samedi 25 juin 2011

Paul Wenz, l’écrivain du bout du monde

En Australie, la littérature eut une naissance difficile. Sur ce continent découvert à la fin du XVIIIe siècle, l’administration anglaise ne se préoccupa d’abord que de bâtir des colonies pénitentiaires avant que le « golden rush » de 1851 n’en fasse une importante terre d’immigration. Lointaine, immense, désertique, ce n’était a priori pas la contrée la plus hospitalière pour un écrivain désireux de populariser son œuvre. Si son exotisme en faisait bien un idéal lieu d’aventure pour les auteurs européens (Les Enfants du capitaine Grant de Jules Verne par exemple), ses natifs ou ses immigrés se souciaient avant tout d’y faire fortune en partant à la conquête des infinis territoires qu’elle recélait. À la fin du XIXe siècle, l’émergence des deux grandes villes, Melbourne et Sydney, favorisa le développement de foyers culturels. Les premiers mouvements littéraires y apparurent bientôt, notamment sous l’impulsion d’une revue, The Bulletin, qui contribua par ailleurs à forger le nationalisme australien en exaltant le « bush », ces terres sauvages de l’intérieur où les colons partaient s’aventurer.
À cette même époque, un jeune Français d’origine rémoise, Paul Wenz (1869-1939), débarquait en Australie pour les besoins du commerce familial. Enchanté par le pays, bientôt marié à une fille de squatter*, il décida finalement de s’y installer à l’âge de 28 ans. Au cœur de la Nouvelle Galles du Sud, à Forbes, il bâtit sa propriété, vivant de l’élevage de moutons et du développement local de l’entreprise familiale de lainage. Deux ans plus tard, en 1900, ses premières nouvelles paraissaient dans L’Illustration, ayant principalement pour thème et lieu l’Australie.

Qui est Paul Wenz ? Né au sein d’une riche famille protestante de Reims, grand ami de Joseph Krug (héritier de la célèbre marque de champagne), il fut envoyé par ses parents à Paris afin d’effectuer sa scolarité à l’École alsacienne. C’est là qu’il eut pour camarades André Gide et Pierre Louÿs, ce premier évoquant d’ailleurs furtivement la figure du « grand Wenz » dans ses mémoires (Si le grain ne meurt, p. 81). Élève assez médiocre, Paul Wenz rêvait déjà de partir et ne brillait apparemment qu’en composition. Dès 18 ans, il entreprit ses premiers voyages vers l’Amérique et l’Afrique avant de faire de l’Australie sa terre d’adoption. Bien qu’à la tête d’une propriété, son éducation devait finir par le porter vers l’écriture et, les circonstances l’ayant placé sur des terres largement inconnues du public français, il eut la bonne idée d’exploiter cette opportunité. Son premier recueil ne cache d’ailleurs pas l’orientation décidée puisqu’il s’intitule À l’autre bout du monde (1905, publié sous le pseudonyme de Paul Warrengo).
Peu après ce coup d’essai, Paul Wenz publia son premier livre en anglais, Diary of a New Chum (Melbourne, 1908), sorte de bréviaire pour ce qu’on appelait les « new chums », ces gens nés hors de l’Australie qui venaient s’y installer pour travailler dans les stations et grandes propriétés. Lui-même « new chum », Wenz y décrit en quelques courtes scènes les péripéties habituelles rencontrées par cette catégorie d’immigrés. Dans ce récit sans grand relief, une intrigue des plus fantomatiques est reléguée derrière les descriptions du quotidien du « new chum ». Du fait de son caractère pointu, l’ouvrage eut une publication plutôt confidentielle et exclusivement locale.

La carrière de Paul Wenz prit un important tournant au cours des premières années du XXe siècle. Ayant rencontré Jack London de passage à Sydney, il se lia d’amitié avec celui-ci et entreprit la traduction de son livre Love of Life. En 1909, au cours d’un voyage en France, il reprit contact avec son ancien camarade André Gide qui venait tout juste de lancer la Nouvelle Revue Française et commençait à se faire connaître. Wenz qui achevait la rédaction d’un nouveau recueil de « contes australiens », Sous la Croix du Sud (Plon, 1910), en profita pour lui en soumettre les épreuves avec l’espoir que l’entregent de son illustre ami puisse lui donner une plus large visibilité en France. De fait, Gide fut enthousiasmé par Le Charretier, nouvelle qu’il fit aussitôt publier dans la Nouvelle Revue Française. Sans être à notre avis extraordinaire, il est vrai que cette nouvelle et quelques autres du recueil montrent de belles qualités, promenant le lecteur à travers l’Australie du bush et jusqu’à l’île d'Upolu où repose Stevenson.

Comme le premier recueil publié en 1905, ce second livre en français eut un certain succès et fut réédité dès l’année suivante. Encouragé par ce bon début, Paul Wenz entreprit alors l’écriture d’une œuvre plus ambitieuse, confiant à Gide dans une lettre du 16 novembre 1912 qu’il s’agirait peut-être d’un roman, même s’il craignait que son français « ne sente terriblement l’eucalyptus ou la menthe ». Ce fut bien un roman, L’Homme du soleil couchant, mais la Première Guerre Mondiale en repoussa la parution à 1923. Resté en France durant toute la durée du conflit, Paul Wenz collabora à la Croix Rouge avant d’être envoyé à Londres comme officier de liaison. C’est là que sa relation avec Gide atteint probablement son apogée puisque ce dernier, précisément en train de découvrir la langue anglaise, était curieux de tout ce qui avait trait à la vie littéraire locale et multipliait les contacts sur place (on sait qu’il fit un voyage en Angleterre en 1918 avec Marc Allégret). Par l’entremise de Gide, Wenz rencontra ainsi Joseph Conrad, Arnold Bennett et John Galsworthy.

Dès 1919, ce fut le retour en Australie, tandis qu’en France paraissaient Au pays de leurs pères, écrit durant la guerre, et, peu après, L’Homme du soleil couchant. Ce dernier livre, adoptant une trame semblable à celle de Diary of a New Chum, montre un jeune Anglais que l’amour a poussé à la poursuite d’une femme en Australie. Là, désespérant de la conquérir, il entame une improbable carrière de « new chum », alternant les petits « jobs » avant de se lancer à la recherche de l’or. À parler franchement, c’est un roman plutôt médiocre et languissant qui n’a pour seule valeur que l’atmosphère qu’il parvient à rendre. En effet, comme dans ses nouvelles, Wenz exploite les particularismes et mœurs de l’Australie avec un certain talent : solitude des espaces, menaces de la nature (feux, serpents, sécheresse…) et folies humaines en sont les composantes. La fièvre de l’or, par exemple, est fort bien restituée :
« Le reste de la soirée se passa à raconter des histoires de découvertes d’or : chacun avait la sienne à dire. On cita les hasards étranges qui montrèrent de l’or dans un trou de lapin ; dans les incisives d’un mouton qui avait brouté là où plus tard il y eut un champ d’or. On rappela l’or qu’on avait trouvé dans une rue de Ballarat, dans une brique d’une maison de Bendigo. Chacun s’en fut coucher, la tête tournée par tous ces récits de fortunes faites en se baissant. »

Isolé à l’autre bout du monde, Wenz ne tarda pas à perdre contact avec son puissant allié de la NRF. Il faut dire que de son côté, André Gide ne se faisait plus beaucoup d’illusions sur les qualités littéraires de son ami qui continuait inlassablement à lui envoyer ses manuscrits. Sans jamais rompre avec lui, Gide exprima ses doutes et tenta de le conseiller avant d’espacer plus longuement ses réponses. D’après Michaël Tilby, auteur d’un article assez cruel dans Le Bulletin des Amis d’André Gide (n°129, janvier 2001), il ne savait comment se débarrasser de cet encombrant ami dont Rivière et Gallimard avaient condamné les œuvres sans appel. Abandonné par eux, Wenz fut dès lors moins productif pendant plusieurs années, avant de publier en 1929 Le Jardin des Coraux et surtout L’Écharde en 1931. S’il y a bien un roman de Wenz à lire, c’est peut-être celui-ci, son dernier : pour une fois, l’intrigue est bien construite, l’écriture est agréable et le charme des descriptions du bush australien toujours là. Racontant l’arrivée d’une « house-keeper » belle et ambitieuse au sein d’une ferme tenue par trois célibataires, ce roman décrit l’évolution d’une jalousie qui, comme une écharde, poursuivra toute sa vie le héros qui en est victime. Si l’on peut déplorer tout au plus quelques précipitations dans le déroulement du récit, il y a là un beau roman.
Ce devait être son chant du cygne. Après un dernier voyage en France en 1938-1939, Paul Wenz rentra à Forbes où il mourut d’une fièvre subite le 23 août 1939, à l’âge de soixante-dix ans.

La question s’est posée de savoir si Paul Wenz doit être considéré comme un écrivain français ou australien. Contrairement à d’autres cas célèbres, aucun des deux pays concernés n’a jamais vraiment cherché à se disputer sa nationalité. Il est par ailleurs faux de dire, comme on peut hélas le lire sur Internet, qu’il est un « classique » en Australie. Toutes les librairies que nous avons pu visiter à Melbourne ou à Sydney sont vides de la moindre œuvre de Paul Wenz. La colossale Histoire de la littérature australienne que nous avons consultée se paie le luxe de ne pas même mentionner cet auteur. Rien toutefois de très étonnant lorsque l’on sait que Wenz écrivit toute son œuvre, sauf un livre et quelques nouvelles, en langue française et à destination du public français.
S’il reste assurément un écrivain amateur par le ton convenu de ses récits et l’écriture trop classiquement appliquée qu’il y emploie, ses livres n’en restent pas moins fort instructifs sur toute une époque de l’Australie. La vie du bush, ses métiers (les « boundary riders », « swaggies » et tondeurs des stations), les Noëls fêtés par 35°c, la ruée vers l’or, la sécheresse et les feux, tout ce folklore inconnu pour les lecteurs français est retracé dans son œuvre. Unique écrivain français en son domaine, il apparaît donc comme un lecture nécessaire sinon indispensable pour tout Français curieux de littérature qui passe en Australie.

Mais laissons à André Gide le soin de conclure par ce beau portrait qu’il fit de Paul Wenz :
« Je contemple avec admiration ce colosse superbe, sous qui tous les fauteuils semblent plier. Son visage puissant exprime une énergie calme et douce ; il est beau tout entier. (…) Il parle de Java, de Pékin, des silences profonds dans les forêts de Nouvelle-Zélande ; et, dans l’île du Pacifique, de la tombe de Stevenson. Il parle de sa ferme aux pacages immenses où des eucalyptus géants se dressent, isolés, arbres abandonnés, en ruines, dont l’intérieur pourri forme cheminée jusqu’au ciel ; pour fêter l’arrivée d’un ami on en sacrifie quelques-uns qu’on allume ; il parle de la sauvage étrangeté, dans la nuit vaste, de ces torches immenses. Il m’invite à l’aller retrouver là-bas. »

Lucien JUDE

NB : En France, les éditions de La Petite Maison ont réédité la plupart de ses livres à la fin des années 1980. Il y a peu, L’Écharde a reparu aux éditions Zulma (2010). En Australie, un petit club d’érudits franco-australiens entretient la mémoire de Paul Wenz, tout récemment encore en cherchant à sauver sa bibliothèque à Forbes.

* à l'origine occupants sans titre d'une terre de la couronne devenus peu à peu l'équivalent d'une sorte d'aristocratie terrienne (source P.W. dans L'Homme du soleil couchant).

Images : portrait de Paul Wenz par son frère en 1905 (source ici), Paul Wenz (à droite) et son "partner" Dobson fêtant l'achèvement de la maison de Nanima à Forbes, en 1898, avec une caisse de champagne Krug (source ici), photographie de Paul Wenz et Jack London à Sydney vers 1906 (source ici), couverture de la NRF en mars 1911 mentionnant une note à propos de Sous la croix du Sud de Wenz (source ici), portrait de Paul Wenz par Paul Laurens (source ici), couverture de L'Écharde, réédité chez Zulma en 2010 (source ici), photo de Wenz sous un gumtree de Nanima (source ici).
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mardi 14 juin 2011

Le quart d'heure fatidique

Le 14 juin 1800 est une célèbre date à double titre. À Marengo, le premier consul Bonaparte remporte une victoire capitale grâce au renfort du général Desaix tout juste revenu d’Égypte. Ce dernier, sauveur et héros, est tué à la tête de ses hommes lors des combats. Le même jour, en Égypte précisément, le général Kléber qui vient de rétablir une situation militaire et politique des plus compromises est lâchement assassiné. Ce hasard qui fait mourir en même temps et à des milliers de kilomètres deux des meilleurs soldats de la Révolution est l’une des coïncidences les plus frappantes de l’Histoire. Tâchons d’expliquer comment ces deux hommes disparurent après avoir chacun transformé une défaite en victoire.

On sait que Bonaparte abandonna deux fois son armée dans l’intérêt de son destin personnel. La seconde fois, ce fut en Russie, peu après la Bérézina, lorsqu’ayant appris le complot du général Malet il décida de rentrer dare-dare à Paris pour y rétablir l’ordre. Cette fabuleuse fuite en traîneau a été racontée par son unique témoin, le Grand-écuyer Caulaincourt, dans un récit inoubliable (De Moscou à Paris avec l’Empereur, extrait de ses mémoires publié par 10/18). La première fois eut donc lieu en Égypte, lorsque voyant son expédition condamnée à l’état de colonie, il quitta nuitamment le pays avec quelques fidèles, laissant Kléber se charger seul des troupes. Ce dernier goûta assez peu cette promotion découverte en même temps que le départ de Bonaparte qui s’était bien gardé de l’avertir de quoi que ce soit avant d’être déjà loin. C’est ainsi que le général Kléber dut bon gré mal gré prendre la direction de tout un corps expéditionnaire démoralisé et pressé de quitter ces parages exotiques tout en faisant face aux menaces anglaises et turques.

Les Anglais, disons-le, tentèrent d’user contre Kléber d’une fourberie à la hauteur de l’immense réputation que l’histoire leur reconnaît en la matière : ayant conclu avec lui la convention d’El-Arich, qui en échange de l’évacuation de toute l’Égypte permettait à l’armée de rentrer en France avec les honneurs, ils décidèrent tout simplement de ne point l’appliquer alors même que les troupes françaises venaient d’abandonner leurs places conformément à leurs engagements. On conviendra que cette interprétation toute spéciale de leurs obligations contractuelles tenait au moins de la goujaterie. L’honnête signataire de la convention qu’était l’amiral Smith eut pourtant le mérite de désapprouver ce procédé scélérat tout droit venu de Londres et en avertit illico le général Kléber. Celui-ci ayant reçu dans le même temps une lettre péremptoire de la part de l’amiral Keith, commandant de la flotte anglaise, qui exigeait ni plus ni moins sa capitulation, il entra dans une légitime colère en se voyant duper si effrontément. Décidé à ne pas se rendre malgré les irréparables pertes résultant de l’exécution de la convention par ses troupes, il fit mettre la lettre de Keith à l’ordre de l’armée et y ajouta ces fameux mots :
« Soldats, on ne répond à une telle insolence que par des victoires. Préparez-vous à combattre ! »
Ni une, ni deux, Kléber prit ses dispositions et marcha aussitôt avec 10 000 hommes pour faire face à l’armée turque que téléguidaient les Anglais (on admirera là encore le génie anglais qui non content de ne pas respecter ses engagements est assez malin pour envoyer des étrangers se battre à sa place). Les Turcs plus de trois fois supérieurs en nombre prirent une mémorable raclée à Héliopolis. Fort de ce succès, Kléber reconquit dans la foulée toute la Haute-Égypte puis reprit Le Caire en pleine révolte après 10 jours de siège. C’est sur ces nouvelles bases inespérées qu’il s’attacha alors à restaurer la paix tout en développant une colonie française. Il est probable que celle-ci aurait perduré s’il avait vécu. Mais le 14 juin 1800, au faîte de sa gloire, il fut assassiné par le misérable Soleyman, étudiant en sciences islamiques d’origine syrienne, qu’une obscure bande de coupe-jarrets avait fanatisé au nom de l’Islam. L’incapable général Menou allait par la suite se charger de brader ce que Kléber avait sauvé.

Quelques semaines auparavant, en mars 1800, le général Desaix, fidèle de Bonaparte, avait quitté l’Égypte pour reprendre du service auprès du nouveau premier consul. Cet excellent général, par ailleurs lettré, surnommé le « sultan-juste » par les populations locales, entendait précisément profiter de la convention d’El-Arich qui à cette époque semblait encore une heureuse affaire. Hélas, à peine débarqués par les Anglais à Livourne sous le fallacieux prétexte du renouvellement de leurs passeports (la fourberie anglaise n’avait décidément aucune limite), Desaix et les soldats qui l’accompagnaient comprirent enfin que cette convention n’était qu’une vaste arnaque lorsqu’ils furent arrêtés par l’amiral Keith. Ce dernier, pontifiant comme Olrik devant ses prisonniers, lança au général français qu’il recevrait le traitement d’un simple soldat en hommage à l’égalitarisme révolutionnaire. On ne doute pas qu’il dut partir d’un grand éclat de rire après ce trait machiavélique. Dans un autre genre que Kléber, Desaix aurait alors eu ces mots cinglants à l’adresse de cette canaille d’Anglais :
« Je ne vous demande rien, que de me délivrer de votre présence. Faites, si vous le voulez, donner de la paille aux blessés qui sont avec moi. J'ai traité avec les Mamelucks, les Turcs, les Arabes du grand Désert, les Éthiopiens, les noirs du Darfour, tous respectaient leur parole lorsqu'ils l'avaient donnée, et ils n'insultaient pas aux hommes dans le malheur. »
Voilà qui était dit et bien dit. Il faut croire que ces bonnes paroles ébranlèrent un tant soit peu l’amiral Keith puisqu’il finit par accorder la délivrance au général Desaix au bout d’un mois de captivité. Rentré à Toulon début mai, notre homme y attendit son ordre de mission et en repartit incontinent pour rejoindre Bonaparte qui guerroyait déjà en Italie.

Trois jours avant la bataille de Marengo, Desaix arriva au quartier général où il lui fut confié le commandement de la réserve. Bonaparte, qui ne manquait pas d’air, profita de ses retrouvailles pour faire la morale à son fidèle lieutenant en lui reprochant d’avoir signé cette damnée convention d’El-Arich, qui, appliquée ou non, était à ses yeux une scandaleuse capitulation. De la part de celui qui avait filé à l’anglaise — c’est le cas de le dire —, qui plus est sans un mot d’adieu, c’était culotté. Mais Desaix répliqua qu’il signerait à nouveau la convention si c’était à refaire, les circonstances étant telles qu’elle était apparue comme le meilleur moyen de quitter l’Égypte en bon ordre. Il est regrettable de voir qu’un mois de prison chez les Anglais ne l’avait pas dégoûté de signer quoi que ce soit avec eux…

Le 14 juin 1800, donc, Bonaparte l’envoya en reconnaissance sur la route de Gênes ignorant que les Autrichiens étaient déjà devant lui. L'ennemi, constatant sa supériorité numérique en hommes et en canons, ce qui reste le suprême secret en stratégie militaire, choisit ce moment pour attaquer. Il tomba à l’improviste sur les forces françaises qui, surprises à leur réveil, furent très vite débordées. Pour une fois, Bonaparte s’était fait berner en beauté et allait le payer par une défaite. Le cœur battant de joie, le général en chef autrichien fila immédiatement sur les arrières pour concocter un retentissant bulletin de victoire à l’adresse de toute l’Europe.

Cependant, à quelques kilomètres de là, le bruit du canon décidait le général Desaix qui, contrevenant aux ordres, fit volte-face pour revenir à marche forcée vers Marengo (un certain Grouchy n’eut pas ce réflexe salutaire 15 ans plus tard, presque jour pour jour). C’est ainsi qu’à 17 heures, ses troupes de réserve surgirent sur le champ de bataille pour le plus vif soulagement de Bonaparte qui commençait à battre piteusement en retraite. Ce renfort s’avéra en effet décisif en ne tardant pas à mettre en déroute des Autrichiens trop sûrs de leur victoire.
Le brave général Desaix n’eut hélas pas même le temps de savourer l’opportunité de son intervention puisqu’à peine arrivé sur le champ de bataille, il fut frappé d’une balle en plein cœur et mourut aussitôt. Bonaparte, à qui tout le prix de la victoire revint, n’eut que ce mot en apprenant la mort de Desaix : « Pourquoi ne m’est-il pas permis de pleurer ! ».
Le succès de Marengo entraîna la signature de la convention d’Alexandrie qui força l’Autriche à évacuer la Lombardie et le Piémont pendant que les armées françaises investissaient plusieurs places fortes sans coup férir. Inutile de préciser que cette convention signée entre gens respectables fut respectée à la lettre.

Ainsi finirent le 14 juin 1800 deux grands généraux. Peut-être faut-il voir dans ce jour la fin d’une époque. En mourant, Kléber et Desaix rejoignaient Marceau, Hoche, Championnet et bien d’autres héros de l’armée révolutionnaire. Rien d’étonnant, dès lors, que la légende ait tenté d’embellir le hasard en affirmant qu’ils succombèrent dans le même quart d’heure fatidique. Vérification faite, plusieurs heures séparèrent leurs morts.

KLÉBER

Images : gravure représentant l'assassinat de Kléber (source ici), Kléber haranguant ses troupes peu avant la bataille d'Héliopolis (source ici), planche à découper de l'Imagerie d'Épinal représentant l'assassinat de Kléber (source ici), portrait du général Desaix (source ici), image d'Épinal représentant la bataille de Marengo (source ici), gravure représentant la mort de Desaix (source ici).
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mardi 24 mai 2011

Rebatet romancier

Le purgatoire de Lucien Rebatet (1903-1972) semble toucher à sa fin. Malgré les cris d’orfraie qui ne manquent pas de s’élever dès qu’on l’évoque, il y a désormais suffisamment d’éditions, rééditions, citations de ses œuvres, pour que son nom longtemps enfoui et honni devienne presque commun. Dernier exemple en date de cette réhabilitation, la parution de son roman Les Épis mûrs chez Le Dilettante, plus de soixante années après sa première et dernière édition chez Gallimard (1954).
Rebatet revient donc de loin. Parmi les écrivains collabos, il faut dire qu’il ne fut jamais considéré comme très sérieux. Sans le comparer à Céline qui reste tout à fait à part, Rebatet a été durablement éclipsé par les ombres de Drieu la Rochelle et Brasillach dont les destins tragiques (suicide pour le premier, exécution pour le second) favorisèrent une popularité bien excessive.

Mais c’est surtout à son pamphlet, Les Décombres, best-seller de l’Occupation, que Rebatet doit son bannissement de la république des lettres. Dès après la guerre, ce pavé publié en 1942 fut rangé au rayon des horreurs. Comme si des milliers de lecteurs voulaient tout à coup oublier ce honteux ouvrage plébiscité en des temps malheureux, on mit dessus toutes les étiquettes imaginables : entreprise de démolition de la France républicaine, ode au nazisme, monument antisémite, etc. Pourtant, au-delà des haines qu’il étale, Les Décombres est avant tout un livre sans nul pareil sur l’effroyable gabegie de 1940. Narrateur impitoyable, Rebatet y démontre en outre un incontestable talent littéraire. Ces aspects, on s’en doute, furent de peu de poids à la Libération. En même temps qu’était enterré le livre, son auteur en fut récompensé par une condamnation à mort des plus méritées, bientôt commuée en détention perpétuelle par la grâce du président Auriol. L’implacable logique judiciaire de cette heureuse époque permit que, sept ans plus tard, Rebatet fût libre…

À rebours de ses écrits polémistes, il publia alors Les Deux Étendards, roman commencé dès la guerre et poursuivi pendant sa détention. Ce long récit (1300 pages), directement inspiré par une expérience de jeunesse, raconte l’histoire de deux amis amoureux de la même jeune fille, Anne-Marie, déchirée entre les tentations terrestres et spirituelles. Malgré d’évidentes longueurs et quelques incohérences, un souffle formidable anime ce roman qui, dans le Lyon des années 1920, oppose le mécréant au croyant. Toujours vif, le style de Rebatet se métamorphose avec les scènes, passant du plus pur lyrisme à de rares obscénités, du sarcasme à de pathétiques déclarations d’amour, des émois du satyre au débat théologique. Le lecteur en est tout étonné et reste émerveillé devant tant de prodiges.
Édité par Gallimard grâce à l’appui de Jean Paulhan, ancien résistant dont l’honnêteté n’est plus à prouver, Les Deux Étendards n’eut néanmoins aucun succès. À l’image de Céline à la même époque, les anciens collabos n’étaient pas pardonnés, et Rebatet le premier, lui qui dans Les Décombres et les colonnes de Je Suis Partout s’était montré l’un des plus zélés partisans du nazisme. Favorisé par la rumeur et quelques éloges venus de littérateurs avertis, son roman n’en commença pas moins une belle carrière de livre « maudit » qui justifia plusieurs rééditions jusqu’à aujourd’hui (2007 pour la dernière en date).

Le deuxième et dernier roman de Rebatet parut donc peu après le précédent, en 1954. Les Épis mûrs se veut la biographie d’un jeune musicien de génie, Pierre Tarare, née avec cette génération qui fut fauchée par la Grande guerre (le titre est tiré d’un vers de Péguy, « Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés »). À travers ce roman, l’ancien critique musical que fut Rebatet expose largement sa passion pour la musique au fil d’interminables conversations de mélomanes qui apparaissent bien obscures au lecteur néophyte. Tout au contraire des Deux Étendards, l’intrigue est quant à elle exagérément hâtive : brimé par un père obsédé par les seules sciences, le jeune Pierre doit s’adonner à son amour pour la musique dans une clandestinité toute romanesque, développant son génie à coup de fugues, vols et autres esclandres, avant de trouver enfin le grand amour dans un très mauvais remake de la tour Farnèse de La Chartreuse de Parme, scène déjà des plus exaspérantes chez Stendhal
Et pourtant, Les Épis mûrs n’en demeure pas moins agréable à lire. En dépit de ces défauts, plusieurs scènes rehaussent le tout et parviennent à donner un intérêt certain à l’ensemble. Si on reste très loin des Deux Étendards, l’auteur a le mérite de s’essayer à un registre plus léger, souvent plein d’humour, avec un rythme entraînant quoique parfois trop rapide. Sans même être amateur de musique classique, on y trouve bien des réflexions intéressantes sur cet univers, notamment à propos des œuvres de Schoenberg et Stravinsky. Enfin, les dernières pages consacrées à la Guerre de 14 sont tout particulièrement réussies, rappelant d’ailleurs certains passages des Décombres, où l’on voit Rebatet décrire l’incomparable stupidité des galonnés de l’armée française. Un extrait en hommage à notre grande ganache Gamelin :
Aussi bien, dans cette heureuse période de guerre installée et active, chacun des chefs en vue de ce Bureau patronnait son offensive personnelle, l'alimentait, la choyait. C'est ainsi que le lieutenant-colonel Gamelin, chef justement du Troisième Bureau, et collaborateur favori du général Joffre, avait jeté son choix sur l'Hartmannswillerkop, le Vieil Armand, et consacra durant plus d'un trimestre toutes ses journées de Chantilly à le posséder. Après y avoir enterré un nombre convenable d'excellents bataillons, il l'eut, pour en perdre d'ailleurs très vite plusieurs morceaux. Ce fut alors que d'autres colonels se demandèrent, avec une logique suspecte et en tout cas de mauvais goût, à quoi le Vieil Armand pourrait bien être employé. L'état-major ennemi, qui s'était tant acharné à sa défense et à sa reprise, conçut soudain pour lui un dédain identique, et il n'y eut plus aucun combat dans ce secteur jusqu'à la fin de la guerre. Mais si les Allemands furent fondés à déplorer leurs sacrifices, l'utilité pour la France du Vieil Armand se révéla plus tard, puisqu'il servit de tombeau national et exhaustif à vingt-cinq mille chasseurs alpins, et qu'il avait été le champ de manoeuvre d'un futur généralissime.
Hélas, l’insuccès de ce dernier livre sonna le glas de la carrière d’écrivain de Rebatet. Tout en ébauchant quelques projets de romans (Margot l’enragée, La lutte finale), il poursuivit donc son métier de journaliste, essentiellement dans des revues d’extrême droite comme Rivarol, mais aussi au Spectacle du Monde où sous son pseudonyme de François Vinneuil il tint jusqu’à sa mort la critique cinématographique. C’est cependant le thème central des Épis mûrs qui lui ouvrit sans doute la première porte de sa réhabilitation, son Histoire de la musique publiée en 1969 n’ayant jamais cessé de rester une solide référence.

Lucien JUDE

Autres livres de Rebatet :  Lettres de prison, Le Dilettante, 1993. Mémoires d'un fasciste II, Pauvert, 1976 (raconte essentiellement la réception des Décombres et la fin de la guerre vécue par Rebatet), Dialogue de "vaincus", Berg International, 1999 (avec P.A. Cousteau, amusants dialogues écrits par les deux journalistes de Je Suis Partout durant leur captivité à Clairvaux).

Images : Lucien Rebatet lors d'une séance de dédicaces à la librairie Rive Gauche en octobre 1942 (source ici), couverture des Décombres, Denoël, 1942 (source ici), couverture des Deux Étendards, Gallimard, 2007 (source ici), hideuse couverture des Épis mûrs, Le Dilettante, 2011 (source ici), couverture d'Une Histoire de la musique, Robert Laffont, (source ici).
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vendredi 25 mars 2011

La Commune aujourd'hui

L’actualité nationale et internationale étant des plus agitées, le 140e anniversaire de la Commune de Paris a eu lieu dans une indifférence presque générale. Il ne fallait certes pas s’attendre à quelque commémoration officielle de la part d’un gouvernement qui déjà craint de célébrer un écrivain comme Céline, mais on aurait à tout le moins pu s’attendre à ce que cet événement tragique soit un peu plus évoqué par les médias, qui plus est en ces temps de révolutions. Il reste toutefois une initiative, celle de la mairie de Paris qui, pour une fois bien avisée, a ouvert une exposition gratuite consacrée à la Commune.
De notre côté, faute de temps pour pleinement exprimer nos vues sur le sujet, cette courte note fera office de pis-aller. À ceux qui chercheraient quelques évocations plus substantielles, nous nous permettons de conseiller la lecture du Journal illustré de la Commune de Paris que nos amis de la Raspouteam viennent de lancer. On y trouvera d’intéressants articles retraçant le contexte historique ainsi que de belles illustrations mêlant gravures d’époque et perspectives contemporaines.
Quant à nous, il va sans dire que nous ferons tout pour rattraper au plus vite cet impardonnable retard dans nos publications.

Les Septembriseurs

Image : drapeau de la Commune (source Raspouteam).
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dimanche 27 février 2011

Ganache du mois : Carteaux

Toutes les ganaches se ressemblent-elles ? Une nullité professionnelle établie, un dédain complet des vies humaines, bien souvent une belle moustache et un amour immodéré des décorations unissent profondément cette fraternité aux ramifications internationales. On serait donc tenté de répondre oui. L’armée française fournit pourtant quelques cas d’officiers qui au fond ne furent pas de mauvais bougres mais se trouvèrent chargés de responsabilités dépassant leur faible entendement. Si l’on veut bien oublier quelques instants les incalculables conséquences que leur impéritie aura causées, il en est même qui sous leur qualité de ganache dissimulent de « braves gens ». Le général Jean-François Carteaux (1751-1813) illustrera notre propos.
Né en 1751 en Franche-Comté, fils de militaire, Carteaux s’orienta vers une carrière artistique après avoir été remarqué par le peintre Doyen dont il devint l’élève. Sans pour autant abandonner les armes, son autre passion, il acquit une certaine réputation dans son métier, allant, selon la légende, jusqu’à faire le portrait du roi Frédéric II de Prusse. Lui-même se définissait comme « peintre de bataille » et de fait il commit essentiellement des tableaux d’histoire militaire.
Au commencement de la Révolution, notre homme avait déjà près de 40 ans. Il se rallia volontiers aux nouveaux principes et, tout en servant dans la garde nationale, se chargea de réaliser le portrait équestre de Louis XVI (cette œuvre des plus médiocres, exécutée en 1791, lui valut quelques ennuis sous la Terreur…).

La promotion militaire de Carteaux mérite quant à elle d’être contée tant elle est un bel exemple de la magie révolutionnaire… Lors de la journée du 10 août 1792, Carteaux se fit remarquer par son zèle patriotique et en fut aussitôt récompensé en obtenant le grade d’adjudant-général. On ne sait trop pourquoi, la Convention jugea utile de le remercier encore en l'élevant au grade de commandant et c’est ainsi qu’à force de promotions le brave Carteaux, peintre de profession, se retrouva en toute simplicité à la tête de l’armée chargée de combattre les insurgés du Midi au début de l’été 1793. Ces derniers s’étant débandés à peine les premiers coups de feu échangés, il gagna sans difficulté ses galons de général et entra le 25 août dans Marseille auréolé d’un prestige pour ainsi dire inexistant. Reprendre la ville de Toulon qui venait de se livrer aux Anglais devint dès lors sa nouvelle mission. Comme il fallait s’y attendre, cette mission d’une toute autre dimension permit enfin de reconnaître la totale incapacité du général Carteaux…


Les exemples fourmillent sur les bévues que commit l’infortuné général durant toute la période où il commanda en chef devant Toulon. Qu’il nous suffise de reproduire ci-dessous le plus connu de tous dont fut témoin le jeune Bonaparte tout juste arrivé pour commander l’artillerie du siège. Le maréchal Marmont qui était alors soldat dans cette armée en fit la relation suivante dans ses mémoires :
« [Bonaparte fut mené] chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant : mais, quelles que fussent ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie, composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement été pris dans quelque cuisine.
Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre combien étaient ridicules les préparatifs faits ; on rentra l'oreille basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui. »
Malgré la bonne opinion qu’il avait de Bonaparte, Carteaux rechignait quelque peu à appliquer les conseils de son jeune subordonné et en les exécutant de travers prolongeait chaque fois plus la durée du siège. Un ordre fantaisiste qu’il prit après plusieurs jours de savantes méditations et dont copie fut envoyée à Paris finit par alarmer le Comité de salut public qui décida de le révoquer manu militari.

C’est ainsi qu’après une courte période d’inactivité, le général Carteaux ne tarda pas à atterrir dans les geôles révolutionnaires pour y répondre de ses pittoresques décisions prises devant Toulon. Il se fendit alors d’un remarquable mémoire en défense signé « Carteaux, fils de soldat » dans lequel, à défaut de pouvoir signaler beaucoup d’exploits militaires, il rappela avec raison ses qualités de patriote. D’une belle sincérité, il conclut son œuvre par ce trop oublié proverbe : « qui sort de la poule, ne peut s’empêcher de gratter ». L’histoire ne dit pas si cette sentence fit mouche et déstabilisa les implacables juges du Tribunal révolutionnaire, mais le fait est que son cas ne fut pas jugé et qu’il put ainsi se sauver.
Libéré après Thermidor, Carteaux refit une apparition en tant que général sous les ordres de Hoche en Normandie puis lors du 13 Vendémiaire où il défendit la Convention ainsi que Bonaparte. Au cours de ces combats, sa colonne fut bien évidemment mise en échec et même repoussée et c’est grâce à son ancien subordonné que la victoire fut une fois de plus acquise…
Napoléon jugeait Carteaux parfaitement incapable mais lui gardait sa sympathie. Il dit de lui en des termes plus diplomatiques qu’il n’était « pas un méchant homme mais un officier très médiocre ». C’est pourquoi, sans aucun ressentiment pour la période durant laquelle il eut à lui obéir en dépit du bon sens, il le nomma en 1801 administrateur de la Loterie nationale, poste inventé pour une ganache s’il en fut jamais. Toujours bon envers cet incapable général, l’empereur alla même jusqu’à le charger de l’administration de la principauté de Piombino en 1804 avant de lui verser dès l’année suivante une pension de retraite sur sa cassette personnelle. C’est donc dans la plus parfaite quiétude que le brave général Carteaux mourut à Paris en 1813, ayant eu l’insigne privilège de commander au futur Napoléon Ier lors de sa plus mémorable représentation de ganache.


KLÉBER

Images : portrait du général Carteaux (source ici), tableau équestre de Louis XVI par Carteaux (source ici), gravure représentant la flotte anglo-espagnole lors du siège de Toulon (source ici), mémoire justificatif de Carteaux (source gallica).
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mercredi 9 février 2011

Le roman-feuilleton selon Dumas

Nimier, avec son arrogance critique, son chat sur l’épaule et sa belle voiture, s’est essayé dans un article au pastiche de Dumas et s’est moqué gentiment d’un genre qui a fait les belles heures de notre jeunesse : le roman-feuilleton.
Il n’en fallait pas plus pour nous donner envie de replonger dans Le Comte de Monte-Cristo, d’autant que des circonstances exceptionnelles de paresse d’esprit et de temps nous en donnaient la possibilité.
Nous avons relu Dumas, car, comme aurait pu dire de Gaulle avec ce style tautologique qui le caractérise : « l’aventure c’est l’aventure » et ça ne demande pas trop de réflexion.
Mais hélas, de longues années de lecture et surtout de longues heures passées devant les séries télé américaines, ont rendu notre sens critique aigu et presque aussi prétentieux que Nimier ; impossible de revenir aux enchantements simples de notre prime adolescence.
On est donc plus sensible aux passages trop longs et inutiles à l’intrigue, aux transitions poussives, aux pirouettes, etc. Bref, aux fainéantises du nègre, comme dirait Monsieur Guerlain. L’enchaînement des chapitres est parfois maladroit, mais on se laisse mener aussi sûrement qu’un ministre d’État à bord d’un jet privé, confiant dans la virtuosité dramatique de l’auteur, car s’il a bien du mal à peindre en finesse les émotions, Dumas n’en demeure pas moins maître dans l’art de faire "monter la sauce".

On ne prête pas trop d’attention aux grosses ficelles feuilletonesques puisque c’est la loi du genre, mais l’on s’étonne, quelques jours plus tard, notre paresse intellectuelle n’ayant pas trouvé de limite, de les lire sous la plume d’un auteur comme Gobineau dans ses Pléiades, dont le thème se veut bien trop sérieux pour que l’on puisse songer à une galéjade.
Il n’en reste pas moins que le style de Dumas, notamment ses dialogues délicieusement surannés de salonard, s’imprime dans l’esprit du lecteur qui, hélas, essayant par amour du vouvoiement et une certaine préciosité de les reproduire avec quelques connaissances, se heurte aux impératifs de productivité verbale du monde moderne qui va décidément trop vite.

Sur le fond, les méchants sont punis : morts, fous ou pire encore ruinés et tout ça finit très bien. Notre héros richissime a calmé sa grande colère et s’abandonne à croire de nouveau en l’amour avec sa jeune esclave grecque. Distrayant.

GV

Images : couverture du tome 1 du Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas dans la collection Nelson (source ici), couverture des Pléiades de Gobineau dans la collection livre de poche (source ici).
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