa faute apprécieront le trait.

KLÉBER

[1] L’expression est de Lucien Rebatet dans Les décombres (Denoël, 1942).

Image : le maréchal Joffre (source ici).
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