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lundi 30 novembre 2009

Ganache du mois : Réveilhac

Le 11 novembre dernier, France 2 diffusait le téléfilm Blanche Maupas retraçant le combat que mena cette veuve pour la réhabilitation de son mari, Théophile Maupas, caporal fusillé en 1915 à la suite de sa condamnation à mort par un conseil de guerre. Cette exécution « pour l’exemple », une parmi tant d’autres au cours de la Grande guerre, fut le fait d’un homme, le général Réveilhac, une fameuse ganache dont nous allons voir la belle vie.
Né en 1851 à Aurillac, Géraud François Gustave Réveilhac a fait toute sa carrière dans l’armée : passé par l’École spéciale militaire, il est sous-lieutenant en août 1870. Prisonnier des Prussiens en décembre de cette année, libéré dès le 8 janvier, il peut participer à la répression de l’insurrection communaliste de Limoges au mois d’avril 1871, un excellent point pour qui aspire aux sommets de la ganacherie ! D’ailleurs, Réveilhac récolte les éloges de ses supérieurs qui n’hésitent pas à voir en lui un « officier d’avenir ». Cette pluie de compliments dont son dossier militaire fait état n’empêche pas quelques cocasses punitions pour des faits bénins qui n’en révèlent pas moins ses immenses talents : 2 jours d’arrêts pour n’avoir pas tenu compte des instructions données, 4 jours d’arrêts pour avoir « exagéré le chargement de ses mulets » empêchant le convoi régimentaire de prendre sa place dans la colonne de marche, 4 jours d’arrêts pour un « retard considérable dans l’instruction de sa compagnie », etc…
Régulièrement promu au cours des années, il part en Indochine en 1889 où il commande une compagnie. Là-bas, son supérieur note déjà à son propos: « commandement ferme, caractère un peu ombrageux, s’entête souvent sur une idée mais toujours discipliné ». Fait général de brigade en 1904, Réveilhac s’apprête à prendre sa retraite en 1914 lorsque la guerre éclate… Il a alors 63 ans et la patrie va hélas bénéficier de ses lumières.
La valse des généraux opérée par le bon Joffre permet à Réveilhac d’être promu général de division à titre temporaire le 6 octobre 1914. Il reçoit alors le commandement de la 60e division d’infanterie de la IVe armée et ne tarde pas à montrer l’étendue de ses talents au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire de Souain ».

Le 7 mars 1915, le général Réveilhac donne l’ordre d’attaquer le village de Souain. Déjà démoralisée par une succession de combats aussi meurtriers qu’infructueux, une compagnie du 336e régiment d’infanterie refuse de monter à l’assaut après avoir encaissé un bombardement de sa propre artillerie, comme si souvent incapable de viser juste. Il est évident que l’attaque est vouée à l’échec tant le terrain est défavorable et les soldats font preuve du plus parfait bon sens en désobéissant. Mais cette ganache de Réveilhac s’entête (on l’avait dit !) et, faute d’être obéi, ordonne de tirer délibérément sur la tranchée pour en faire sortir les malheureux poilus : une idée de génie qui rappelle les excellents principes de l’armée soviétique. Cet ordre est pourtant miraculeusement refusé par le colonel commandant l’artillerie qui estime peut-être avoir déjà suffisamment bombardé par erreur. Réveilhac, furieux, réclame des sanctions contre les « lâches » et obtient qu’une trentaine d’hommes soient déférés devant un conseil de guerre avec ce motif digne de la presse cocardière d’alors : « refus de bondir hors des tranchées » (ça ne s’invente pas). C’est ce conseil de guerre qui, truqué de bout en bout, condamne quatre caporaux pour « faire des exemples ». Théophile Maupas, instituteur, soldat exemplaire, est du lot. Son épouse ne parviendra à le réhabiliter que vingt ans plus tard…
En attendant, notre brave Réveilhac continue d’exercer son commandement avec tout le savoir-faire qu’on lui connaît. Tout va très bien pour lui jusqu’au mois de février 1916 où l’état major, qui se pose enfin quelques questions au sujet de ce grand stratège, le relève de ses fonctions. Une lettre confidentielle du général Joffre est assez explicite là-dessus : « cet officier général […] paraît être arrivé à la limite de ses capacités physiques et intellectuelles ». On ne saurait mieux dire.
Cependant, Réveilhac n’est nullement destitué. « Contraint » à un congé de trois mois, il reçoit à son retour le commandement d’une section de réserve où il termine tranquillement la guerre. Bien mieux, on juge nécessaire de le décorer pour ses hauts faits et le voilà grand officier de la Légion d’honneur ! Sa citation est quant à elle un modèle d’élégance : « officier général de haute valeur, possédant de brillants états de service ; a fait preuve depuis le début de la campagne, dans le commandement d’une division, des meilleures qualités militaires ».
La retraite paisible de cette ganache n’est troublée que par le scandale que provoque la révélation de l’affaire des caporaux de Souain, en 1921. Sa conduite ayant été dénoncée jusque dans la presse militaire, le général daigne prendre sa plume pour écrire une longue lettre de justification dans laquelle il nie les « ordres fantaisistes » qu’on lui prête, se retranche derrière ceux de l’état-major, tout en accablant avec beaucoup de classe les hommes du 336e régiment, dont le refus d’obéissance aurait selon lui entraîné la mort de leurs camarades du 201e régiment partis bravement à l’assaut : « Hélas ! On semble les avoir oubliés pour réserver à d’autres toute la pitié, peut-être au détriment de la justice ! » écrit-il dans sa pathétique conclusion (notez le « peut-être » qui laisse entendre que le conseil de guerre a pu se tromper…). Cette missive est censurée par le ministre de la guerre, Louis Barthou, qui s’en explique sans ambages dans une lettre de refus : « il ne me paraît pas opportun de publier cette réponse qui alimenterait fâcheusement la notoriété déjà trop grande donnée à cette affaire ». L’armée tente comme elle peut d’étouffer le scandale.
Pendant que la veuve du caporal Maupas lutte pour la réhabilitation de son mari et des trois autres caporaux fusillés, le général Réveilhac n’est évidemment pas poursuivi en dépit de toutes les révélations évoquées. À Nantes, il achève ses jours en toute quiétude et, conformément au code des ganaches, c’est dans son lit qu’il meurt le 26 février 1937. À 86 ans.

KLÉBER

Source : dossier militaire du général Réveilhac (SHAT, Vincennes).
Images : général Réveilhac, on distingue son extraordinaire moustache (source ici), articles de L’Humanité des 20 et 22 mai 1921 (source Gallica).
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