lundi 17 mai 2010

La caricature mystère (et la gravure itou)

Pour cette fois, notre lecteur a droit à deux illustrations de la même époque (indice important) dont il faut trouver le sujet et la date, accessoirement l'auteur. Étant donné la difficulté que présentent ces œuvres mystérieuses, il va de soi que d'autres indices pourront être communiqués par la suite. Les félicitations du jury des Septembriseurs seront tout particulièrement adressées à qui trouvera le sujet de la gravure !



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jeudi 13 mai 2010

Hey Hey My My & LCD Soundsystem

Mercredi 5 mai, à la Maroquinerie, à Paris, la salle était comble pour entendre un groupe qui commence à faire parler de lui malgré sa nationalité française et sa moyenne d’âge plus avancée que de coutume dans le milieu du rock : Hey Hey My My. Cette formation emmenée par Julien Garnier et Julien Gaulier vient de sortir un deuxième album (A Sudden Change Of Mood) après un premier opus plutôt remarqué en 2007 (Hey Hey My My, tout simplement). Inspiré entre autres par la musique de Neil Young et des Beatles, ce groupe a tout pour plaire : des mélodies entêtantes, une touche rock particulièrement efficace en concert et des textes en anglais (bien chantés) ce qui, il faut hélas l’admettre, sonne toujours mieux qu’en français… Composée majoritairement de trentenaires connaisseurs, le public a été conquis sans difficulté. Mais un jeune néophyte comme votre serviteur aura été tout autant enthousiasmé par la qualité de cette prestation en live. Notre seul regret est de n’être pas arrivé assez tôt pour éviter le colossal pylône qui empêcha de voir quoi que ce soit de la scène… Mais n’est-ce pas la musique qui compte avant tout ? Celle-ci vous en convaincra.

LJ

Dimanche 9 mai, il y a du monde, beaucoup de monde, au Bataclan, pour voir la seconde date parisienne de LCD Soundsystem. Dans la salle, les marinières le disputent aux chemises à carreaux, le public, plutôt du genre trentenaire hétéroclite décontracté, fume. En première partie, un couple années 80, sorte de Rick Astley et Jeanne Mas (période cheveux quasiment rasés), s’applique à des chorégraphies pathétiques, mais remplit son contrat et chauffe bien la salle. On regrette le temps de latence trop long avant l’arrivée des sept musiciens de LCD. Cependant, et même si ce soir-là James Murphy ne paye pas de mine (son visage poupon sous une barbe de 3 jours, son épi et son t-shirt blanc lui donnent l’air de sortir du lit), la pression va vite remonter et le Bataclan prendre des allures de boîte de nuit à boule à facettes.
Niveau setlist donc, c’est très efficace : parmi les 14 morceaux joués, on retrouve principalement des titres des deux premiers albums. Possiblement le dernier concert du groupe à Paris avant une dissolution annoncée, Murphy s’autorise un propos rassurant à destination des fans quant à une prochaine rencontre l’année prochaine. Il s’excuse au passage de ne plus avoir de voix. Et quand on assiste à sa performance, on comprend pourquoi… Sur scène, il donne beaucoup et le public déchaîné le lui rend bien, dansant et chantant dans une atmosphère torride. D’ailleurs, c'est la grenouille de New York I love You, comme un indice du taux d’humidité de la salle, perchée au micro de Murphy, qui vient clôturer ce concert très réussi.

GV



Setlist :
Us v Them
Drunk Girls
Get Innocuous!
Yr City's a Sucker
Pow Pow
Daft Punk Is Playing At My House
All My Friends
I Can Change
Tribulations
Movement
Yeah
Encore :
Someone Great
Losing My Edge
New York, I Love You But You're Bringing Me Down

Image et vidéo : photo de Julien Garnier des HHMM à la Maroquinerie (source ici) et photo de James Murphy au Bataclan (source F.). Vidéo du morceau All My Friends par LCD Soundsystem au Bataclan.
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lundi 10 mai 2010

Ganache du mois : Gamelin

En ce 10 mai de sinistre mémoire, notre rubrique ne pouvait pas manquer d’honorer l’un des plus beaux exemples d’incompétence et de crétinerie militaires, l’homme qui passe encore aujourd’hui pour le modèle né de la ganache : Maurice Gamelin (1872-1958).
De fait, son nom est pour toujours associé à la plus grande défaite militaire française depuis Waterloo, disons même depuis Azincourt, défaite qui commença il y a exactement 70 ans aujourd’hui.
Saint-cyrien, excellent élève, considéré très vite comme un remarquable penseur militaire, tout prédestinait Gamelin au rôle de ganache. Second du maréchal Joffre dont nous avons déjà raconté les glorieux états de service, notre homme avait de qui tenir. À ce titre, il doit partager la gloire de La Marne comme celle des ingénieuses manœuvres qui coûtèrent la vie à tant de poilus. Mais Gamelin acquit pourtant une réputation d’humaniste en se montrant soucieux d’économiser la vie de ses hommes, mode qu’il adopta à la suite de Pétain, montrant, en ce domaine au moins, un indéniable sens tactique. C’est cette saine doctrine qui malgré tout le perdra, ainsi que nous allons le voir.
Au début des années 1920, bardé de sa réputation de « chef prudent », unanimement acclamé pour ses lumières, le brave Gamelin est considéré comme l’oracle de l’armée française. Après avoir été promu à un rythme régulier tout au long de l’entre-deux-guerres, il se retrouve inspecteur général des armées en 1935, fonction qu'il cumule avec celle de chef d'état-major des armées. Il ne tarde pas à montrer l’étendue de sa science puisque c’est à l’application de son fameux principe de prudence que l’on doit les premières capitulations : 1936, c’est la remilitarisation de la Ruhr par l’Allemagne nazie sans que la France ne proteste autrement que par la voix de la très redoutable SDN. 1938, c’est la trahison par la France de ses engagements avec la Tchécoslovaquie et le traité de Munich qu’il est devenu commun d’appeler « honteux » aujourd’hui. Ces deux premières débâcles ne choquèrent pas outre mesure. Elles illustraient pourtant à merveille le vers qui valut à Gamelin le surnom de Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes ».
Après ces retentissants succès bâtis pour préserver la paix, la guerre éclate en septembre 1939. Que fait celui que les Anglais appellent affectueusement « notre Gamelin » ? Suivant la très respectable et très traditionnelle méthode du Quai d’Orsay, il ne bouge pas. Une offensive commencée dans la Sarre montre bien que l’Allemagne nazie est vulnérable, toute la Wehrmacht étant alors occupée à écraser la Pologne. Mais effrayé par tant de témérité (incursion d’au moins quinze kilomètres en territoire ennemi, pensez-vous !), Gamelin ordonne de cesser l’offensive. Il a beaucoup mieux à faire puisqu’il se charge de bombarder l’Allemagne avec… des tracts. Guerre psychologique.
La « drôle de guerre » s’installe, qui plonge dans l’inaction la France et l’Angleterre. Ainsi que le raconte Rebatet dans Les Décombres 
« Toute la vie, les usines, les armées, les flottes, les parlements, les résolutions inébranlables de deux énormes empires, leurs millions de soldats, leurs milliards chaque jour engloutis, aboutissaient à des patrouilles de quinze hommes rampant entre deux buissons pour ne pas prendre un fantassin allemand. On disait même que Gamelin, pour remplir ses loisirs, prescrivait de sa main le détail de ces expéditions. »
Après plusieurs mois de cette stratégie bien française, les Allemands décident de passer aux choses sérieuses et attaquent. Le généralissime est aperçu le 10 mai 1940 en train de siffloter dans les couloirs de son GQG de Vincennes… La confiance règne. Sûr de son affaire, il lance immédiatement ses unités à la rencontre de l’ennemi, là-haut, quelque part en Belgique. Pendant ce temps, les panzers traversent les Ardennes sans coup férir et coupent l’armée en deux. Guerre stratégique.
Le 16 mai au soir, Gamelin peut annoncer au chef du gouvernement, Paul Reynaud, que « l’armée française est battue ». Six jours seulement, une belle leçon de réalisme ! Il est bien tard pour se rendre compte que ce « Gamelin, avec ses yeux de faïence vide, sa dégaine de chef de bureau était pitoyablement falot » (Rebatet). L’effroi que provoque la percée allemande est dévastateur : les grands génies de l’École de Guerre ne comprennent pas comment les Boches ont pu être si mufles en ne livrant pas « une guerre classique ». L’armée paniquée entame une retraite historique jusqu’aux Pyrénées poursuivie par des civils légitimement inquiets de voir la « meilleure armée du monde » s’enfuir aussi vite.

Le général Gamelin est remercié le 19 mai, remplacé par Weygand qui parachèvera son œuvre avec un talent digne de l’élite militaire française, bien que nettement inférieur au héros du jour.
L’ex-généralissime est quant à lui arrêté par le gouvernement de Vichy qui souhaite le juger avec tous les « responsables de la défaite ». Il comparaît en 1941 devant la Cour de Riom où il ne prononce pas une parole, fidèle représentant de la Grande Muette. « Déporté » en Allemagne, il est logé avec Blum et d’autres personnalités dans une confortable baraque qui jouxte le camp de Buchenwald. Les Américains se chargeront de libérer ce grand homme.
Rentré en France, le général Gamelin se mit à l’œuvre pour tenter une autoréhabilitation de grande envergure. Il rédigea trois épais volumes comiquement réunis sous le titre Servir, et, faute d’être très convaincant, prit une retraite définitive. Celui qui eut sous ses ordres la seule armée capable d’empêcher le délire criminel de l’Allemagne nazie mourut sans remords à 86 ans.

KLÉBER

Images : photo du général Gamelin (source ici), portrait fantaisiste du même en tenue de combat de la Première Guerre Mondiale (source ici), Gamelin méditant un coup fumant à sa table de travail (source ici), brochure à la gloire du général parue juste avant la débâcle (source ici).
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mercredi 5 mai 2010

Le soleil du 5 mai

On ne va pas tarder à dénoncer la dérive bonapartiste de ce blog. Hélas ! Il faut pourtant bien parler de l’Empereur en ce jour anniversaire de sa mort, survenue le 5 mai 1821. Cette date nous permet en effet d’évoquer un phénomène purement astronomique, que les plus fanatiques impérialistes considèrent comme surnaturel. Il s’agit du coucher de soleil qui, tous les 5 mai, a lieu exactement dans l’axe des Champs-élysées, sous l’Arc de Triomphe.

Maurice Barrès, qui vaut un peu mieux que l’image détestable qu’on garde de lui, décrit cet extraordinaire crépuscule dans une scène de son roman Les déracinés, lorsque les héros, après avoir prêté un solennel serment sur la tombe de l’Empereur, passent « par hasard » dans le jardin des Tuileries. Jugez plutôt : 
« Tous ils allèrent se promener sur la terrasse des Tuileries, d’où ils virent, avec les sentiments des officiers en demi-solde de la Restauration, le soleil, au moment de passer sous l’horizon, s’encadrer exactement dans la porte de l’Arc de Triomphe et l’entourer d’un rayonnement éblouissant. Cette position du soleil ne se voit que le 5 mai, jour où Napoléon meurt à Sainte-Hélène. Ses fidèles, jadis, ne manquaient pas ce pèlerinage. Ces dernières recrues du grand homme s’attardèrent aux rêveries que cette circonstance leur suggérait. »
Cette légende a son charme. Elle doit évidemment être tempérée. Si un tel phénomène est bien visible le 5 mai, il l’est tout autant les jours suivants, et même plus précisément autour du 8 mai. Mieux, il est encore visible début août entre le 2 et le 6 du mois lorsque l’astre redescend après le solstice. On peut d’ailleurs ajouter que l’emplacement cité par Barrès n’est pas le meilleur pour se rendre compte de l’événement. Les terrasses des Tuileries, trop éloignées et surélevées, ne peuvent pas permettre la vue du soleil lorsqu’il passe sous l’Arc de Triomphe. Il faut se placer le plus possible dans la descente de l’avenue, c’est-à-dire vers le Rond-point des Champs-élysées, plutôt que sur la place de la Concorde, elle aussi trop distante. Une quantité de forum livre sur Internet les meilleurs conseils pour assister à ce rare moment (plusieurs fois par an tout de même). Cet engouement est-il le fait de nostalgiques de l’Empire se préparant à leur pèlerinage annuel ?
Chacun aura compris qu’il s’agit simplement de photographes en quête d’un soleil plus photogénique qu’impérialiste.

Lucien JUDE

En cette période, le coucher de soleil sous l'Arc de Triomphe a lieu vers 21h15. Les renseignements les plus précis sont donnés ici.

Images : photos de photographes amateurs (sources ici et ).
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lundi 3 mai 2010

Le livre truffé

L’amateur de vieux livres qui feuillette sur les quais ou dans des endroits comme Boulinier, temple du livre d’occasion sur le boulevard Saint-Michel, a parfois de bonnes surprises. Outre la rareté éventuelle du bouquin, c’est plus fréquemment les documents qu’il contient qui sont la cause de sa surprise : autographe, photos, dessins, articles de journaux, prospectus, cartes… Toutes ces choses contribuent à en faire un exemplaire truffé, selon la belle expression autrefois usitée qui, hélas, n’a plus guère cours.

Or donc, voici pour l’exemple quelques documents amusants que le hasard de mes pérégrinations m’a fait découvrir dans un vieil ouvrage de Dayot reproduisant des gravures et dessins du Second Empire. Il s’agit tout d’abord d’un tract bonapartiste distribué à l’occasion d’une réunion des Comités plébiscitaires présidée par l’obscur député Cuneo d’Ornano en 1889 ou 1895. Le lecteur y admirera l’icône du général Bonaparte qui vient astucieusement rappeler la gloire de l’oncle pour faire oublier les turpitudes du neveu. Mais c’est la dernière phrase de ce tract qui par son archaïsme inouï  en est l’élément le plus intéressant : « Les dames sont admises », est-il écrit, comme on dirait aujourd’hui « Les animaux sont admis ». Notez qu’il s’agit bien des « dames », c’est-à-dire qu’il ne saurait être admissible que des filles ou des femmes de petite vertu se montrent à l’allocution du digne Cuneo d’Ornano.

On trouve ensuite cette très réussie composition, collée sur une page avec pour légende : « Bilan du Second Empire. Résumé, à la française, par les anciens combattants de 1870 ».


Enfin, last but not least, ce livre décidément riche contient encore le faire-part de Loulou, i.e. Napoléon Eugène Louis Jean Joseph, le malheureux fils de Napoléon III tué en 1879 par les Zoulous, sous l’uniforme… anglais. On remarque qu’il n’est pas question de cet étonnant uniforme, ni desdits Zoulous qui sont élégamment rhabillés sous le terme vague et tellement plus sérieux d’"ennemi". Mais ces détails transparaissent cruellement dans la citation du Prince qui figure sous son portrait : « Ma dernière pensée va pour ma patrie. C’est pour elle que j’aurais voulu mourir ».

Voilà en tout cas un bon exemple de livre truffé. Une telle mine reste cependant rare, souvent pillée par des amateurs que le livre n’intéresse pas, voire éparpillée ou perdue au gré des échanges. Et qu’en sera-t-il lorsque l’on passera au livre numérique ? C’est la question que se posent déjà certains bibliophiles

KLÉBER

Source : exemplaire truffé de Le Second Empire par Armand Dayot (d'après des peintures, gravures, photographies, sculptures, dessins, médailles, autographes, objets du temps), Flammarion, 1900.
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vendredi 30 avril 2010

Pin-up du mois : Jane Burden

Née le 19 octobre 1839 à Oxford, d'un palefrenier et d'une souillon analphabète, élevée dans le dénuement et l'inculture la plus crasse, volontiers présentée comme sans caractère, rien ne prédestinait Jane Burden à devenir l'une des muses des peintres préraphaélites, et un des plus magnifiques symboles de la beauté victorienne.
Le destin n'ayant que faire des déterminations de classes, il se trouva qu'en octobre 1857, Jane, 18 ans, chaperonnée par sa soeur aînée, et assistant à une représentation de la Compagnie du Théâtre Royal du Drury Lane, fut abordée, sans trop de formes, par les deux jeunes gens qui se trouvaient à la rangée précédente. Les deux impudents n'étaient autres que les peintres Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones, éminents représentants de la seconde génération des Préraphaélites, et qui se trouvaient alors en ville pour réaliser les fameuses peintures murales de la bibliothèque de l'Oxford Union (au grand désespoir de John Ruskin qui les avait pourtant appelés et qui se lamentait désormais à propos de l'ambiance chaotique du chantier).
Sollicitée le soir même afin de poser pour les peintres, Jane opposa d'abord un prudent refus, avant de se laisser convaincre quelques jours plus tard au hasard d'une nouvelle rencontre avec E. Burnes-Jones.

Elle posa d'abord pour Rossetti qui cherchait alors un modèle pour peindre la reine Guenièvre. Les relations entre les peintres et leurs modèles étant à l'époque ce qu'elles sont toujours, ils entamèrent rapidement une liaison passionnée, qui fut hélas interrompue par le sévère rappel à l'ordre d'Elisabeth Siddal, la muse attitrée du peintre et en tout cas sa maîtresse en titre. Après quoi, Jane passa avec armes et bagages au disciple du maître, le jeune William Morris, qui allait s'illustrer plus tard comme critique d'art, "gentleman craftworker" et militant socialiste...
Tout comme ses camarades préraphaélites, W. Morris, était fasciné par les poussiéreuses légendes du cycle arthurien (d’ailleurs, il se promenait enfant en poney, équipé d'une panoplie complète de chevalier. N'est-ce pas charmant ?), aussi choisit-il de peindre son modèle en "Belle Iseult" - même si le public connaîtra plus souvent ce tableau sous le nom de "Jugement de Guenièvre".
Cette toile, la seule de lui qui nous soit restée, à défaut d'être fameuse pour le talent du peintre, conserve cependant les traces des émois du grand homme, portant en son dos, l'inscription suivante:  "I cannot paint you, but I love you" (n'est-ce pas délicieux ?).

Bref, totalement enamouré de son modèle, et craignant que son ami Rossetti ne la lui soufflât à nouveau, William Morris prit le parti de se fiancer avec elle, avant de l'épouser le 26 avril 1859 à Oxford. Cette mésalliance même si elle provoqua un petit scandale, aucun membre de la famille du marié n'acceptant de venir à la cérémonie, eut cependant des effets bénéfiques puisque la jeune épousée acquit rapidement une culture appréciable, notamment musicale, qui fit d'elle une des reines de la bohème artistique et intellectuelle britannique (Bernard Shaw s'en inspira semble-t-il pour le personnage de Mme Higgins dans son Pygmalion).
Confortablement installé dans la célèbre  "Red House" à Bexleyheath (Kent), décorée par tout le gratin du Préraphaélisme et de l'Art and Craft naissant, le couple eut deux filles, Jenny et May (cette dernière deviendra également l'un des modèles de Rossetti, et plus tard une artiste renommée).  
Et puisqu'elle n'avait jamais aimé son mari, et qu'elle ne l'avait épousé que pour la condition sociale qu'il lui offrait, comme elle l'affirma plus tard, Jane Morris s'offrit rapidement l'indispensable accessoire de la vie bourgeoise, une intrigue amoureuse avec l'ami de la famille, le sémillant Gabriel Rossetti. Celui-ci avait perdu Lizzie Siddal en 1862, morte d'une overdose de laudanum, et était donc entièrement disponible pour se consacrer à cette liaison.

C'est de cette période que date la série de portraits de Mme Morris peinte de manière obsessionnelle par Rossetti, dont le très célèbre "Proserpine" (1872-1877) assez révélateur du rôle attribué au mari par les deux amants. En tout cas, l'influence de Jane sur Rossetti fut tel que les beaux traits chevalins de son visage apparurent bientôt sur tous les tableaux du maître et s'imposèrent peu à peu comme les critères de beauté indépassables de l'école préraphaélite :  le cou gracile, allongé et plié de manière quasi serpentine (un trait encore plus accentué chez Rossetti), des mains aux doigts longs et déliés, les lèvres pleines et sensuelles, celle qu'on qualifiait à ses débuts de "Gitane" (qualificatif qui n'était pas vraiment un compliment) à cause de son abondante chevelure noire, imposa ses yeux grands ouverts et son nez droit (ainsi, faut-il le préciser ?, que ses rondes épaules, sa poitrine ample et sa taille fine), de telle sorte, qu'évoquer aujourd'hui un visage préraphaélite revient nécessairement à parler de Jane Burden. La vogue fut telle, qu'on doit à son visage, rendu androgyne, les premières représentations d'anges bruns (ils sont tous blonds avant) dans l'art religieux anglais (on peut notamment admirer les vitraux de la Christ Church d'Oxford d’Edward Burne-Jones).
Elle mourut le 26 janvier 1914.

Bruno FORESTIER

Images : détail de "Proserpine" (1874) par Dante Gabriel Rossetti (source ici), "La reine Guenièvre" (1858) par William Morris (source ici) : notez, que malgré la ceinture en train d’être renouée et les draps froissés qui révèlent l'activité récente de la Reine, celle-ci conserve un flegme tout britannique. "The Blue Silk Dress" (1868), tableau de Rossetti (source ici). Portrait par Rossetti en 1857 (source ici).
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mercredi 28 avril 2010

Autour de "The Tempest"

Samedi soir, au théâtre Marigny, se jouait la cinquième et dernière représentation de The Tempest, pièce de William Shakespeare mise en scène par Sam Mendes, plus connu comme réalisateur, notamment avec Noces rebelles ou American Beauty. Celui-ci a lancé en 2007 « The Bridge Project », collaboration entre des théâtres anglais et américains pour la représentation d’œuvres classiques dans plusieurs pays. La troupe qu’il dirige était donc à Paris pour quinze jours afin de présenter The Tempest, précédé la première semaine de As you like it du même Shakespeare.
Disons d’emblée que le prix des places était spécialement prohibitif. En dépit de sa dimension « internationale », le « Bridge Project » ne prétend pas à l’internationalisme. Le public l’avait du reste fort bien compris, mondain et parfumé, tout comme les ouvreuses prêtes à d’odieuses bassesses pour extorquer un pourboire au plus désargenté des spectateurs. M. Pierre Lescure, directeur du théâtre Marigny, assistait en personne à cette « dernière », bien installé au centre du parterre non loin de l’actrice Marie Gillain et de l’acteur américain Ethan Hawke, les autres stars de cette soirée.
Commencée en retard, comme il se doit, la pièce en version originale était à tout hasard surtitrée en français. À tout hasard, en effet, car relever la tête pour lire péniblement la traduction garantissait au spectateur un immédiat torticolis, sans compter qu’une pareille posture n’était pas du meilleur effet pour beaucoup de ces esthètes venus « écouter du Shakespeare ». Il s’agissait bien d’écouter d’ailleurs, car pour ce qui était de voir, les tignasses ébouriffées du rang précédent étaient naturellement là pour vous en empêcher…

Nonobstant ces désagréments et la sainte indignation qu’ils suscitèrent, la pièce fut plutôt réussie. Nous oublierons volontiers le peu d’inventivité des costumes et décors pour retenir le très bon jeu des acteurs, particulièrement Ron Cephas Jones dans le rôle de Caliban et Edward Bennett dans celui de Ferdinand. De même, emmenés par deux violonistes installés de part et d’autre de la scène, les passages musicaux venaient parfaitement rythmer la pièce, avec cette spécificité qu’ils parvenaient à réveiller par leur entrain quelques douairières assoupies sous les effluves de leurs propres parfums. Car si le public écoutait religieusement et paraissait se pâmer à l’unisson, nous n’hésiterons pas à révéler que nombre de spectateurs, dont nous fûmes hélas, souffrirent le martyre dans l’air asphyxiant de la salle. Le supplice fut d’autant plus long qu’il n’y eut aucun entracte (2h15). Cette absence trahissait justement l’abandon délibéré de la mise en scène traditionnelle au théâtre, ce qui ne constituait pas l’un des aspects les moins frappants de cette représentation : entrée de Prospero sur scène au milieu du brouhaha de la salle et les lumières allumées, aucun changement de décor pendant toute la pièce, pas plus d’obscurcissement de la scène, nul rideau pour finir. Ce parti pris qui ne fera probablement pas sourciller un habitué des théâtres, ne fit en tout cas aucune ombre au succès de The Tempest puisque la pièce se ponctua opportunément sur un tonnerre. D’applaudissements.

Lucien JUDE

NB : Le lecteur voudra bien nous excuser d’avoir si peu parlé de théâtre et tant disserté sur l’événement, mais il nous accordera que la scène n’était pas uniquement là où elle aurait dû être.

Images : affiche de "The Bridge Project" (source ici), Stephano, Trinculo et Caliban (source ici).
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dimanche 25 avril 2010

Un bilan cinématographique des années de plomb

En considérant cette première décennie du XXIème siècle, on peut remarquer l'émergence dans le cinéma d'un thème jusque là passablement négligé, celui des "années de plomb", cette période de la dérive militaire du mouvement gauchiste qui débuta à la fin des années 70. Certes, dès 1981, Margarethe von Trotta obtenait pour Die Bleierne Zeit un Lion d'Or mérité à Venise, mais depuis lors ce sujet sulfureux ne semblait guère avoir suscité l'intérêt de l'industrie cinématographique. 
Presque trente ans après cette première tentative, et plus de vingt ans après l'effondrement de l'URSS, il n'est pas étonnant qu'un certain nombre de réalisateurs, principalement italiens, aient finalement commencé à s'intéresser à nouveau à cette période. Avec un réel succès, puisque aujourd'hui le film "brigadiste" est devenu un sous-genre bien identifiable du film de gangster, avec ses personnages stéréotypés, ses codes et ses acteurs fétiches. 

Cette identification au film de gangster est d'ailleurs une de ses  limites, le contenu éminemment politique de ce genre de films étant le plus souvent relégué en bordure d'intrigue ou noyé dans le retro seventie. 
Marco Bellocchio avait lancé le mouvement en 2003 avec son très controversé (mais très beau) Buongiorno Notte qui décrivait l'assassinat d'Aldo Moro en 1978. Cependant, cette première tentative restait trop marquée par le style du réalisateur pour faire vraiment école. Sorti la même année, Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana,  qui remporta un immense succès à la télévision italienne, abordait lui aussi la question de la lutte armée dans les années 70 et surtout mettait en avant les ingrédients qui allaient assurer le succès des autres films sur le terrorisme politique, notamment l'influence musicale et vestimentaire très marquée. 
Ce fut également dans ces deux films que nombre des jeunes acteurs italiens qui sont devenus depuis des habitués du film brigadiste firent leur première apparition importante, comme Riccardo Scamarcio, Maya Sansa, Luigi Lo Cascio ou Jasmine Trinca.
Romanzo criminale sorti en 2006 (de Michele Placido) opéra la jonction définitive avec le film de gangster et l'année suivante sortait Mon frère est fils unique de Daniele Luchetti.

Le succès recueilli par ces différents films dans les festivals comme auprès du public favorisa l'exportation et l'adaptation du modèle "brigadiste" à l'étranger, notamment en Allemagne où Uli Edel réalisa en 2008 La Bande à Baader et au Japon avec l'excellentissime United Red Army de Koji Wakamatsu, sorti en 2008 également. 
Ces deux derniers films, outre qu'ils ont permis de sortir du cadre italien, ont également eu le mérite de se concentrer plus directement sur le sujet, comme les titres l'indiquent,  là où leurs prédécesseurs italiens tendaient à le dissimuler plus ou moins consciemment. Si cette démarche est restée incomplète, les deux réalisateurs continuant de jouer à fond de la nostalgie seventie et de l'attrait dégagé par leurs acteurs, on peut estimer cependant que ces quelques années de maturation et de voyage n'ont pas été totalement vaines comme le prouve la sortie de La Prima Linea de Renato de Maria

La Prima Linea est en effet le premier film italien à aborder frontalement la question du terrorisme d'extrême gauche. Réalisé par un ancien membre de la Lotta Continua et s'inspirant de l'autobiographie de Sergio Segio, La Prima Liena poursuit le processus de dévoilement en cours dans le film brigadiste. S'écartant donc du film de gangster (malgré quelques scènes de fusillades assez réussies), tentant de réduire l'impact de l'esthétique particulière qui s'est créée dans le genre, La Prima Linea est un film sombre, marqué par les couleurs grises de la photographie et la beauté froide de ses acteurs (qui en paraissent presque enlaidis, notamment Riccardo Scarmacio) et par un jeu beaucoup plus réaliste que de coutume.

Mais cette sobriété de bon goût ne saurait suffire à en faire un film réussi. En effet, si Renato de Maria tente de rompre avec les facilités de ses prédécesseurs, il lui manque clairement l'audace d'aller jusqu'au bout, si bien qu'il recourt à des artifices plus grossiers encore, comme l'usage immodéré des flash-back qui tuent le rythme de l'intrigue, ou l'usage bancal du pathos qui ne trouve comme contrepoint que quelques pénibles lieux communs sur la violence et la morale. On peut regretter aussi des occasions manquées d'aborder le sujet sous d'autres angles (comme par exemple la vie du groupe et ses liens avec les autres secteurs de la société). 
Comme dans les exemples cités précédemment, les spectateurs se retrouvent devant la situation paradoxale d'un film sur un groupe politique n'évoquant que très peu la politique (à l'exception des scènes d'ouvertures qui sont devenues une véritable signature…) ! 
Il est vrai que le sujet n'a rien d'évident, d'abord parce que le gauchisme en Italie comme en France ou en Allemagne resta assez verbeux et hermétique aux non-initiés, travers qui s'accentua plus encore dans les groupes "militaros", et d'autre part parce les années de plomb restent toujours un sujet extrêmement dérangeant dans les sociétés ouest-européennes, comme le prouvent les scandales et les polémiques qui ont suivi Buongiorno Notte ou La Prima Linea.

Bruno FORESTIER

Images : affiches de Die Bleierne Zeit (source ici), Buongiorno Notte (source ici), United Red Army (source ici) et La Prima Linea (source ici).
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