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vendredi 24 décembre 2010

Noël chez les libraires

Cette période est comme toujours propice aux nouveautés dans le monde de l’édition : inédits, rééditions, compilations, viennent envahir les présentoirs. Par devoir et par altruisme (c’est Noël), les Septembriseurs vous signalent quelques-uns de ces livres, sans oublier d’en mentionner certains qui ont pu sortir plus tôt dans l’année. D’avance prévenons le lecteur qu’il sera beaucoup question de livres de poche, notre prédilection en ce domaine étant après tout des plus légitimes : pratique, relativement peu coûteux, bien présenté, le livre de poche l’emporte très souvent face aux austères éditions sur papier chic que d’anachroniques éditeurs continuent de répandre avec une largesse démesurée.

Les admirateurs de Stendhal peuvent enfin se féliciter de la sortie de son Journal en poche, chez folio, bien que le millier de pages qui le compose ne rende pas sa tenue très pratique (deux tomes eussent été souhaitables, mais folio a ses manies…). Quelques pinailleurs pourraient néanmoins déplorer le manque d’exhaustivité du texte. En effet, préfacée par Dominique Fernandez, cette édition d’Henri Martineau déjà publiée par la Pléiade (Œuvres intimes, 1955) représente ce que Victor Del Litto a appelé le Journal « élaboré » et couvre la période 1801-1823. Or, dans la version que ce dernier avait donné en 1981 à la Pléiade, le Journal « élaboré » était enrichi d’un Journal « reconstitué » (composé d’annotations, fragments et notes retrouvés dans les manuscrits et livres), au point de prolonger le Journal jusqu’à la mort de l’écrivain en 1842. Quoi qu’il en soit, cette première édition en poche reste des plus louables. En outre, comme le souligne Xavier Bourdenet, qui a supervisé ladite édition, cette version du Journal a le mérite d’être révisée puisque certains manuscrits jusqu’ici demeurés inaccessibles ont pu être consultés et de nombreuses erreurs de retranscriptions ainsi corrigées.

Plusieurs auteurs dont nous avons parlé sur ce blog ont connu cette année de nouvelles éditions en poche alors même qu’ils paraissaient rangés pour de bon au purgatoire. Tout d’abord, il s’agit évidemment de Paul Bourget dont Le disciple a été republié dans la collection Livre de poche avec une intéressante préface d’Antoine Compagnon. De son côté, Le désespéré de Léon Bloy est ressorti chez GF, tandis que La femme et le pantin de Pierre Louÿs a vu une double réédition en septembre, chez Livre de poche et folio. Toujours à la rentrée, le premier roman de Gabriel Chevallier, La peur, qui raconte son expérience de soldat lors de la Première Guerre Mondiale, a connu sa première réédition en poche depuis 1968 en grande partie grâce au Dilettante qui l’avait exhumé voici deux ans (livre de poche).
Un inédit de Malaparte est venu rejoindre les incontournables Kaputt et La peau en poche : Le compagnon de voyage, court récit écrit peu après la guerre qui narre, en 1943, le périple d’un soldat ramenant la dépouille de son lieutenant depuis le sud de l’Italie jusqu’à Naples. Sans être extraordinaire, ce livre devrait au moins satisfaire les amateurs de l’écrivain italien qui y retrouveront cette période immortalisée dans La peau : l’Italie de la débâcle.

En dehors des livres de poche, signalons la réédition des Poneys sauvages de Michel Déon dans une version légèrement remaniée par l’auteur (Gallimard, Nrf). Ce grand roman demeure des plus passionnants pour qui s’intéresse à l’histoire politique, plus précisément aux trente années qui s’écoulèrent entre 1940 et 1970 : Seconde Guerre Mondiale, guerre froide, décolonisation, les destins des cinq personnages principaux sont bringuebalés au gré de ces événements.
Un autre auteur qu’on aurait pu croire enterré et qui, à la réflexion, s’en sort à merveille si l’on en juge par le nombre de rééditions est Maurice Barrès. Considéré à juste titre comme l’un des plus éminents bourreurs de crâne du parti nationaliste, cet écrivain garde pour lui quelques bons romans (La colline inspirée entre autres) et des récits de voyage au charme désuet. Voici que ses Cahiers sont réédités dans une belle présentation en deux tomes aux Éditions des équateurs (tome 1, 1900-1911, avec une préface d’Antoine Compagnon (encore), sortie du tome 2 en janvier 2011).
Enfin, pour les inconditionnels de la Pléiade, rappelons que les œuvres complètes de Boris Vian sont désormais disponibles dans cette collection de luxe. La mode des « appareils critiques » dont on connaît bien les ravages explique pourquoi la mince œuvre romanesque de cet auteur nous vaut deux volumes entiers… Espérons que chacun y trouve son compte !

Lucien JUDE

Images : couverture du Journal de Stendhal (source ici), couverture du Compagnon de voyage de Malaparte (source ici), couverture de la nouvelle édition des Poneys sauvages de Déon (source ici).
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samedi 20 novembre 2010

Le procès de Paul Bourget

Pour le confort de lecture et afin d'éviter les répétitions, nous avons remplacé à quelques reprises le nom de Bourget par les diverses appellations imagées qu'utilise Bloy. Elles seront signalées par un astérisque.

Pourquoi et comment déteste-t-on Paul Bourget (1852-1935) ? C'est une question qu'on se pose un jour ou l'autre quand on s'intéresse à la littérature. Depuis Léon Bloy qui l'éreinte méchamment dans son Belluaire et porcher (1905) en le traitant d'eunuque, jusqu'à Céline qui, monologuant en 1957, s'attaque à son style, on ne compte plus les remarques assassines de la part des écrivains. Auteur presque oublié (si ce n'est cette extraordinairement longue notice wikipédia), et plus lu (malgré la réédition du Disciple cette année), Bourget fut pourtant à son époque prolifique et reconnu. 
Ainsi en 1915, André Gide vient lui rendre visite ; c'est la rencontre de deux grands, l'un a 63 ans (académicien depuis 20 ans), l'autre 46. Voici en quels termes Gide la relate dans son Journal :
« - Pour entrer ici, Monsieur Gide, m'a-t-il dit d'abord, vous n'aurez pas besoin de passer par la porte étroite.
Cela ne voulait proprement rien dire, mais marquait de la cordialité. Et, peu de temps après, il a trouvé moyen de faire allusion à mon Immoraliste ; […]
- Maintenant que nous voici seuls, apprenez-moi, Monsieur Gide, si votre immoraliste est ou n'est pas un pédéraste?
Et comme je reste un peu interloqué, il insiste :
- Je veux dire : un pédéraste pratiquant ?
- C'est sans doute plutôt un homosexuel qui s'ignore, répondis-je, comme si je n'en savais guère trop rien moi-même ; et j'ajoutais : je crois qu'ils sont nombreux.
Je pensais d'abord qu'il voulait ainsi me montrer qu'il avait lu mon livre, mais il tenait surtout à m'exposer ses théories :
- Il y a, commença-t-il, deux catégories de perversions : celle qui ressortissent du sadisme, et celles qui se rattachent au masochisme. Le sadique et le masochiste pour atteindre la volupté, ont recours l'un et l'autre à la cruauté ; mais l'un, etc. tandis que l'autre, etc.
- Rangez-vous les homosexuels dans l'un des deux genres ? demandais-je pour dire quelque chose.
- Nécessairement, reprit-il, car, ainsi que le fait observer Régis…[...] »
Cette anecdote montre à quel point les penchants de Bourget allaient vers les thèses plus que vers les romans. Or, le roman psychologique l'éloigne de la littérature et lui fait charrier, selon l'expression de Bloy: « les glaçons d'un pédantisme universitaire que la naïveté romantique de certains poètes avait cru défunt ». On imagine facilement le peu d'estime qu'il portait aux écrits de Gide (ce dernier traitera, en 1930, les lecteurs du fendeur de poils* de « bancs de sardines et de maquereaux « ), assenant sans cesse que les écrivains ont une responsabilité morale envers leurs lecteurs. 
À ce propos, Paul Bourget écrit dans la célèbre préface du Disciple, s'adressant au « jeune homme » : « tu vas, cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes, dépend un peu ta vie morale, un peu de ton âme. Et ta vie morale, c'est la vie morale de la France même : ton âme, c'est son âme (…) Pensant à cela, il n'est pas d'honnête homme de lettres, si chétif soit-il qui ne doive trembler de responsabilité. » (sic !)

C'est sans doute parce que l'icoglan* a trop tremblé qu'il est devenu le repoussoir de la littérature et en particulier des hommes de lettres. Car, c'est bien dans cette quête de moralité qu'étouffe le roman bourgetien. Sans cesse, il tente de « démontrer des thèses amies de la morale et de la raison » comme le dit Kléber Haedens dans son Histoire de la littérature française, ajoutant de manière piquante : « Paul Bourget a longtemps servi de psychologue aux bourgeoises vertueuses et aux femmes du monde à mi-chemin entre le confessionnal et l'adultère. Ses romans solides et respectables (…) sont écrits dans une langue terne, privée de tout pouvoir et de toute beauté. » 
Ernst Jünger dira quant à lui que : « le fruit de l'humanité authentique est à peine touché à travers l'écorce du conventionnel ». Décidément…

Et si le Psychologue* donne autant d'importance aux idées et à la morale dans ces écrits, c'est souvent au détriment du style. Céline confie, en 1957, d'un ton las : « On continuera toujours à publier du Bourget, de l'Anatole France, de la phrase bien filée, etc. À rien du tout, elle continuera toujours à publier du Bourget de l'Anatole France », mais surtout : « les Français sont soudés. Ils sont soudés au style Voltaire, qui était une jolie forme d'ailleurs, qui fut copié par Bourget, par Anatole France, et puis finalement par tout le monde. »
D'ailleurs, Bloy déjà dans le ton de la critique contemporaine déplore : « l'absence infinie de style et de caractère » du Psychologue d'entre les castrats*, mais aussi, comme nous l'avions déjà signalé : « des écrits qui ressemblent à une diarrhée de colle de poisson ». 
À propos du style de ces deux écrivains, Jünger raconte une histoire qui circulait dans les salons parisiens durant l'Occupation. Et, l'on remarquera que la cible à cette époque a changé… question de morale sûrement : 
« Sur Bloy, des Closais a raconté une anecdote que je note bien que je la tienne sans conteste pour inventée, car elle donne une idée de la haine abyssale et non sans fondement qu'éprouvent les hommes de lettres pour cet écrivain.
Selon son habitude, à Paul Bourget aussi il avait demandé de l'argent, mais en vain ; puis il l'avait malmené publiquement. Quelque temps après, Bourget reçut une nouvelle lettre de Bloy, le priant de lui prêter immédiatement cinq cents francs, car son père venait de mourir. Bourget met la somme dans sa poche et se rend lui-même à Montmartre où Bloy habitait dans un des hôtels borgnes de l'endroit. Derrière la porte d'une chambre à laquelle le mène le concierge, on entend de la musique ; lorsque Bourget frappe, Bloy vient ouvrir, complètement dévêtu, on voit dans la chambre des femmes nues et, sur la table de la charcuterie et du vin. Bloy cynique, invite Bourget à entrer, et celui-ci accepte l'invitation. Il pose d'abord l'argent sur la cheminée ; puis regardant autour de lui : 
- Monsieur Bloy, vous m'avez pourtant écrit que votre père était mort ?
- Vous êtes donc prêteur sur gages ? réplique Bloy et il ouvre la porte d'une chambre voisine, où le cadavre du père est étendu sur le lit. »
Bloy en pleine bacchanale juste après la mort de son père, qui gît dans la pièce voisine, visité par le vertueux Bourget, voilà qui prête à sourire, autant que ce dialogue très court chez Barbey D'Aurevilly, où encore une fois Bourget fait figure de dupe:
« Bourget : enfin, Bloy, vous me détestez donc bien ?
Bloy : non mon ami, je vous méprise. »
Et il n'est pas le seul. En 1914 Paul Valéry écrit à Gide, parlant du Démon de midi : « Et malgré tout le mépris possible pour le misérable auteur, l'impureté, le bric-à-brac intellectuel, où le médical, le théologique, le balzacoïde s'ensaladent, malgré l'ignominie toujours présente toutefois cela est son meilleur livre. Celui donc où il paraît dans toute sa naïveté. »
Mais après tout, l'évangéliste du Rien* fut aussi le fruit d'une époque. Barbey dans sa mauvaise préface à la réédition d'Une vieille maitresse ne fut il pas obligé de se justifier, après son retour au catholicisme, de ne faire en aucun cas l'apologie d'une passion coupable, supprimant dans la foulée « un détail libertin de trois lignes » de son roman ? Les romanciers catholiques de la fin du XIXe siècle furent englués dans les questions de morale et la peur de la décadence. L'écrasante responsabilité qu'ils se sentaient vis-à-vis de leurs lecteurs a guidé leurs choix esthétiques et ce ne fut certes pas toujours pour le meilleur.

GV

Images : photographie de Paul Bourget (source ici), couverture du Disciple, réédité en 2010 (source ici), illustrations d'époque des livres de Paul Bourget (source ici), récente étude de Marie-Ange Fougère et Daniel Sangsue qui pose une grave question : Avez-vous lu Paul Bourget ? (source ici).
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lundi 30 août 2010

Jean de Tinan, météore ou feu follet ?

Jean de Tinan (1874-1898) est bien oublié aujourd’hui, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour autant, est-ce si étrange lorsque l’on sait que cet écrivain est mort à l’âge de 24 ans ? Ne faut-il pas au contraire saluer la remarquable longévité de ses œuvres — une en particulier — et la survivance de son personnage de dandy ? Incontestablement, un mythe est né de sa mort si brusque. Ce mythe l’a montré tel un météore, auteur maudit emporté à la veille d’une œuvre immense. N’était-il pas à cette époque un proche de Pierre Louÿs, André Gide ou Paul Valéry, tous encore inconnus ou presque, et aux côtés desquels sa signature figure dans le numéro 2 du Centaure, l’une de ces revues littéraires aussi éphémères que brillantes qui pullulaient à la fin du XIXe siècle ? D’aucuns cependant eurent tôt fait de railler ce prétendu génie dès après sa mort. Cet « anti-mythe » montra Tinan sous les traits d’un habile mirliflor déguisé en littérateur. Mort à 24 ans, certes, et quel chef d’œuvre ? N’est pas Lautréamont qui veut !

Faisons la part des choses, comme on dit. La très belle édition des Œuvres complètes de Jean de Tinan est parue chez 10/18, en 1980, dans l’intéressante série « Fins de siècles » dirigée par Hubert Juin. En deux volumes, elle recense tous les textes importants publiés par le jeune homme dans sa courte vie littéraire, soit deux romans (dont un inachevé), un essai, une chronique, une biographie et quelques articles. Beau bilan quoi qu’on en pense.
Parce qu’elle permet de saisir toute l’étendue du champ littéraire dans lequel s’inscrivait le jeune écrivain, la lecture de cet ensemble s’avère passionnante en dépit de l’inégale qualité des œuvres présentées. Ainsi, il faut d’emblée écarter le très médiocre Document sur l’impuissance d’aimer, sorte d’essai maladroit sous forme de journal qui aboutit à un plat recueil de jérémiades. De même, les articles et chroniques de Jean de Tinan au Mercure de France ou au Centaure ont beaucoup perdu de leur intérêt. La plupart des noms cités sont parfaitement oubliés et le tout est emberlificoté de telle façon que, sans connaissance des personnages évoqués, on y perd tout à fait pied. Mais il faut bien reconnaître qu’il y a un certain talent derrière cela : de belles tournures, un style inhabituel pour l’époque (parenthèses partout en particulier), des éloges pour de jeunes auteurs dont les talents allaient bientôt éclater (Marcel Schwob, Alfred Jarry, Léon-Paul Fargue, Francis Jammes, sans parler d’André Gide et Pierre Louÿs) voire d’amusantes insolences sur les grands contemporains, qu’il s’agisse du dandy Montesquiou ou de l’inénarrable Paul Bourget :
« M. Paul Bourget a écrit : « Le flirt est l’aquarelle de l’amour ». Les romans de M. Bourget sont l’aquarelle du roman. Il y a de belles aquarelles. »

Mais venons en à l’essentiel. Les deux romans de Jean de Tinan ont pour héros Raoul de Vallonges, jeune homme derrière lequel l’auteur se peint sans se cacher. Tous les personnages qui gravitent autour de cette figure sont aussi aisément identifiables : il y a Pierre Louÿs (Silvande), le philosophe Henri Albert (Welker) ou encore Willy (Silly), « l’époux de Colette » pour la postérité qui, en plus de sa femme, employait aussi Tinan comme nègre. Dans Penses-tu réussir !, le premier roman de Tinan, Mallarmé avait salué une nouvelle Éducation sentimentale. Disons en effet que le livre est exactement ce que dit ce titre et non ce que fut l’œuvre qui dans l’histoire littéraire y reste attachée.
Le récit est extrêmement décousu : narrateur extérieur et pensées de Vallonges alternent parmi les points de suspension et parenthèses. On est tout de suite frappé par la modernité de certaines phrases et expressions, de même que par le ton, lucide et moqueur, puis si facilement mélancolique, montrant sans crainte le ridicule de ces écarts. Tout au long du roman, le héros poursuit l’amour, la femme, Elle, parce qu’il recherche le bonheur : il passe par l’échec d’une passion, ses émois, ses espérances, ses illusions, avant de montrer pourquoi il ne faut pas aimer mais se contenter de cueillir, faute de jamais pouvoir trouver la femme qui fusionnera la tendresse et le sexe, l’amour et le désir. On retrouve là les préoccupations propres à bon nombre de ses contemporains au premier rang desquels André Gide dont la théorisation de cette distinction fut esquissée dans sa préface à la réédition d’Armance de Stendhal.
Mais ce roman n’est pas une compilation de lieux communs sur l’amour. Encore une fois, le ton y est suffisamment ironique pour empêcher ce malheur. En exposant ses amours, en les analysant, Jean de Tinan cherche à comprendre et raisonner sa sensibilité, son Moi. C’est là à nouveau une thématique récurrente de la fin du XIXe siècle dont l’introduction fut l’œuvre de Maurice Barrès. Dans sa préface, Tinan se place d’ailleurs directement dans la lignée de ce dernier qui avec sa trilogie du Culte du Moi régnait en maître sur la jeunesse littéraire de son époque. Sa quête du bonheur, Tinan l’achève par un surprenant dialogue de son héros avec une sirène. À celle qui lui offre le Rêve, Vallonges préfère opposer sa certitude :
« Ce n’est pas votre Rêve que je méprise… mais je ne suis sûr que d’une chose, c’est de vivre, — souffrez que je m’y tienne et n’y renonce pas si facilement. Je m’y plais aujourd’hui, et cela n’a pas été sans peine… »

Penses-tu réussir ! en se terminant de la sorte clôt le questionnement qui rongeait Raoul de Vallonges. Avec Aimienne ou le détournement de mineure, roman inachevé, Jean de Tinan poursuit le récit de la vie de son héros sans plus revenir sur ses interrogations de jeunesse. On perçoit nettement la maturité du personnage comme celle du romancier. Sans doute Tinan tenait-il là son (premier) chef d’œuvre. Ce livre publié à titre posthume en 1899 est d’une fraîcheur étonnante qui, mutatis mutandis, rappelle fortement celle du Paludes de Gide publié peu avant en 1895. Reprenant l’atmosphère de Penses-tu réussir !, son héros et les amis de celui-ci, l’auteur construit une véritable intrigue : une fillette de 14 ans qui vient de fuguer est recueillie par hasard par Vallonges qui ne sait quoi en faire. Ses amis s’amusent de cette aventure mais lui conseillent vivement de se débarrasser de la petite avant que la justice ne s’en mêle. De l’autre côté, Vallonges a du mal à réfréner son désir, Aimienne s’offrant à lui avec l’enthousiasme de l’innocence. Toute cette histoire se déroule au milieu des réunions littéraires du héros et de ses amis, tous aussi rentiers les uns que les autres. Ça lit, ça écrit, ça parle et le lecteur ne s’ennuie pas une minute. Hélas! Le récit est interrompu et l’on regrette vraiment de ne pouvoir achever sa lecture. La fin telle qu’elle est résumée par le plan de l’auteur promettait.

Reste que tout cela ne permet pas encore de voir dans Jean de Tinan un écrivain de la valeur de Gide ou Louÿs dont les livres de jeunesse furent éblouissants. À sa décharge, on observera cependant que les premières œuvres ne garantissent pas toujours la qualité des futures créations. Pierre Louÿs ne s’est-il pas justement essoufflé après avoir si brillamment entamé sa carrière ? Si l’on ose même citer l’exemple de Proust, de trois ans plus âgé que Tinan, on remarquera que rien n’annonçait dans ses premières publications l’immense œuvre qu’il allait donner, tant et si bien que le manuscrit du Côté de chez Swann fut accueilli comme le caprice d’un mondain en mal de célébrité. Précisément, et alors même qu’il s’était tôt engagé dans les lettres, Jean de Tinan a souffert de son image de dandy toujours bien mis à laquelle certains ont opposé le génie d’un Jarry habillé comme l’as de pique. C’est selon nous une injustice. Avec un style vraiment propre à lui, Jean de Tinan a peint comme personne la vie, les errances et les pensées de la jeunesse intellectuelle de cette fin de siècle. À défaut de génie, il y a incontestablement du talent chez lui. Rien ne nous permet d’affirmer qu’il serait devenu le grand écrivain qu’il aspirait être, mais ses minces œuvres, particulièrement ses deux romans, annonçaient au moins un bel avenir. Atteint d’une néphrite aggravée par ses noctambulismes, on sait qu’il ne put aller plus loin ; il est mort en 1898.

Lucien JUDE

Le roman Penses-tu réussir ! a été réédité en poche dans la collection La Petite Vermillon (La Table Ronde), 280 pages, 2003.

Images : portrait de Jean de Tinan par Henry Bataille, 1898 (source ici), couverture du tome 1 des Œuvres complètes de Jean de Tinan chez 10/18 (source ici), couverture de Penses-tu réussir ! dans sa réédition en poche (source ici), couverture de l'édition d'Aimienne (source ici), photo de Jean de Tinan (source ici).
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mercredi 28 octobre 2009

Dur comme du Bloy

Lecture vivifiante que celle de Bloy quand il ne sombre pas trop dans la piété, par exemple dans La femme pauvreÉcrit en 1901, son Exégèse des lieux communs s’ouvre malgré tout sur un appel à saint Jérôme, père de l’Église, interprète inspiré des textes saints et surtout patron des traducteurs. Car c’est bien de traduction qu’il s’agit sous la plume de Léon Bloy, celle du discours bourgeois (Bloy définit le bourgeois ainsi : « qui ne fait aucun usage de la faculté de penser » et se trouve : « borné dans son langage ») et de ses expressions toutes faites, qu’il va passer à la moulinette afin « d’arracher la langue aux imbéciles, aux redoutables et définitifs idiots de ce siècle ». Tout un programme !
On le voit, cette exégèse est rédigée dans le style pamphlétaire et polémiste qu’on lui connaît, et qu’on a toujours beaucoup de plaisir à lire, même si l’intéressé s’en défendait dans son Journal 
« M'en a-t-on assez servi du “grand pamphlétaire” ! Quand messieurs les journalistes sont forcés de me nommer (...), ils n'ont à dire que cela (...) Pamphlétaire ! Ah ! je suis autre chose, pourtant, et on le sait bien. Mais quand je le fus, c'était par indignation et par amour, et mes cris, je les poussais, dans mon désespoir, sur mon idéal saccagé ! »
Le texte de Bloy n’est pas d’un abord évident, bardé de références historiques, littéraires, mythologiques et religieuses, à moins que vous ne connaissiez intimement les célèbres Cynégire et Éson, que vous ne sachiez fort bien ce qu’est l’alopécie, etc.

Comme le titre l’indique, Bloy passe en revue des expressions telles que « le mieux est l’ennemi du bien », « la pluie et le beau temps », « l’argent n’a pas d’odeur »... Il moque ainsi le rapport des bourgeois surfins (sa principale cible, on l’aura compris) au monde, et en particulier aux réminiscences évangéliques, à l’argent. C’est aussi l’occasion pour lui de s’insurger contre le règne de l'apparence et des propos convenus : être comme il faut équivaut au sacre de la Multitude (déjà !). La bien-pensance est naturellement à la fête, mais il n’y a que la vérité qui offense, car pour le bourgeois le mensonge serait « une espèce d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas assez de caresses ».
Dénonçant les marchands de produits frelatés, comme Lafargue dénonçait vingt ans avant dans Le droit à la paresse « l’âge de la falsification », Bloy laisse percer sa hargne contre les épiciers, les protestants, les juifs, les banquiers, souvent sous forme de petites fables immorales censées rendre compte de l’esprit bourgeois. Ainsi, le bourgeois (toujours lui) encourage les beaux arts : « sa soif intime, son désir profond, sa croisade à lui, c’est de mettre le Beau par terre, au-dessous de la pire des ordures, et rien ne vaut les cochons d’artiste pour cette besogne ». La science en prend aussi pour son grade, Bloy méconnaissant à cette occasion ce qu’elle doit dans son développement aux monothéismes et plus particulièrement au christianisme.
On trouve aussi quelques attaques en règle contre les auteurs de son temps (passons sur «les gueules néfastes » de Zola et Drumont), notamment l’inénarrable Paul Bourget qualifié « d’eunuque par vocation » et « d’adepte illustre des lieux communs », et sur le plan du style : « dont les écrits ressemblent à une diarrhée de colle de poisson ». Charmant ! Ce n’est pas sans rappeler Louis-Ferdinand Céline qui eut lui aussi l’occasion d’exprimer tout le bien qu’il pensait du style de Bourget (sous la forme « tout le monde peut écrire comme Paul Bourget »).
L’exégèse des lieux communs est donc un de ces livres où Bloy pratique à grande échelle ses exercices de détestation, cet art où malgré qu’il s’en défendît, il excelle le plus. En plaçant la bêtise au coeur de son livre, il préfigure le célèbre Dictionnaire des idées reçues (encore inédit à l’époque) de Flaubert, écrivain que le même Bloy avait naturellement éreinté dans ses chroniques à la revue du Chat noir… ! On ne se refait pas.

GV

Exégèse des lieux communs de Léon Bloy, réédition récente dans la collection Rivages Poche.
Images : Léon Bloy (source ici) et un bourgeois du XIXe siècle, caricature de Daumier (source ici).
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samedi 10 octobre 2009

Les nourritures gidiennes

Lit-on encore Gide aujourd’hui ? C’est la question que l’on pouvait se poser en contemplant le public venu assister ce vendredi 9 octobre au colloque qui lui était consacré à la Bibliothèque François Mitterrand. De fait, les soixante à soixante-dix personnes présentes dans le Petit Auditorium montraient très majoritairement des têtes chenues. De quoi se demander si Gide, si prisé en son temps par la jeunesse française, est encore un auteur capable de lui plaire. Mais il faut certes reconnaître que ce colloque, programmé à l’occasion du 140e anniversaire de la naissance de l’écrivain (et à l’occasion de la nouvelle édition de ses œuvres dans la Pléiade), visait bien plus un public de spécialistes qu’un public de simples amateurs, qui plus est un jour de semaine…

M. Alain Goulet, qui présidait la séance matinale de ce colloque, a d’abord tenu à exprimer quelques regrets à-propos du caractère « incomplet » de la nouvelle édition des « Romans et récits, œuvres lyriques et dramatiques » au sein de la Bibliothèque de la Pléiade, édition à laquelle il a lui-même activement collaboré. Nous ne serons pas aussi désappointés, car nous désapprouvons trop la politique de gavage pratiquée depuis quelques temps par cette collection pour partager de tels regrets. Aussi faut-il à notre avis surtout saluer l’ajout de textes essentiels qui manquaient encore au volume en question et notamment Corydon que Gide considérait, à la fin de sa vie, comme son œuvre majeure.

Après que Marie-Odile Germain, conservateur général du département des Manuscrits à la BNF, a présenté quelques manuscrits de La porte étroite ainsi que d’intéressants fragments de la dernière phrase des Faux-monnayeurs, M. Jean Claude est intervenu assez longuement sur le thème « Gide et le théâtre : une tentation impossible ». Si ce sujet pouvait a priori séduire, il faut dire sans ambages que ce ne fut pas le cas, en dépit de quelques intéressants propos sur la conception que se faisait Gide du théâtre (il se croyait d’ailleurs un « acteur excellent »). La lecture d’extraits fort ennuyeux de Bethsabé et du monologue d’Œdipe par deux comédiens n’a hélas fait qu’aggraver la fâcheuse impression que l’intervention de M. Claude avait commencé à répandre parmi l’assistance. Ayant déjà été échaudés par une lecture soporifique de Saül, nous nous permettrons d’en conclure très sommairement que Gide n’est pas un auteur de théâtre, ce que beaucoup, à commencer par ledit spécialiste, semblent reconnaître !
Cette mauvaise passe a heureusement été dissipée par le passionnant discours de M. Jean-Michel Wittmann. Prenant l’exemple d’une page supprimée par Gide lors de la réimpression vers 1920 de son Paludes, celui-ci s’est attaché à montrer comment l’écrivain, vingt-cinq ans après la première publication, avait en fait cherché à modifier le sens trop politique de son livre. En effet, alors même que l’escamotage de cette page pouvait paraître uniquement causé par un souci artistique (et l’on sait combien Gide tenait à bien écrire), M. Wittmann a brillamment démontré que l’auteur avait ici agi pour se conformer à son opinion du moment, différente de celle du temps de l’écriture. Ainsi, cette fameuse page qui contenait un dialogue du narrateur avec un certain Baldakin était l’occasion pour Gide d’ironiser sur la théorie de la décadence développée par Paul Bourget à la fin du XIXe siècle. Or, d’après M. Wittmann, le rapprochement de Gide de cette théorie lui fit choisir de retirer la page litigieuse lors de la réédition des années 1920. On trouve d’ailleurs un écho de ce revirement dans Les faux-monnayeurs qui datent de la même époque et où Gide va jusqu’à citer Paul Bourget : « La famille…, cette cellule sociale ».

Enfin, dernier intervenant de cette matinée à laquelle nous avons assisté, M. Pierre Masson a donné un savant exposé sur les « histoires de portes » dans l’œuvre d’André Gide. Il n’était pas seulement question de La porte étroite bien que le « Schaudern » de la rue de Lecat fût au centre de ce développement, notamment les variations qu’en donne Gide dans les brouillons de ce récit et de ses mémoires (Si le grain ne meurt).
Sans avoir pu assister à l’ensemble du colloque, les interventions ci-dessus rapportées nous ont en tout cas incités à relire certains livres (et surtout Paludes, et les incontournables Faux-monnayeurs dont une adaptation télévisée est paraît-il en cours). La publication des actes du colloque devrait satisfaire sous peu les passionnés de Gide qui n’ont pu assister à cette journée. Nous espérons de notre côté qu’un colloque moins spécialisé ouvrira l’œuvre extraordinaire de cet écrivain à de nouveaux lecteurs dont nous ne doutons pas de l’existence.

Lucien JUDE

Images : programme du colloque André Gide (photo LJ) et couverture de la nouvelle édition dans la Bibliothèque de la Pléiade (source ici).
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