L’amateur de vieux livres qui
feuillette sur les quais ou dans des endroits comme Boulinier, temple du livre d’occasion sur le boulevard
Saint-Michel, a parfois de bonnes
surprises. Outre la rareté éventuelle du bouquin, c’est plus fréquemment les
documents qu’il contient qui sont la cause de sa surprise : autographe,
photos, dessins, articles de journaux, prospectus, cartes… Toutes ces choses
contribuent à en faire un exemplaire truffé, selon la belle expression
autrefois usitée qui, hélas, n’a plus guère cours.
Or donc, voici pour
l’exemple quelques documents amusants que le hasard de mes pérégrinations m’a
fait découvrir dans un vieil ouvrage de Dayot reproduisant des gravures et dessins du Second Empire. Il s’agit tout d’abord d’un tract bonapartiste
distribué à l’occasion d’une réunion des Comités plébiscitaires présidée par
l’obscur député Cuneo d’Ornano en 1889 ou 1895. Le lecteur y admirera l’icône du général
Bonaparte qui vient astucieusement
rappeler la gloire de l’oncle pour faire oublier les turpitudes du neveu. Mais
c’est la dernière phrase de ce tract qui par son archaïsme inouï en est
l’élément le plus intéressant : « Les dames sont admises »,
est-il écrit, comme on dirait aujourd’hui « Les animaux sont
admis ». Notez qu’il s’agit bien des
« dames », c’est-à-dire qu’il ne saurait être admissible que des
filles ou des femmes de petite vertu se montrent à l’allocution du digne Cuneo
d’Ornano.
On trouve ensuite cette très
réussie composition, collée sur une page avec pour légende : « Bilan du
Second Empire. Résumé, à la française, par les anciens combattants de
1870 ».
Enfin, last but not
least, ce livre décidément riche contient encore le faire-part de Loulou, i.e. Napoléon Eugène Louis Jean Joseph, le
malheureux fils de Napoléon III
tué en 1879 par les Zoulous,
sous l’uniforme… anglais. On remarque qu’il n’est pas question de cet étonnant
uniforme, ni desdits Zoulous qui sont élégamment rhabillés sous le terme vague
et tellement plus sérieux d’"ennemi". Mais ces détails
transparaissent cruellement dans la citation du Prince qui figure sous son
portrait : « Ma dernière pensée va pour ma patrie. C’est pour elle
que j’aurais voulu mourir ».
Voilà en tout cas un bon exemple
de livre truffé. Une telle mine reste cependant rare, souvent pillée par des
amateurs que le livre n’intéresse pas, voire éparpillée ou perdue au gré des
échanges. Et qu’en sera-t-il lorsque l’on passera au livre numérique ?
C’est la question que se posent déjà certains
bibliophiles…
KLÉBER
Source : exemplaire truffé de Le Second Empire par Armand Dayot (d'après des peintures, gravures, photographies, sculptures, dessins, médailles, autographes, objets du temps), Flammarion, 1900.


