dimanche 21 mars 2010

Gide et la tribu des Ouled Naïl

A lire les titres des ouvrages du méconnu Pierre Gordon, on ne s’étonne pas que celui-ci ait choisi l’anonymat. En 1946, il publie L’initiation sexuelle et l’élévation religieuse et, en 1950, ne reculant pas devant le "chiendent des préjugés", il s’attaque à La nuit des noces.
Un mot d’abord sur ce mystérieux auteur : Gordon est un nom de plume et l’on a beau questionner Google à son sujet, on ne trouve pas de réponse, si ce n’est qu’il serait mort en 1951 (d’après son éditeur), qu’il avait des connections dans les milieux catholiques et qu’il fut un élève de Durkheim. D’aucuns pensent qu’il s’agirait d’un homme que ses fonctions interdisaient d’écrire sur ce genre de sujets.
Rien que d’honorable pourtant et la préface de La nuit des noces met en garde le lecteur : ceci est un ouvrage à vocation scientifique et l’on scrutera avec méthode les vieilles coutumes nuptiales des sauvages pour s’apercevoir de leur extraordinaire élévation, à l’opposé des brutalités de l’instinct qu’on leur prête.  Gordon recense dans cette optique toutes les pratiques liées à la défloration et d’une manière générale à la sexualité autour du mariage.

Mais quel est donc le rapport avec Gide ? Nous ne reviendrons pas ici sur son supposé mariage blanc avec Madeleine, dont Gordon n’aurait pas grand-chose à dire. Mais, lecteurs attentifs, nous nous étions quelque peu arrêtés, dans Si le grain ne meurt, devant la description de la tribu des Ouled Naïl qui : "exporte, à peine nubiles, ses filles, qui, quelques années plus tard, reviennent au pays avec la dot qui leur permet d’acheter un époux". En clair, cette tribu du Maghreb prostitue ses jeunes filles. Étrange et fascinante coutume relatée par Gide qui fait ainsi la connaissance de la belle Mériem : "de peau ambrée, de chair ferme, de formes pleines, mais aussi presque enfantines encore, car elle avait à peine un peu plus de seize ans". Nous ne ferons pas non plus ici de débat sur Gide et la philopédie, cependant, il est intéressant de noter que la jeune fille est remplie de talents et trouve à apaiser l’écrivain : "Mériem m’avait, d’emblée, fait plus de bien que tous les révulsifs du docteur". Le voilà un peu tranquille vis-à-vis de ses troubles nerveux, mais le destin de Mériem et des jeunes femmes de sa tribu ne cesse pas de nous questionner. Comment ne pas voir dans cette pratique de prostitution une grossière et avilissante coutume mercantile ?

M. Gordon aborde cette question dans son chapitre intitulé "Les différentes modalités, et l’extension de la prostitution prénuptiale". Là, surprise, on retrouve les Ouled Naïl. L’auteur les cite en exemple afin de montrer comment le monde moderne peut lourdement se tromper en faisant du seul motif économique la raison de la prostitution de ces jeunes femmes. Et Gordon d’ajouter qu’il est ridicule d’imaginer qu’on les force soudainement à se prostituer pour gagner leur dot ; il faut tenir compte de l’évolution sociologique ! En effet, à l’origine de la rémunération, il y a l’offrande. La perte de la virginité dans les temps anciens (Gordon remonte jusqu’à l’antique) était alors rattachée très fortement au domaine du divin. C’est traditionnellement le déflorateur, dans le cadre d’une cérémonie rituelle, qui recevait un don pour son acte, mais la femme ainsi sacralisée recevait par la suite des offrandes de la part des hommes avec qui elle entrait en relation avant son mariage. C’est donc une déformation de ce principe religieux qui est à l’origine de la prostitution des Ouled Naïl dont notre prix Nobel de littérature 1947 a profité. Mais en le lisant, on observe à quel point il lui fut indifférent de savoir d’où provenait cette coutume, tant son désir était ailleurs : "et si, dans cette nuit auprès de Mériem, je fus vaillant, c’est que, fermant les yeux, j’imaginais serrer dans mes bras Mohammed".
Il ne faut donc pas s’y tromper : selon Gordon toutes les interprétations frustes des pratiques anciennes sont à mettre sur le compte d’une "décadence progressive de l’intelligence humaine". D’ailleurs le livre recèle nombre d’exemples plus exotiques les uns que les autres avec notamment un chapitre intitulé "Coutumes aberrantes relatives à la défloration" que la décence, malgré sa haute valeur scientifique, nous interdit de reproduire ici.
Soyons donc reconnaissants à Gordon d’avoir, par son érudition, pu éclairer un peu la lecture d’André Gide.

GV

Images : couverture de La nuit des noces de Pierre Gordon aux éditions Dervy, 1950, 123 pages (source GV), André Gide en 1893 à Biskra (source ici), Fathma, de la tribu des Ouled Naïl, vers 1910 (source ici).
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jeudi 18 mars 2010

Mort d'Alex Chilton



Le chanteur américain Alex Chilton est mort hier, mercredi 17 mars. Célèbre dans le monde entier dès l'âge de 16 ans grâce au tube "The Letter" avec le groupe The Box Tops (1967), il restera surtout dans les mémoires pour son second groupe, Big Star, qui, malgré le succès commercial mitigé de ses trois albums, exerça une influence considérable sur le rock.

Vidéo : "September Gurls", sur l'album Radio City (1974), source youtube.
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lundi 15 mars 2010

Les DVD perdus de Costa-Gavras

M. Costa-Gavras est aujourd’hui suffisamment connu pour que l’on s’épargne de le présenter au lecteur. La sortie de ses films s’accompagne d’un tapage médiatique à la hauteur de sa célébrité et la rareté de ceux-ci n’en augmente que plus les éloges. La dimension politique que possèdent la plupart de ses réalisations provoque par ailleurs des polémiques aux effets commerciaux certains, comme ce fut le cas pour Amen ou Eden à l’ouest, deux de ses plus récentes œuvres. C’est justement à l’occasion des comptes-rendus laudatifs qui se succèdent pendant ces glorieuses périodes de promotion que l’élite journalistique française, toujours prodigue en circonlocutions, ne manque pas d’étaler ses références en désignant M. Costa-Gavras comme  "l’auteur de Z" ou encore "le réalisateur de L’Aveu".
Z et L’Aveu, deux films essentiels qui renvoient aux débuts de la carrière de Costa-Gavras, deux films considérés comme des classiques du cinéma politique, mais aussi deux films introuvables aujourd’hui…

Z (1968) dénonce le régime des colonels qui s’installa par la force en Grèce au milieu des années 60. Porté par Yves Montand et surtout Jean-Louis Trintignant, ce fut un considérable succès (oscar du meilleur film étranger et oscar du meilleur montage). Le critique François Vinneuil, plus connu sous le doux nom de Lucien Rebatet, s’insurgea à l’époque contre cette œuvre de grossière propagande antifasciste, écrivant que "c’est lorsque nos cinéastes oseront traiter [des dérives marxistes] que nous pourrons croire à leur sincérité". Aussitôt ce défi lancé et Costa-Gavras sortait L’Aveu (1970) qui relate avec talent les procès de Prague de 1952 au cours desquels le Parti communiste obtint les complets aveux d’une ribambelle d’anciens dirigeants que plusieurs mois de préparation physique dans les geôles de la police stalinienne avaient rendu admirables de conviction. Le même Vinneuil, enfin ému par la sincérité de Costa-Gavras, salua "la puissance d’impact" de ce film qu’il n’hésita pas à porter au pinacle en le comparant aux piètres tentatives du malheureux Godard (Vent d’Est), "une pauvre cervelle gâchant ses dons par ses prétentions politiques et intellectuelles". De fait, avec Montand et Signoret en vedettes, L’Aveu fut un nouveau triomphe, dépassant sans doute Z en notoriété. Deux aussi belles réussites devaient convaincre Costa-Gavras de poursuivre dans le genre politique, ce qu’il ne manqua pas de faire.

État de siège, sorti en 1973, transporte le spectateur dans un pays d’Amérique du sud aux mains d’une junte militaire. Yves Montand, à nouveau acteur principal, y endosse cette fois-ci un mauvais rôle en la personne de Philip Michael Santore, membre de la CIA chargé de  "mystérieuses" activités auprès de la junte, qu’une guérilla d’extrême gauche enlève afin de révéler ses agissements. Ce film, bien que moins fort que les deux précédents, notamment par son intrigue, assez prévisible, obtint le prix Louis Delluc et un relatif succès d’estime. Il est aujourd’hui considéré comme le troisième volet de ce que certains appellent à tort la "trilogie politique" de Costa-Gavras. En effet, il faudrait plutôt parler de tétralogie car État de siège fut aussitôt suivi de Section spéciale (1975) qui appartient incontestablement au même cycle que les trois films précédents. Ce dernier raconte la mise en place par le gouvernement de Vichy d’une section spéciale près la cour d’appel chargée de juger sans recours les "terroristes", i.e. les résistants ou les otages communistes et juifs. Née après l’attentat du métro Barbès (août 1941), on sait que cette mascarade juridique fut organisée pour complaire à l’occupant allemand qui se trouva heureusement surpris par tant d’empressement. La principale vertu de ce film est de montrer avec précision les tergiversations qui s’emparèrent des magistrats et fonctionnaires chargés de créer la section spéciale au mépris de toutes les règles de droit. Contrairement à beaucoup trop de films sur l’Occupation, celui-ci a le grand mérite de ne pas céder aux lourds clichés manichéens en vigueur. C’est pourquoi Section spéciale est peut-être aussi abouti que Z ou L’Aveu dans sa mise en scène de la mécanique judiciaire, point commun autour duquel tous ces films s’articulent.

Un autre point commun peut cependant être trouvé entre ces quatre grands films : aucun n’est aujourd’hui disponible en DVD. Certes, les deux plus connus, Z et L’Aveu, ont eu droit aux honneurs de la numérisation, respectivement en 2001 et 2004. Mais depuis ces dates, l’absence de toute réédition des DVD, en dépit de leur épuisement dans le commerce, a entraîné une augmentation délirante des prix sur le marché de l’occasion : Z se négocie à près de 50 euros et L’Aveu à 30 euros. Quant à État de siège et Section spéciale, ces deux films sont en passe d’entrer au paradis des raretés n’ayant jamais eu droit à la moindre version DVD alors même qu’ils étaient autrefois disponibles en cassette VHS. Il suffit de voir quelques-unes des recherches menées par nombre d’internautes pour mesurer les pertes économiques que ces curieux oublis entraînent. Même s’il est évident que tous les films ne peuvent pas exister en DVD, il est quand même devenu extrêmement rare que des œuvres aussi célèbres n’y aient pas droit ou plus droit.
Faut-il croire que M. Costa-Gavras se désintéresse de ses œuvres de jeunesse ? Cela paraît douteux si l’on songe à la gloire qu’il leur doit… Mais il n’est pas moins étrange de constater que "le réalisateur de Z et de L’Aveu" est l’actuel président de la Cinémathèque française dont la mission est de "conserver et restaurer les films", ce qu’une numérisation donne évidemment l’occasion de faire. Lorsque l’on interroge les libraires de ladite Cinémathèque, ceux-ci sont les premiers à convenir de l’incongruité de cette absence dont ils n’ont pas la moindre explication. Pour faire bonne figure, ils assurent que la remarque sera transmise au patron et père de ces œuvres introuvables, mais on doute fort que ces bonnes intentions n'engendrent le plus petit effet. En attendant, il faut admettre que cette situation donne le meilleur des prétextes à la seule solution restante pour voir ces films au moindre prix : le téléchargement illégal.

Lucien JUDE

Images : affiches de Z, L’Aveu, État de siège et Section spéciale.
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samedi 13 mars 2010

Daeninckx vs Brigneau sur le Ring

L’affaire Brigneau qui a récemment défrayé la chronique mériterait un article à part entière. Cependant, la vie trépidante des auteurs de ce blog a empêché de livrer à temps notre point de vue sur la question. Fort heureusement, nous pouvons renvoyer notre lectorat vers le très bon article d’Alain Jamot sur le Ring qui résume assez bien la position qui est la nôtre. Si l’affaire devait avoir quelques suites, nous ne manquerons pas d’y revenir avec plus d’empressement.

La rédaction

Image : couverture du livre qui fait polémique suite à sa réédition par les éditions de La Baleine (source ici).
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mercredi 10 mars 2010

Notes de lecture : Chevallier, Cami, Une femme à Berlin

La Peur
Censé être un roman, ce livre de 1931 est le récit fidèle de la Grande guerre telle que la vécut pendant ses cinq années son auteur, Gabriel Chevallier. Déjà dans l’excellent Clochemerle qui le rendit célèbre, on entrevoyait cet antimilitarisme qui fait l’originalité du récit. La Peur se distingue en effet des autres romans sur la Première Guerre Mondiale par son refus complet de l’exaltation du courage ou de l’héroïsme, ainsi que l’indique sans détour le titre. Chevallier y raconte ce que fut la guerre des sans grades, des milliers de soldats qui n’avaient rien demandé et ne savaient même pas ce qu’ils faisaient là. Loin des rodomontades nationalistes à la Henry Bordeaux ou de la fascination guerrière à la Ernst Jünger, il se montre, lui et ses camarades, tremblant de peur sous le bombardement, cherchant par tous les moyens à couper au combat, se défilant devant les missions périlleuses…. C’est la réalité du front déjà décrite par le tonnelier Louis Barthas dans ses magnifiques Carnets de guerre publiés après sa mort. On y retrouve d’ailleurs beaucoup de points communs, notamment le même esprit antimilitariste, la même haine des galonnés imbéciles et incapables, mais aussi le même respect pour les courageux, les "convaincus", et les rares héros. Il n’empêche que cette apologie de l’embusqué (l’embusqué tout relatif d’ailleurs, car les soldats décrits sont en première ligne) fut en son temps une œuvre aussi novatrice que provocatrice en même temps qu’un courageux témoignage sur l’enfer de la Grande guerre.
K.

Une femme à Berlin
Dans un style clair et concis, parfois plein d’humour, une jeune femme anonyme raconte le Berlin assiégé et dévasté de 1945 et l'arrivée des Russes dans la capitale qui se délite. Évitant le pathos, elle décrit les privations et les violences. Au coeur de ce livre, l'effraction, la porosité des limites, la ville comme une plaie ouverte où tout s'infiltre... Les rues sont éventrées, les immeubles béants, les appartements sans fenêtres, les portes cèdent à la moindre sollicitation : Berlin ville ouverte. Il y a, dans le même temps, la violation des domiciles et des corps de presque toutes les femmes. Dans une ville où les hommes se cachent, les soldats russes boivent l'alcool sciemment laissé par les Allemands afin de désorganiser l'armée rouge ; il n'en résulte que de la brutalité. Les femmes doivent prendre des protecteurs dans les rangs des officiers ennemis pour survivre et éviter les viols collectifs. Ainsi se pose la question de la prostitution, mais ce ne sont plus les mêmes valeurs, ça n'a plus d'importance, et, comme une rengaine dans les files d'attente, la question "combien de fois ?" finit par devenir une plaisanterie. Dans ce monde sans limites, le temps ne compte pas, il n'y a plus d'obligations, l'anarchie parfois présente ne s'installe pas. Un très bon livre sur la guerre du point de vue des civils.
GV

Les Nuits de la Tour de Nesle
Le nom de Cami ne dit probablement rien à personne aujourd’hui. Il fut pourtant considéré par Charlie Chaplin comme le "plus grand humoriste in the world", compliment flatteur s’il en fut. Ce titre de gloire n’en est pas moins bien exagéré comme le démontre la lecture du recueil qui prend le nom de son premier conte ("Les nuits de la Tour de Nesle"), l’un des rares qui vaille vraiment quelque chose au milieu d’une formidable collection de ratés. Rédigés à la galopade sous forme de courtes scènes (avec didascalies dans tous les coins), ces historiettes reposent pour la plupart sur l’absurde. Hélas ! C’est l’absurde fin de siècle, celui des Allais et Courteline, qui, s’il marche parfois, finit très vite par lasser… (ah ! les désopilantes aventures de la famille Rikiki…). Comme nous sommes bons princes, reconnaissons une trouvaille osée à défaut d’être drôle ("Le désenglandé de la forêt vierge") et un énième pastiche de Sherlock Holmes, astucieusement rebaptisé Loufock Holmès, plutôt réussi ("Le plafond noir"). Pour couronner le tout, le mythique baron de Crac est aussi de la partie, réexploité par Cami pour des aventures où cette fois-ci l’humour rappelle les impayables récits d’un académicien en goguette.
LJ

Images : La Peur de Gabriel Chevallier, réédition au Dilettante, 2008, 349 p. (photo LJ de l'édition livre de poche épuisée), Une femme à Berlin, anonyme, éditions folio, 391 p. (source ici), Les Nuits de la Tour de Nesles de Cami, éditions 10-18, 1966, 187 p. (source ici).
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samedi 6 mars 2010

Réhabilitons "Shutter Island"

Le dernier film de Martin Scorsese, encensé par une certaine critique, ne cesse d’être battu en brèche ces derniers jours. On lui reproche notamment de manquer de dynamisme, le comble pour un thriller. Les délateurs de Shutter Island semblent néanmoins confondre thriller et film d’action de bas étage. En effet, outre que l’action est assez haletante — du moins pour votre humble servante — entre l’ouragan, l’escalade de la falaise, l’agression du fou, les rats etc., le personnel hospitalier, rudement bien campé, en particulier par Ben Kingsley, crée une atmosphère des plus angoissantes (et que demander de plus à ce genre de film ?). Enfin, faut-il forcément crier au scandale lorsqu’un film se psychologise un tantinet ? Voilà, parce que Shutter Island, c’est plus qu’un bête film d’action, c’est aussi un drame, ou plutôt une tragédie, psychologique. Quant à la fin, elle est surprenante, c’est vrai : tant mieux. Et tragique : encore mieux. D’autant que bien des interprétations restent possibles, ce qui change agréablement de la baston où les tout méchants sont tués par les tout gentils. 
S’il est un reproche que l’on peut faire objectivement, c’est de n’avoir pas lésiné sur la musique d’ambiance, et ce avant même que les premières images n’apparaissent à l’écran. Pour autant, cette critique s’estompe rapidement, car on pénètre très vite dans l’intériorité du héros, Teddy Daniels, et le rythme fracassant de la musique correspond tout à fait à l’enfermement psychologique progressif qu’il subit…
Enfin, un dernier mot en faveur de ce grand film : Leonardo Di Caprio y est brillant, loin des clichés dus à ses personnages précédents de jeune premier.

LOULOTTE

Image : le psychiatre en chef de Shutter Island (Ben Kingsley), le Marshal Chuck Aule (Mark Ruffalo) et le Marshal Teddy Daniels (Leonardo Di Caprio) (source allociné).
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mercredi 3 mars 2010

"Que d'eau ! Que d'eau !"

À ceux qui aiment les vues pittoresques, on conseillera un détour par la Galerie des bibliothèques de la ville de Paris où jusqu’à la fin du mois se tient l’exposition Paris inondé 1910. Comme l’on sait, il y a un siècle, en janvier 1910, la Seine sortait de son lit et submergeait une bonne partie de la capitale à la grande surprise des Parisiens émerveillés.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’exposition ne vaut pas tellement pour ses classiques photographies de Paris inondé mais plutôt pour les belles affiches d’époque ou certains clichés amusants : l’arrivée au Palais Bourbon d’une horde de députés en barque (rien ne les arrête, ces messieurs siègent par tous les temps), la visite présidentielle des quartiers sinistrés (toujours en barque), un homme portant sur son dos une vieille ganache d’académicien pressée de rejoindre la Coupole, etc. L’anarchie provoquée par l’inondation n’est pas sans intérêt non plus comme le montre une très belle affiche du syndicat des boulangers annonçant une nécessaire mise au point après les calomnies dont la profession a fait les frais, accusée d’augmenter ses prix sur le dos des sinistrés. Bref, malgré l’étrange pénombre dans laquelle on a cru habile de plonger les visiteurs, il y a beaucoup de choses à voir dans cette courte exposition, sans compter d’instructifs éclaircissements sur les dégâts, leur coût et les conséquences politiques ainsi qu’une floppée d’extraits des correspondance ou journaux d’Apollinaire, Proust, Jules Renard… Remarquons que ces derniers, en dépit de tous leurs talents, n’arrivent pas à la hauteur de la légendaire formule dont le président Mac Mahon gratifia Toulouse inondée (1875), citation qui en la matière reste inégalée à ce jour : « Que d’eau ! Que d’eau ! ».

KLÉBER



Paris inondé 1910, jusqu’au 28 mars à la Galerie des bibliothèques, du mardi au dimanche de 13h à 19h, 22 rue Malher, 75004 Paris. Tarif : 2 à 4 euros.

Images : un porteur rue Bonaparte et de courageux députés à l’abordage du Palais Bourbon (source ici, site sur lequel on peut voir un grand choix de photos de l'exposition).
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dimanche 28 février 2010

Pin-up du mois : O'Murphy

Nos lecteurs ne manqueront pas de constater que si le tableau qui s'offre à leurs regards admiratifs (voire même émoustillés, qui sait ?) leur est sans aucun doute vaguement familier, ils auront peut-être plus de difficultés à identifier la délicieuse adolescente qui pause nue et faussement alanguie sur le divan.
Attardons nous donc quelques lignes sur la jeune Marie-Louise O'Murphy, dite la belle Morphyse, dont l'entrée dans la carrière de la galanterie se fit avec la bénédiction de bien étranges bonnes fées : l'aventurier vénitien Casanova, le peintre Boucher et le roi Louis XV. Trois figures tutélaires de l'aimable libertinage alors en vogue en France entre la Régence et la Révolution française. 
Née le 21 octobre 1737, à Rouen, la jeune demoiselle O'Murphy, fille d'un bas-officier d'origine irlandaise, après quelques années passées au couvent, serait sans doute restée reléguée dans une modeste et honnête courtisanerie, à l'instar de sa soeur, si les hasards de la prostitution n'avait pas conduit cette dernière à rencontrer Casanova. Celui-ci, qui ne manquait ni de bon goût ni de sens pratique, repéra quelle beauté se cachait derrière la crasse de "la petite souillon". Il la décrivit de la sorte dans ses mémoires: 
"Blanche comme un lys, Hélène avait tout ce que la nature et l'art des peintres peuvent réunir de plus beau. La beauté de ses traits avait quelque chose de si suave qu'elle portait à l'âme un sentiment indéfinissable de bonheur, un calme délicieux. Elle était blonde et cependant ses beaux yeux bleus avaient tout le brillant des plus beaux yeux noirs". 
Et plus loin, commentant le tableau qui nous occupe : 
"La position qu'il [le peintre François Boucher] lui fit prendre était ravissante. Elle était couchée sur le ventre, s'appuyant des bras et du sein sur un oreiller et tenant la tête tournée comme si elle avait été couchée sur le dos. L'artiste habile et plein de goût avait dessiné sa partie inférieure avec tant d'art et de vérité, qu'on ne pouvait rien désirer de plus beau".
Casanova continuant à se donner le beau rôle, raconte comment enfin il s'entremit avec l'aide du peintre et d'un valet royal pour conduire la jeune fille au Parc aux Cerfs, où le roi vint lui-même s'assurer de la ressemblance entre le modèle et le tableau, et vérifier "de sa royale main que le fruit n'avait pas encore été cueilli"...

Marie-Louise devint la favorite du roi pour quelques années, donnant naissance à une fille le 20 juin 1754. Mais son recrutement hors des réseaux habituels de la maîtresse officielle, la Marquise de Pompadour (qu'elle surnommait de manière peu amène "la vieille"), rendait sa position précaire à la Cour. Compromise dans les intrigues de Madame de Valentinois, elle fut disgraciée dès 1755, année où elle épousa Jacques de Beaufranchet d'Ayat, apportant à celui-ci une coquette dot de 20 000 livres et 1 000 livres de bijoux. Celui-ci aura d'ailleurs le bon goût de se faire tuer à Rossbach en 1757, lui laissant une appréciable liberté pour une jeune et belle veuve de 20 ans, ainsi qu'un fils posthume (qui quelques années plus tard,  rallié à la Révolution, s'illustrera lors de la Guerre de Vendée).
Elle se remariera avec François le Normand, comte de Flaghac en 1759, dont elle aura une fille en 1768, avant de convoler une troisième fois en 1795 avec le député thermidorien Louis-Philippe Dumont, de 30 ans son cadet et dont elle divorcera en 1798.  
Elle mourut le 11 décembre 1814 à Paris.

Bruno FORESTIER

NB: Je profite de cette rubrique pour ajouter que les manuscrits originaux de l'Histoire de ma vie de Casanova venant d'être rachetés par la BNF, seront prochainement numérisés. La plupart des éditions disponibles étant largement expurgées, nos lecteurs pourront peut-être glaner de nouvelles révélations sur la belle Morphyse…

Images : la belle Morphyse par Boucher, 1752 (source ici) et L'odalisque brune par le même Boucher, supposée être la sœur de la belle Morphyse, Victoire O'Murphy (source ici).
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samedi 27 février 2010

Vampire Weekend au sommet de l’Olympia

Comme prévu, revoici Vampire Weekend. Le 12 janvier est sorti leur nouvel album, Contra, une réussite à tous points de vue puisque les quatre New-Yorkais parviennent à faire aussi bien que leur premier album, ce qui, vu la qualité de ce dernier, tient presque du miracle. Ajoutons, même si la formule est largement galvaudée et resservie à toutes les occasions, qu’on perçoit une véritable évolution musicale dans Contra. Les harmonies sont plus recherchées que pour Vampire Weekend, les mélodies moins faciles, comme en témoignent Horchata, Giving Up The Gun ou surtout I Think Ur A Contra que certains puristes se plaisent à porter aux nues parce que justement c’est le morceau le moins évident de cet album et, partant, qu’il annoncerait une future œuvre.
Jeudi soir, Vampire Weekend était donc à l’Olympia de Paris dans le cadre de sa tournée mondiale engagée après la sortie de Contra. Inutile de préciser qu’il y avait foule, toutes les dates étant complètes depuis belle lurette. Il est intéressant de constater combien le public (20-30 ans dans son immense majorité) a su adopter les codes du groupe pourtant à rebours des habituels tee-shirts et jeans troués des rockers éternels. Dans la salle bondée de l’Olympia, on pouvait voir une multitude de ces chemises à carreaux (filles comme garçons) qui incarnent une bonne part du style preppy cher au chanteur Ezra Kœnig et aux siens.
Après la prestation inaugurale du groupe canadien Fan Death, formation emmenée par une chanteuse déchaînée mais dont les compositions laissaient un peu à désirer, le groupe a fait son entrée sous les acclamations générales et aussitôt commencé avec les excellents White Sky et Holiday, deux de ses nouveaux morceaux. Il n’a pas fallu longtemps pour que le public soit conquis tant l’énergie et la bonne humeur de Vampire Weekend éclataient sur scène ainsi qu’en témoigne la fameuse chemise à carreaux d’Ezra Kœnig qui en l’espace de trois ou quatre chansons passa de vermeil à grenat. Contrairement au précédent concert qui, il est vrai, était aussi confidentiel que précipité (Nouveau Casino, le 22 octobre), le groupe affichait une envie résolue de remercier ses fans. Les classiques M79, A-punk et Cape Cod Kwassa Kwassa ont brillamment alterné avec les nouveaux Cousins, Diplomat’s Son ou Taxi Cab. Le morceau Run (un chef d’œuvre comme nous l’avions justement pressenti lors de sa première écoute) a quant à lui été l’occasion d’animer les yeux de la jeune fille qui orne la pochette de Contra et dont une reproduction immense décorait la scène avec des lustres rappelant la pochette du premier album. Une surprise était même réservée aux fidèles de toujours avec l’interprétation de Boston, l’un des tous premiers morceaux du groupe qui ne figure sur aucun album, ce qui enchanta mon ami J. qui « n’y croyait pas ». Au bout d’une heure et quart de concert dans une ambiance survoltée ce fut la conclusion sur le traditionnel morceau de départ, Walcott, dont on ne se lasse décidément pas.



Comme l’a finement remarqué F., mélomane averti, les Vampire Weekend font montre d’un très grand professionnalisme en concert. Sans pour autant rendre mécaniques leurs interprétations, ils parviennent à restituer admirablement leurs musiques tout en y ajoutant une touche live particulièrement dynamique. C’est ce qui fait toute la différence avec d’autres groupes qui se bornent à jouer exactement mais froidement leurs répertoires (on pense ici au groupe de rock The Coral). Ce concert à l’Olympia fera donc date, réconciliant définitivement certains fans qui avaient pu être froissés par la prestation trop rapide du Nouveau Casino. Avec Contra, il prouve une fois de plus l’immense talent de Vampire Weekend dont les snobs disent déjà qu’ils n’aiment pas, preuve s’il en fallait une que les quatre New-Yorkais sont enfin célèbres.

Lucien JUDE



Image et vidéos : l'Olympia jeudi soir, Run et M79 (source LJ).
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