mercredi 17 février 2010

Daniel Guérin réédité

À l'occasion de la réédition par Les Bons Caractères (maison d'édition du groupe Lutte Ouvrière) de l'ouvrage du célèbre anarchiste Daniel Guérin De l'oncle Sam aux panthères noires, la librairie La Brèche (librairie du NPA) organisait mardi soir une rencontre avec Anne Guérin, fille de l'auteur, et Julia Wright, fille du grand écrivain afro-américain Richard Wright, auquel ce livre était justement dédié.
L'initiative est des plus heureuses car cinquante ans après l'essor du mouvement noir américain et un peu plus d'un an après l'élection du premier président noir aux États-Unis,  la dernière version en 10/18 de cet ouvrage de référence datait de 1973 et était à peu près introuvable.
Cette rencontre unitaire à tous les niveaux a donc réuni un public assez nombreux compte tenu de l'exiguïté des lieux et a donné lieu à un petit débat raisonnablement bon enfant malgré une forte présence de vieux militants gauchistes qui se sont hâtés de retrouver leurs divisions de repère.
Nonobstant ces petits inconvénients, la discussion a été l'occasion de (re)découvrir en partie l'oeuvre et la personnalité du grand intellectuel et homme de lettre que fut Daniel Guérin. Issu de la grande bourgeoisie parisienne, et après de prometteurs débuts sous le patronage de François Mauriac, il avait fait très tôt le choix de s'engager vers les luttes sociales des années 30 (tout en vivant confortablement de son héritage...) et, plus rare, de demeurer fidèle à ses convictions politiques jusqu'à sa mort en 1988. Ce fut aussi l'occasion de découvrir les liens politiques et amicaux qui unissaient Guérin et Richard Wright et, plus surprenant encore, le possible assassinat de celui-ci à Paris en 1960.
Enfin, notons que les éditions Les Bons Caractères ont annoncé leur intention de republier plusieurs autres livres de Guérin, disparus actuellement des catalogues de Gallimard, dont le fameux La lutte des classes sous la première République qui fit jadis les délices de M. Malraux.

Bruno FORESTIER

Image : Daniel Guérin devant sa bibliothèque (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger

dimanche 14 février 2010

La Saint-Valentin sanglante

Parmi les nombreux massacres de la Saint-Valentin qui émaillent l'histoire, l'un des plus terribles est celui qui se déroula à Strasbourg, le 14 février 1349, au cours duquel 2000 juifs environ furent tués.

L'Europe occidentale, déjà troublée par les atrocités des débuts de la Guerre de Cent ans, avait subi de plein fouet l'épidémie de Peste Noire qui à partir du printemps 1348 devait balayer le continent et provoquer plusieurs millions de morts.
Ces événements déjà fortement traumatisants en eux-même contribuèrent à relancer l'agitation populaire dans les villes comme dans les campagnes. Ainsi, dans le sillage de la peste, une vague de pogroms déferla sur la France puis la Rhénanie et le Saint-Empire tout entier. L'anti-judaïsme au Moyen-âge s'explique certes pour des raisons religieuses, mais surtout pour le rôle économique que jouent très souvent les juiveries dans les villes. Peu à peu exclus des professions artisanales et commerciales sous l'influence croissante des corporations, la plupart des juifs avaient dû se vouer au commerce de l'argent et au prêt. Dans une société où l'Église interdisait l'usure, les juifs se retrouvèrent dans la délicate position d'usuriers, de prêteurs et de percepteurs d'impôts. Si à ce titre, ils étaient protégés par les autorités - Juifs de la Maison du Roi, ou Juifs du Pape par exemple - ils étaient évidemment dangereusement exposés à la fureur populaire lors des explosions sociales qui déchiraient régulièrement les villes.
En effet, dans la plupart des villes commerçantes, de l'Italie du Nord à l'Angleterre en passant par la Champagne, la Rhénanie et les Flandres, les affrontements de classes étaient permanents et souvent sanglants. Strasbourg à cette époque pourrait presque être considéré comme un cas d'école.

Ville libre depuis le début du XIIIe siècle, les bourgeois de Strasbourg en s'alliant à l'Empereur avaient successivement évincés l'Évêque, puis les deux grandes familles féodales (Zorn et Müllenheim) qui se disputaient le pouvoir. Depuis 1332, la ville était exclusivement dirigée par des membres du Patriciat, membres de maisons nobles d'origine mercantile, qui  concentraient en leurs mains les pouvoirs politiques, économiques et juridiques. En bons gérants des intérêts de la ville qui se confondaient avec leurs propres intérêts économiques, les autorités municipales protégeaient la prospère communauté juive qui fournissait de confortables revenus.
Cette situation de monopole devait bien sûr entraîner un certain nombre de rancoeurs et de détestations. La vague de pogroms qui touchait les autres villes de la région avait été partout l'occasion de graves troubles urbains. À Strasbourg au moins, ces troubles prirent l'aspect d'un véritable coup d'État, dont l'un des principaux enjeux devait être le massacre des juifs de la ville.
Au début de l'année 1349, la ville n'avait pas encore été touchée par l'épidémie de peste, mais les rumeurs alarmantes allaient bon train, notamment celle accusant les juifs d'empoisonner les puits. On en vint à réclamer l'expulsion ou l'extermination des juifs, avant que la maladie ne se déclare... La municipalité, peu soucieuse de perdre une telle source de revenus, biaisa en ouvrant une enquête et en demandant des rapports à d'autres villes qui avaient obtenu par la question des aveux de quelques juifs arrêtés.
Le 8 février à Benfeld s'ouvrit une conférence devant décider du sort des juifs de la Basse-Alsace. Les choses tournèrent très mal. Les Stadtmeisters (maires) de Strasbourg, le juge Sturm et Conrad Kuntz von Winterthur, soutenu par l'Ammeister Peter Schwaber prirent la défense des juifs contre la majorité des délégués, soutenus eux par l'Évêque. Pris à parti le lendemain par les délégués des artisans qui réclamaient le partage de l'argent qu'ils avaient dû recevoir des juifs pour ne pas les condamner, Peter Schwaber fit arrêter une partie des meneurs.
La révolte éclata aussitôt à Strasbourg. Le 10 février, rue du Dôme, devant la Cathédrale, les artisans réunis sous les bannières, accompagnés par des chevaliers en armes, firent arrêter chez eux les deux Meisters, saisirent les sceaux et les bannières de la ville et déposèrent l'ensemble du Conseil municipal.  Les artisans créèrent dans la foulée un nouveau Conseil composé d'artisans, mais aussi de chevaliers et de bourgeois, parmi lesquels le nouvel Ammeister Betschold le Boucher qui devait s'illustrer quelques jours plus tard. Le renversement du Conseil avait permis aux féodaux de regagner une grande partie de leurs prérogatives (deux des nouveaux Meisters sur quatre appartenaient à la noblesse), alors que les corporations étaient désormais les maîtresses de la vie politique.

Le nouveau Conseil, dès son arrivée au pouvoir, lança le pogrom, sans se soucier des conséquences économiques, ni de la foi jurée. Du reste, il est peu probable que les nouveaux dirigeants aient pu arrêter le mouvement, quand bien même ils l'auraient désiré. Aussi, le jour de la Saint-Valentin, le quartier juif fut-il investi par la foule qui se déchaîna, avant d'entraîner les habitants jusqu'au cimetière juif, où avait été érigé un immense bûcher sur lequel deux mille d'entre eux devaient être brûlés vifs plusieurs jours durant. D'après les chroniques, seuls furent épargnés les apostats, les petits enfants et quelques jeunes femmes. Sans compter, bien sûr, ceux qui avaient eu la sagesse et les moyens de quitter la ville les jours précédents. Plus important que le massacre même, toutes les dettes dues aux juifs furent annulées et les gages et les lettres de crédit rendus à leurs possesseurs. Les biens récoltés pendant le pillage de la Juiverie furent également répartis entre les artisans, principaux vainqueurs de ces journées, l'évêque et la municipalité. Celle-ci promulgua un décret interdisant toute installation de juifs dans la ville pour deux cents ans.
La précaution fut sans doute insuffisante, car la peste noire s'abattit sur la ville quelques mois plus tard.

Paul LAMARE

Sur le sujet, on peut lire le roman de Charly Damm, Niclaus Findel, publié en 2005 aux éditions de la Coprur, qui retrace l’histoire de Strasbourg de 1248 à 1349.

Images : le massacre des juifs de Strasbourg par Eugène Beyer (Musée historique de Strasbourg, source ici), médecin pendant une épidémie de peste (source ici), « juif empoisonnant un puits » (source ici), bûcher de juifs (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger

vendredi 12 février 2010

Bernanos sur scène

Dans la petite salle du théâtre des Mathurins, à Paris, on peut assister pour quelques semaines encore à une représentation assez rare. Il s’agit de l’adaptation pour la scène du célèbre roman de Georges Bernanos (1888-1948), Journal d’un curé de campagne, paru en 1936. Adapter Bernanos au théâtre ne paraît pas a priori la chose la plus aisée à faire, d’abord en raison de la rigueur de son style, ensuite à cause du vieillissement de son œuvre. L’auteur de cette adaptation, Maxime d’Aboville, n’a toutefois pas eu ces scrupules et c’est lui qui, unique interprète, déroule ce journal pendant plus d’une heure de représentation.
Dans un décor recréant la sobriété (présumée) d’une chambre de curé, seul le jeu de lumière d’une chandelle guide son texte et vient rythmer la pièce. Contrairement à d’autres romans de Bernanos (Sous le soleil de Satan, Un crime), l’histoire du Journal d’un curé de campagne n’a rien de sensationnel au sens romanesque du mot. On assiste à la vie monotone d’un jeune curé plein de zèle expédié au milieu de paroissiens méfiants, à ses tourments spirituels et aux progrès de sa maladie. Par bien des côtés, ce récit fait d’ailleurs songer à La confession du pasteur Burg dont nous avions déjà eu l’occasion de parler. Comme dans le livre de Chessex, c’est la langue qui fait l’un des attraits principaux de cette œuvre et il faut reconnaître que Maxime d’Aboville parvient très justement à la transmettre, avec même un léger accent d’époque dans ses intonations ! Mais au-delà de la performance qu’exige une pareille interprétation et du très grand talent dont fait preuve son auteur, saluons donc l’idée de cette adaptation qui, à nos yeux, est le principal défi que relève brillamment la pièce.

Lucien JUDE

Journal d'un curé de campagne, théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, Paris 8e. Du mardi au samedi à 21h. Prix : 28 euros, 14 euros pour les étudiants.

Image : affiche de la pièce (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger

mercredi 10 février 2010

Choses vues

Vu Esther de Jaume Collet-Serra  dans un multiplex bondé de Montparnasse. Selon F. qui m'accompagnait, il s'agirait du film "le plus anti-familial" de ces dernières années. Il a tort bien entendu, ne serait-ce que parce qu'il ne s'agit que d'un remake bien foutu de Joshua de George Rattlif, sorti en 2007 dans lequel on pouvait déjà admirer la beauté fragile de Vera Farmiga, en mère manipulée et poussée à la démence. Ceci dit, Esther vaut tout de même le détour pour quelques bonnes idées Dada habilement placées (proposition de roulette russe entre Esther, 10 ans et Max, 5 ans entre autres) et une ou deux scènes assez gore comme la scène de fausse-couche qui ouvre le film ou le massacre d'une bonne sœur au marteau. Surtout, on pourra apprécier le remarquable jeux des trois actrices, dont l'éponyme Esther (Isabelle Fuhrman) et sa soeur Max (Genelle Williams). Ces demoiselles, avantageusement mises en avant par un scénario somme toute assez finaud, donnent au film un rythme haletant, malgré quelques effets de caméras un peu lourd. Je fais grâce au lectorat des commentaires entendus au sortir de la séance sur le rôle des naines en Russie.

Les Chats Persans de Bahman Ghobadi ne vaut certainement pas tout le battage qu'on en a fait autour ce qui ne l'empêche pas d'être intéressant par les thématiques abordées et plutôt sympathique. L'économie de moyens (le tournage s'est fait dans une semi clandestinité) permet au réalisateur de faire de nécessité vertu, et de transformer un objet plutôt foutraque, oscillant entre le documentaire, la série de clips et la fiction tragicomique, en un film énergique et qui va à l'essentiel (l'essentiel c'est la ville de Téhéran et le foisonnement de la vie culturelle malgré le régime).

Enfin, Bright Star de Jane Campion, laquelle réussit l'exploit de faire un très beau film dans le cadre superbe mais étroit de Hampstead Village autour d'une intrigue plus limitée encore : les amours impossibles du poète John Keats et de sa fiancée Fanny Brawne. L'évolution du couple Keats-Brawne, incarnés respectivement par Ben Whishaw (qui en plus d'être fort beau, déclame très bien) et la voluptueuse Abbie Cornish, passant de l'amitié et la complicité à l'amour passionné, est filmée avec une rare finesse, sans mièvrerie aucune, entre regards, silences et ellipses. L'estivale séquence des papillons, aérienne et lumineuse, est de ce point de vue tout à fait remarquable. D'ailleurs, la photographie est à elle seule une raison d'aller voir le film, tant la lande anglaise y est magnifiquement filmée, les nombreuses scènes de promenades bucoliques démontrant à nouveau, si le besoin s'en faisait sentir, la supériorité de la civilisation britannique campagnarde.

Un des autres points forts du film est de donner un aperçu assez juste de la société pré-victorienne, notamment par ses pesantes conventions sociales et ses mesquineries (ce qui nous permet de mentionner la présence de Paul Schneider, un acteur qui nous est sympathique, en Charles Brown irritant et exclusif), auxquelles n'échappent pas les héros.
Au risque de lasser nos lecteurs, nous pouvons également faire remarquer que l'histoire elle-même n’est qu'une illustration supplémentaire et très classique de l'amour-passion cher à M. de Rougemont, comme le montre le constant refrènement du désir des amants, dont la source sera dévoilée lors de la sombre scène de la séparation à la veille du départ pour l'Italie.

Pour conclure, suite aux recommandations avisées d'un lecteur, nous signalons qu'il est possible de regarder La Piste de Santa Fe (en VO), petit chef-d’œuvre de l'âge d'or d'Hollywood, sur google vidéo (le film est libre de droit). Le film sur le Bleeding Kansas est à ranger entre Naissance d'une Nation de Griffith et Autant en Emporte le vent, tant pour la qualité que pour un certain parti pris.  L'intrigue, digne d'un roman de Dumas, porte sur les aventures de jeunes cadets d'une fraîche promotion de West Point - laquelle pour les besoins du scénario compte une tripotée de futurs généraux sudistes et nordistes - au prise avec l'inquiétant John Brown, qui ravage le Kansas avec ses hommes (et comme dans tout bon western, ils le pendront haut et court à la fin). Notons pour la petite histoire que le héros, Jeb Stuart (futur général confédéré), incarné par Errol Flynn, participa effectivement à la capture de Brown à Harpers Ferry… Dans le film, il est secondé par un futur général Custer, joué par un Ronald Reagan, parfaitement tête-à-claques (ou à scalp, si j'oses dire…) et il séduit pour la énième fois Olivia de Havilland. Bref, vous ne regarderez jamais plus Robin des Bois de la même manière.

Bruno FORESTIER

Images : Esther (source ici), affiche du film Les Chats Persans (source allociné), photos et affiche de Bright Star (source allociné), affiche de La piste de Santa Fe (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger

dimanche 7 février 2010

Zelnik : un rapport de plus

Après les débats qui ont agité le monde des livres concernant Google, voici le rapport Zelnik. De quoi s’agit-il ? De plusieurs propositions visant à développer l’accessibilité de contenus culturels sur internet. Le rapport se divise en quatre parties : la musique, le livre, la vidéo (cinéma, audiovisuel) et le rôle des pouvoirs publics.
On sait que le gouvernement a cédé aux lobbys (l’industrie musicale et cinématographique) en votant la loi Hadopi qui, même si elle semble avoir son petit succès à l’étranger, est juridiquement difficilement applicable (voir le billet de Maître Éolas) et techniquement obsolète (voir le billet de Korben).
Voici donc le temps des comptes dans le domaine du disque. Après quelques nouvelles petites concessions (notamment la carte musique financée en partie par l’État) la critique pointe le bout de son nez et le rapport évoque un  "protectionnisme excessif de l'industrie musicale" ; ce n’est pas trop tôt !
En effet, c’est la rigidité dans la négociation des droits qui bloque la possibilité de développement de plates-formes légales. Tant au niveau de la vente que de l’écoute en ligne, l'harmonisation juridique semble très difficile. Ainsi, le rapport préconise des mesures de bon sens, par exemple la reprise pour le streaming musical des accords en vigueur dans la radio hertzienne. On repense à Napster, et l’on se demande ce que l’industrie du disque a fait pendant toutes ses années, si ce n’est fustiger le téléchargement illégal. Aucun projet global de diffusion ! Seul Itunes d’Apple s’est imposé dans la vente de musique en ligne, surtout grâce à ses lecteurs mp3.

Les efforts des sites de streaming musicaux pour proposer une offre de qualité sont salués par le rapport. Pourtant, l’avenir est plus qu’incertain dans ce domaine, les récentes rumeurs de fermeture du très populaire site Deezer ne donnant qu’un exemple parmi d’autres.
La question du livre est elle aussi intéressante. C’est un enjeu majeur, et avec l'arrivée des tablettes de lecture (dont celle d’Apple, à nouveau), on peut imaginer une révolution comparable à celle que provoqua le lecteur mp3 ; il est donc encore temps de s'y mettre. Le rapport propose la mise en place d'un prix unique du livre numérique fixé par l'éditeur comme c'est le cas actuellement pour le livre imprimé.
Enfin, les films et autres contenus audiovisuels. La question d’une redevance sur les films qui, bientôt, vont tomber dans le domaine public est posée ainsi que l’encouragement de la vidéo à la demande. Et l’on retrouve encore ce problème, au cœur de l’offre légale sur internet : l’accessibilité.
Dans les domaines de la musique, du livre et du film, proposer une offre comparable à celle des sites de partage illégaux va s’avérer très difficile. Ainsi, ces sites offrent la possibilité de télécharger n’importe quel contenu, gratuitement bien sûr, mais aussi avec une diversité sans pareil et une réactivité impressionnante (on peut faire la demande d’un film, il sera disponible dans l’heure). Comment les sites légaux avec leurs formulaires d’inscription qui n’en finissent pas, leurs restrictions (DRM), et l’éclatement du contenu, sans parler du prix, peuvent-ils imaginer concurrencer l’offre illégale ?
L’État prévoit donc de nombreuses aides financières à la culture (enfin à l’industrie du disque, du cinéma et à l’édition). Mais où trouver l’argent ? Chez les fournisseurs d’accès, dans un premier temps, puisqu’on les accuse de vendre leurs offres triple-play en s’appuyant sur un débit élevé donc sur le téléchargement illégal (notez le raccourci). Mais aussi chez Google, dont on pourrait taxer les revenus publicitaires. D'ailleurs, le rapport propose de vérifier en profondeur si Google n’est pas dans un abus de position dominante, et n'empêche pas l’émergence de nouveaux acteurs sur internet. Il s’agit comme pour la numérisation de s’attaquer à l’entreprise américaine, d’en faire un bouc-émissaire.
On reste sceptique devant tant de bonne volonté et on rit d’avance de la communication du gouvernement chargé de nous expliquer le téléchargement légal, tant les précédentes campagnes de publicité dénotaient de la défiance envers internet et ses dangers (sécurité des enfants et des adolescents).

GV

Images : le producteur Patrick Zelnik, auteur du rapport (source ici), montage plaisant (source ici), site deezer (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger

mercredi 3 février 2010

Sur "La route"

Que reste-t-il quand il n’y a plus rien ?
C’est bien cette question que pose La route au spectateur qui accompagne un père (Viggo Mortensen) et son fils (Kodi Smit-McPhee) dans un monde où rien ne subsiste. Tourné dans des décors naturels de routes abandonnées et de mines désaffectées, le film montre un univers grisâtre, froid, en proie aux flammes. L'inconfort est réel pour le spectateur de voir cet enfant au milieu d’un univers si hostile. Seules comptent la survie et la lutte journalière contre la faim car le cannibalisme fait loi et la chasse à l’homme prévaut ; il faut donc à ce couple improbable se déplacer sans arrêt.
Vers un monde meilleur ?
Le bord de la route sera l’occasion de rencontres dangereuses et effrayantes. On entrevoit pour nos héros la possibilité de finir dans un garde-manger, découpés petit à petit. Résonnent alors, en flash-back, les violentes paroles de la mère déjà suicidée (Charlize Theron) du garçonnet : "quand ils nous trouveront, ils me violeront, violeront ton fils puis ils nous mangeront". Ainsi, le film aborde avec acuité la question du suicide altruiste, ce qui donne lieu à de très belles scènes.
Les autres ?
Le garçon ne connaît pas ses semblables : il apparaît comme unique et on suppose assez vite que les autres enfants ont déjà fini en ragoût. Né après le désastre, il n’appréhende pas le monde qui l’entoure, il ne le connaît qu’à l’état de ruine, sans signification, mais son père tente malgré tout d’introduire du sens : la transmission est l’un des enjeux du film.

Vir probus ?
C’est la notion d’humanité qu’il s’agit d’expliquer. Suffit-il de ne pas être cannibale pour être du côté des "bons" ? Car tuer ou être tué, le film pose évidement la question, et il s’agira au-delà de la survie, de renouer avec les valeurs d’entraide. Faire du lien, faire confiance, s'avèrent de réelles épreuves à l’aune des temps nouveaux.
John Hillcoat nous livre un excellent film, très émouvant et assez proche de ce que l’on imagine être la fin du monde. D'ailleurs, c’est principalement en cela qu’il s’oppose à l’autre film apocalyptique du moment, Le livre d’Eli, réalisé par Albert et Allen Hughes, avec Denzel Washington, un road movie, qui, lui, oscille entre le western, Madmax et les arts martiaux, mais qui ne place jamais le spectateur en danger tant les sujets difficiles — pourtant souvent identiques à La route — sont soit éludés, soit tournés en dérision. On est loin de l’émotion suscitée par La route, film encore visible dans une trentaine de salles en France.

GV

Images : affiche du film (source ici) et bande de cannibales en maraude (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger

dimanche 31 janvier 2010

Ganache du mois : Menou

La Révolution française a révélé des généraux de vingt-cinq ans qui partout en Europe ont triomphé des meilleures armées et sans doute n’y a-t-il jamais eu d’autres exemples dans l’histoire d’une si belle promotion de génies militaires. Ce succès a même contraint l’un de ses plus acharnés adversaires, le sourd et aveuglé Charles Maurras, à prétendre sans rire que c’était à l’Ancien Régime que l’on devait l’éclosion de tels talents ! Il y eut néanmoins quelques nullités au milieu de la multitude de généraux apparue après 1789, et l’on attribuera volontiers à l’Ancien Régime la paternité de celles-ci. Parmi ces nullités, le général Menou (1750-1810) n’est pas la moindre, cumulant incapacité et ridicule avec un art consommé de la mise en scène.
Rappelons ainsi, pour l’honneur de notre grande Révolution, que Menou n’en est pas un pur produit, au contraire d’un Hoche ou d’un Marceau : son nom complet est Jacques-François de Menou, baron de Boussay, et c’est comme député de la noblesse qu’il assista aux États généraux de mai 1789. Militaire de carrière, le baron se rallie habilement à la Révolution dès 1790 (il préside un temps l’assemblée constituante), ce qui le fait accéder au grade de commandant grâce aux départs des officiers émigrés. Envoyé en Vendée comme général de division, il ne tarde pas à révéler son incapacité militaire. Si l’homme fait preuve de vaillance (blessé à plusieurs reprises), il subit déjà de graves revers, notamment face à l’armée du jeune La Rochejacquelein qui le chasse de Saumur en juin 1793. Mis à la retraite après ces prouesses, il revient en grâce à la chute de Robespierre. Menou donne aussitôt des gages de bonne volonté à la Réaction en réprimant impitoyablement les émeutes sans-culottes du Faubourg Saint-Antoine (mai  1795). Pour cette entreprise digne d’un traître, il n’hésite pas à se servir des infâmes Muscadins, ces jeunes royalistes aux affublements grotesques qui apparurent après Thermidor. Dès lors, on comprend assez bien pourquoi le même Menou se montre d’une coupable inertie lorsque le coup d’état royaliste éclate en septembre de la même année (13 Vendémiaire). Destitué pour cette trahison, il n’en est pas moins acquitté à la suite de quelque magouille judiciaire. Et sa carrière continue, hélas !

En 1798, cette ganache de Menou s’embarque pour l’expédition d’Égypte que dirige le général Bonaparte. Quelques semaines après son arrivée, l’homme se convertit à l’islam et épouse une Égyptienne. Il se fait désormais appeler « Abdallah-Jacques », mais les soldats le surnomment plus volontiers « Abdallah le Renégat ». Une fois Bonaparte discrètement reparti en France, c’est le général Kléber qui commanda les armées restées en Égypte. On sait qu’après avoir redressé une situation désespérée, il fut lâchement assassiné par un fanatique syrien le 14 juin 1800. Le médiocre Menou, jaloux de Kléber qui le méprisait avec raison, se réjouit ouvertement de sa mort qui lui permet de devenir général en chef. Mais il fait encore mieux en baptisant aussitôt son fils du prénom de l’assassin : Soleyman. La grande classe.
Détesté par tous les généraux qu’il commande, Menou achève en catastrophe l’expédition d’Égypte. Comme partisan du maintien français, il entame une politique ouvertement colonialiste et pratique la ségrégation à l’égard des minorités (coptes, juifs et soufis). Par ailleurs, maintenu dans ses fonctions par le premier consul Bonaparte qui se méfie des anciens partisans de Kléber, Abdallah le Renégat n’en fait qu’à sa tête. Il est logiquement écrasé par les Anglais à la bataille de Canope (mars 1801) où un général lui lance avant de mourir : « Jamais un homme comme toi n’aurait dû commander les armées françaises. Tu n’étais bon qu’à diriger les cuisines de la République ! ».
Acculé à la capitulation à la suite de cette triste bataille, Menou évacue les restes de l’armée et quitte l’Égypte avec femme et enfant à l’automne 1801. Loin d’être mis à la retraite malgré sa solide expérience de ganache, il est nommé au Tribunat puis en Italie comme gouverneur de Venise. C’est là qu’il meurt paisiblement en 1810.

KLÉBER*

*Ma signature ne doit pas laisser croire qu’il y a de la mauvaise foi dans cet article. Menou fut une ganache et tout ce que j’ai pu rapporter ci-dessus n’est qu’une partie de l’affligeante carrière que mena cet homme.

Images : portrait du général Menou (source ici), dessin du même par Dutertre (source ici), proclamation du général Menou du 9 Ventôse an IX (source musée de l'Empire, Salon-de-Provence) et la bataille de Canope par P.J. Loutherbourg (source ici).
Lire La Suite... RésuméBlogger