lundi 28 juin 2010

"La vie aquatique" ou l’impossible paternité

Réalisé par Wes Anderson et sorti en 2004, avec Bill Murray, Owen Wilson, Cate Blanchett, Anjelica Huston, Willem Dafoe et Jeff Goldblum.

À première vue, l'on peut se demander ce que vient faire cette brochette d’acteurs célèbres dans une comédie qui ne paye pas mine.
L’histoire est celle d’une équipe d’explorateurs bigarrés (dont le personnage principal, le capitaine Steve, vient de retrouver son fils putatif), partie à la recherche d’un « requin-jaguar » afin d’en tirer un documentaire et une vengeance, le requin en question ayant lâchement dévoré le « père de l’équipe » lors de la première partie du reportage.
Ce n'est pas terrible comme scénario ; certes, c'est une comédie, mais les décors sont filmés sur le mode documentaire, les effets spéciaux semblent plus que datés, l’ensemble est visuellement suranné, comme une parodie de Cousteau. D'ailleurs, le film ne s’en cache pas, ce dernier est explicitement mentionné, et Anderson pousse la caricature jusqu’à faire porter aux acteurs le fameux bonnet rouge dans toutes les situations. On assiste à une permanente mise en abyme entre film et documentaire qui finissent par ne faire plus qu’un.
Visuellement donc, le film d’Anderson reprend les codes du documentaire, les plans sont relativement simplifiés, on filme horizontalement et verticalement. Les scènes à l’intérieur du bateau sont filmées en plan de coupe (comme si l’on avait enlevé la coque du bateau), Anderson ne prend pas la peine de faire semblant, il filme les décors.
La vie aquatique se met à ressembler à une farce de cinéaste. D’ailleurs, les quelques scènes révélant un peu de sentimentalité (appuyées par un équipier à bonnet, chantant des reprises de David Bowie en portugais et s’accompagnant à la guitare) ne s’enlisent jamais, et sont toujours ponctuées par un élément grotesque, voire vulgaire. Les scènes d’action, quant à elles, perdent toute crédibilité du fait des petites ritournelles ringardes (il faut voir Bill Murray en combinaison de plongée en train de se trémousser), composées sur synthétiseur et censées rythmer le documentaire.

C’est une bonne comédie et l’on rit, mais on peut aussi voir en filigrane, l’une des principales préoccupations des films d’Anderson : la famille ; plus particulièrement ici la question de la paternité.
Le capitaine du navire (Murray) découvre, au début du film, qu’il a un fils putatif (Wilson) et c’est cette relation et les difficultés de la paternité qui vont jalonner le film. Sans aborder la question de manière sérieuse, Anderson nous propose cependant une vraie réflexion sur ce qu’est être un père. Par petites touches, il esquisse les impasses de cette relation. Mais tout le film tourne autour de cette question : ainsi, on apprend au début que c’est « le père de l’équipe » qui est mort dévoré, la journaliste embarquée sur le bateau est accueillie avec cette phrase : « d’où est-ce que vous débarqué ? Vous avez l’air enceinte », le capitaine finira par dire : « « Je déteste les pères et je n’ai jamais voulu en devenir un » et enfin sa femme conclura en disant : « Est-ce qu’il y a un père dans cette histoire ? ».

Cette dernière phrase résume assez bien le sentiment qui se dégage de La vie aquatique : il n’y a pas de père ou alors avec beaucoup difficultés. On peut reprendre à grands traits l’articulation des rapports en Steve le capitaine et son fils Ned. Dans un premier temps, ce dernier n’a pas connu son père autrement que par les documentaires qu’il a vus et par les affiches le représentant en grand explorateur, le doigt pointé vers l’horizon. C’est à partir de ces éléments que Ned s’est imaginé son père, une sorte de héros.
Puis, la rencontre avec le vrai père, celui de la réalité s’est avérée assez cruelle : il est dépressif, alcoolique, gentiment drogué, un peu cambrioleur, misogyne (il affuble la journaliste enceinte du surnom de « camionneuse » parce qu’elle refuse ses avances), n’a plus de succès sentimentaux (sa femme le quitte aussi), ni professionnels… Finalement, à la place d’un héros, Ned trouve un raté qui, à propos du fameux poster, dira : « j’ai jamais été cet homme-là ».
Cependant, dans un dernier temps, parce que sa mère lui a dit qu’il était son père et parce que ce dernier l’accepte comme son fils, une certaine forme de transmission va s’installer. Non pas tant que Steve se révèle un père exemplaire ; au contraire, il rate piteusement toutes ses tentatives pour faire « comme si » (notamment celle de renommer son fils). Anderson ne veut pas filmer les émouvantes retrouvailles d’un père et de son fils, il filme le malentendu de leur relation et comment malgré tout s’établit un lien symbolique de filiation. On retrouve cette problématique à tous les niveaux du film d’Anderson, mais aussi dans le reste de son œuvre, par exemple dans La Famille Tenenbaum
La double lecture de La vie aquatique confère ainsi à ce film, au premier abord sans prétention, une vraie densité, qui derrière la comédie, pose la question essentielle de la paternité.

GV

Images : affiche du film (source ici), photo avec de gauche à droite : Bill Murray, Wes Anderson et Cate Blanchett (source ici), photo de Bill Murray dans sa fameuse combinaison de plongée (source ici).
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vendredi 25 juin 2010

Ganache du mois : Duchêne

Peu de lecteurs ont dû entendre parler de l’obscur général Denis-Auguste Duchêne (1862-1950), élégamment décrit par Abel Ferry comme « une sorte de brute mal embouchée et peu déliée ». Par l’entêtement ahurissant dont il fit preuve en 1918, ce grand homme causa pourtant la perte de milliers de soldats et, peu s’en fallut, la défaite de toute la France… L’exemple du général Duchêne va montrer comment une ténébreuse affaire de tactiques peut entraîner le sacrifice de toute une armée par le fait d’un seul homme.

Né en 1862, le général Duchêne passa toute sa carrière entre les colonies et les garnisons, sans omettre de fréquenter l’incontournable École de guerre qui forma la fine fleur de nos ganaches. Élève de Foch, c’est auprès de ce dernier qu’il participa à la tristement célèbre défaite de Morhange, au cours de la « bataille des frontières » du mois d’août 1914. Le rapide avancement dont il jouit durant la guerre suivit de près celui de son chef qu’il accompagna jusque sur le front d’Italie lors de sa courte disgrâce en 1917.
Partisan de l’offensive à tout prix, Duchêne avait dû, comme Foch, mettre de l’eau dans son vin en cette époque de guerre de tranchées. C’est sans trop difficulté que notre homme adopta donc la nouvelle doctrine alors en vogue chez les militaires portés vers l’avant : la défense « sans esprit de recul ». Cette édifiante doctrine allait trouver sa meilleure illustration grâce à notre héros du mois.
Placé à la tête de la 6e armée à la fin de l’année 1917, le général Duchêne avait reçu pour ordre de tenir le Chemin des Dames et d’interdire le franchissement de l’Aisne. D’après les prescriptions du général Pétain, qui commandait le secteur, il appartenait aux armées de se replier sur une seconde ligne et de faire sauter tous les ponts en cas d’attaque brusquée des Allemands. Cette tactique permettait de limiter les pertes tout en préparant efficacement une contre-attaque, quitte à perdre quelques kilomètres de terrain. On imagine sans peine avec quel dégoût le général Duchêne prit connaissance d’une aussi scandaleuse directive. Déterminé à tenir coûte que coûte sur sa première ligne, il refusa d’envisager le moindre repli et, sans pour autant désobéir tout haut, négligea de préparer la seconde ligne de défense. Prenant prétexte du symbole que représentait le Chemin des Dames si chèrement acquis en 1917, Duchêne comptait bien maintenir ses troupes sur leurs positions, toutes dussent-elles y passer, hormis lui et son état-major.

L’offensive allemande de mars 1918 épargna à peu près le secteur de Duchêne qui attendit l’arme au pied que son heure vînt. Dans la nuit du 27 mai, comme c’était prévisible depuis quelques jours, une violente attaque fut lancée par l’ennemi. Après un bombardement en règle de plusieurs milliers de pièces d’artillerie qui brisa toute résistance, les sections d’assaut allemandes s’ébranlèrent vers les positions françaises. Ces dernières, coupées de tout renfort, furent aussitôt submergées par le nombre. Conformément au vœu de Duchêne, tout le monde se fit tuer sur place « sans esprit de recul ». Preuve de l’efficacité de cette doctrine, dès l’aube du 27 mai les crêtes du Chemin des Dames étaient aux mains des Allemands.
Duchêne, toujours aussi borné, jugea le moment opportun pour lancer à la diable quelques bataillons de renfort qui furent immédiatement anéantis. Pendant qu’il méditait sur cet incompréhensible état des choses, les Allemands parvenaient déjà sur les bords de l’Aisne. Or, notre général avait tout simplement oublié d’y faire sauter les ponts ! Il faut ici imaginer la surprise des troupes d’assaut ennemies découvrant les ponts intacts, elles qui, surestimant une fois de plus le génie militaire français, avaient pris soin d’emporter avec elles des ponts métalliques. Quoi qu’il en fût, tout ce beau monde passa le fleuve en trombe, par ponts métalliques ou ponts de pierre. Cette progression rapide de l’autre côté de l’Aisne eut pour effet de mettre de nouveau Paris à portée des armées allemandes. La défaite du Chemin des Dames était consommée, celle de la « stratégie » de Duchêne avec.

Comme toujours dans l’armée française, le coupable fut protégé par l’ensemble de ses pairs. Le général Pétain qui avait pourtant prescrit le repli sur la seconde ligne et se moquait comme d’une guigne de ce disciple de Foch fut le premier à prendre la défense du général Duchêne. Il faut dire qu’il avait sciemment laissé ce dernier lui désobéir, bien heureux à l’idée qu’il subît un sérieux camouflet et toujours prêt à exploiter un éventuel succès… Malgré l’obstination de Clémenceau qui tenta par tous les moyens de faire condamner celui qui faillit précipiter la chute de son gouvernement, les bienveillantes protections de Pétain et Foch empêchèrent la condamnation de Duchêne. Celui-ci fut simplement remplacé le 10 juin 1918, soit près de quinze jours après ses exploits. La commission d’enquête menée sur la défaite du 27 mai le laissa tout à fait tranquille. Pour prix de ses services, il fut même fait grand officier de la Légion d'honneur, en 1920, et termina sa carrière à la tête du 3e corps d'armée, en 1924.

Après toutes ces émotions, le général Duchêne prit une retraite bien méritée et, en conformité avec son œuvre, mourut dans son lit à l’âge de 88 ans.

KLÉBER

Images : portrait du général Duchêne (source ici), médaille des rescapés de l'Aisne, attribuée aux anciens combattants des trois batailles de l'Aisne (source ici), pont de Berry-au-Bac sur l'Aisne (source ici), une de L'Action française du 28 mai 1918, annonçant que l'offensive allemande a été repoussée et que l'ennemi "paie cher une légère avance sur l'Aisne", un modèle de bourrage de crâne… (source Gallica).
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mardi 22 juin 2010

Les faux-semblants du boycott culturel

Depuis les récents et fâcheux événements qui ont opposé en Méditerranée au début du mois des partisans de la cause palestinienne et l’armée israélienne, la campagne de boycott culturel "BDS" (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), initiée depuis quelques années, a repris une certaine ampleur.
On peut rappeler que, le 9 juillet 2005, les institutions culturelles et commerciales palestiniennes, suivies par de nombreuses ONG et autres organisations de la "société civile" avaient lancé une campagne internationale de boycott des produits de consommation israéliens, doublée d’un boycott "culturel" concernant les universités, les arts et les sports israéliens.
Cette initiative s’inspirait du boycott mythifié du régime blanc en Afrique du Sud pendant l’apartheid et n’a évidemment produit, jusqu’à aujourd’hui, aucun effet réel sur l’économie israélienne. Elle continue cependant de susciter des remous dans le petit monde de la culture comme le prouvent les déclarations du romancier suédois Henning Mankell ("Je pense que nous devrions tous nous appuyer sur l’expérience de l’Afrique du Sud, pour laquelle nous savons que les sanctions ont eu un fort impact. Il a fallu du temps, mais ils l’ont eu, cet impact") ou le nouvel appel du romancier britannique Iain Banks dans le Guardian.

La France, riche d’une longue histoire de pantalonnades de ces artistes et intellectuels "engagés", ne pouvait certes pas échapper à cette tempête dans un verre d’eau.
Dernière en date, la déprogrammation/reprogrammation du film À 5 heures de Paris de Léon Prudovsky par la chaîne de cinéma d’Art et d’Essai Utopia, suivie par les appels au contre-boycott de cinéastes allemands, les lettres de protestations du maire de Paris ou du ministre de la Culture, illustre à merveille à quel point les conflits politiques, une fois passés dans le petit monde culturel, deviennent fantasmagoriques.
Certes, ces prises de position plus ou moins sympathiques et ridicules des intellectuels et artistes n’ont rien de bien neuf, mais on peut tout de même être frappé par la confusion, voire même l’embarras, qui apparaît chez nombre de ces militants culturels. Ainsi, l’annulation récente des concerts de certaines formations musicales comme les Pixies ou Carlos Santana n’a donné lieu qu’à d’évasives, et presque honteuses, justifications. Ce n’est assurément pas le cas de tous, mais même Ken Loach, réalisateur "marxiste" (?) très engagé, et farouche partisan du boycott culturel tutoie la tartuferie pure et simple, puisque ses œuvres sont diffusées en Israël – et certes, il n’y peut puisque comme la plupart des artistes actuels, il n’est absolument pas maître des suites de son travail.
En attendant les improbables effets de ce boycott culturel, on pourra toujours se consoler en allant regarder les récentes productions du cinéma israélo-palestinien, qui s’est illustré ces dernières années par un rare dynamisme et une fine et féroce critique des errements du conflit proche-oriental.

Bruno FORESTIER

Images : affiche du BDS (source ici), affiche du film À 5 heures de Paris (source allociné).
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vendredi 18 juin 2010

Mort du général Bigeard

La question de la question

Nous n’avons jamais manqué de rappeler ici que les généraux français ont pour mauvaise habitude de mourir fort tard après une vie passée à envoyer à la mort des milliers de jeunes soldats. Aujourd’hui, la mort à 94 ans du général Marcel Bigeard devrait nous donner l’occasion de déplorer encore cette triste tradition. Tel ne sera pourtant pas le cas. Si l’armée française compte une proportion élevée de ganaches, elle possède aussi – mais surtout a possédé – quelques bons généraux dont on aurait tort d’oublier les noms. Bigeard fait partie de ceux-là. De simple soldat en 1936, ce fils de cheminot né à Toul en 1916 a gravi tous les échelons pour atteindre le grade de général de corps d’armée à la fin de sa carrière en 1974. Enfin un qui n’a pas fait l’École de guerre ! Tout s’explique.
Les nombreuses nécrologies qui ont été publiées depuis l’annonce de sa mort nous épargnent d’avoir à résumer de nouveau sa carrière. Mais il était certain que cet événement allait ramener sur le devant une éternelle question, celle de la torture en Algérie. Cela n’a pas manqué. Après avoir aveuglément repris en chœur la dépêche AFP résumant les états de service du général Bigeard, quelques médias ont lancé la sensationnelle polémique, la palme devant être décernée à 20minutes.fr pour ce titre à peine exagéré : "Une part d’ombre soigneusement dissimulée". Voyons de quoi il retourne…

Héros de Diên Biên Phu, Bigeard fut en Algérie l’un des artisans de la bataille d’Alger au cours de laquelle il est de notoriété publique que la consommation en électricité et en eau atteignit des sommets hautement suspects. Alors colonel sous les ordres du général Massu, Bigeard commandait ces « paras » qui eurent à rétablir l’ordre en usant de méthodes assurément plus policières que militaires. Pour briser le FLN et mettre fin aux attentats à la bombe qui assassinaient des civils, l’armée française n’hésita pas longtemps. Elle tortura. Et ce faisant, elle se déshonora. Les récits qui ont pu être donnés de ces séances abominables se suffisent. Bigeard, tout en parlant d’un « mal nécessaire », n’en fut jamais fier. Il nia toujours avoir lui-même donné des ordres pour faire parler des prisonniers ou assisté à de telles pratiques. Eu égard à son grade et à ses responsabilités, il est permis d’en douter. Pour autant, force est de constater qu’aucune preuve n’a jamais été rapportée contre lui jusqu’à ce jour.
Le problème de « la question » n’en demeure pas moins entier : comment ces soldats qui pour beaucoup furent comme Bigeard résistants, souvent torturés par la Gestapo, déportés dans les camps de concentration, purent-ils à leur tour devenir des bourreaux ?

Il n’est jamais vain de rappeler qu’à cette époque, pour la droite comme pour la gauche, « l’Algérie c’est la France » (Mitterrand). Né de l’imagination française, le territoire algérien a été modelé par 130 ans de colonisation. Un million de Pieds-Noirs y vivent, essentiellement dans les villes côtières, aux côtés de huit millions d’autochtones arabes. La France n’est pas en pays occupé. Elle se croit chez elle et entend y rester. Les imbéciles qui font des raccourcis en comparant la situation d’alors avec la France de l’Occupation feraient bien d’y réfléchir à deux fois… Aux yeux du pouvoir militaire, les attentats qui frappent Alger sont le fait d’une poignée de terroristes qui ne méritent pas le titre de combattants. Parce qu’ils s’attaquent à des innocents – enfants, femmes, vieillards compris – l’armée les considère au contraire comme des lâches et des assassins, et, consciemment ou non, leur dénie toute valeur humaine. Le mépris occidental vis-à-vis des populations indigènes facilite considérablement cette déshumanisation de l’adversaire. Dès lors, le soldat qui torture un pareil criminel ne peut pas se sentir en tort. Il pense même avoir le droit pour lui. Il est face à quelqu’un dont il méprise les actes et l’origine, quelqu’un qui sait où se trouvent d’autres de ces assassins et ces seules raisons l’autorisent à pratiquer tous les sévices qui pourront faire avouer sa victime.
Il y eut certainement quelques authentiques sadiques parmi les tortionnaires et les radotages de cette vieille baderne d’Aussaresses sont là pour nous le rappeler. Mais généraliser ces cas est une crétinerie typiquement contemporaine. Il n’est pas difficile d’imaginer que la plupart des tortionnaires n’étaient pas des adeptes enthousiastes de ce sport en cave. Outre la situation exceptionnelle, seules la déresponsabilisation et la banalisation de ces pratiques firent qu’elles perdurèrent. Le prétendu sadisme inné qu’on aime attribuer à l’ensemble des soldats français n’a rien à voir avec la répétition des tortures.

À cette déshumanisation qui vient déculpabiliser le tortionnaire, il faut évidemment ajouter le principal motif qui explique la pratique de la question, celui-là même qu’énonce avec aplomb le colonel Mathieu dans La bataille d’Alger de Pontecorvo : « La France doit-elle rester en Algérie ? Si vous répondez encore oui, vous devez en accepter toutes les conséquences nécessaires ». En somme, une variante du dicton « la fin justifie les moyens » qui couvre l’éternelle raison d’État. Comme il a été souligné plus haut, l’idée d’une Algérie indépendante était encore largement illusoire en 1957. Autrement dit, l’Algérie devait rester française et, pour ce faire, les tentatives indépendantistes immédiatement étouffées. La torture, par l’importance des renseignements qu’elle permettait d’extorquer, apparut très vite comme le remède miracle au terrorisme. C’est pourquoi le pouvoir politique comme l’armée n’eurent aucun scrupule à adopter ce « mal nécessaire », étant bien compris qu’il visait de surcroît des ennemis déshumanisés, ravalés au rang de sous-hommes. Cette tactique bien crapuleuse s’avéra très vite payante puisqu’elle permit de remonter toutes les filières indépendantistes jusqu’à leurs chefs, parmi lesquels Ali la Pointe et Yacef Saadi. En quelques mois le FLN fut décapité à Alger. Ainsi qu’on a coutume de le dire, la bataille d’Alger fut stratégiquement gagnée par l’armée française, moralement perdue. Les scandales que la dénonciation de la torture provoqua (particulièrement le célèbre livre d’Henri Alleg, La Question) firent un mal considérable dans les rangs comme dans la population métropolitaine qui commença à se désintéresser de cette guerre dès qu’elle apparut sous ce jour peu glorieux. En s’abaissant à des méthodes de gestapistes qu’ils pensaient tranquillement pouvoir employer à l’encontre de rebelles jugés inférieurs, lâches et assassins, les militaires français ne parvinrent qu’à déshonorer leur armée et la France tout en perdant définitivement la guerre.
Contrairement à ce que dit Jean-Paul Sartre dans son article « La victoire » qui saluait en 1957 la parution du livre d’Henri Alleg, la torture n’avait donc pas un but essentiellement raciste. Son utilité était hélas vérifiée, et si l’armée l’employa à grande échelle dans les fameux « centres de tri », c’est qu’elle en tira beaucoup de résultats… Sartre voyait en effet dans la torture un moyen de rabaisser l’adversaire, une simple technique destinée à faire de la victime, par ses cris et ses aveux, une bête. Il oubliait ou plutôt il omettait sciemment les renseignements qu’en tiraient les tortionnaires pour n’y voir qu’une manifestation de la haine raciste et un exercice de déshumanisation. Comme nous l’avons dit, il nous paraît que cette déshumanisation existait bien avant dans l’esprit des tortionnaires et que c’est cet a priori qui leur permettait de torturer, cet a priori qui explique, avec les résultats évidents qu’ils obtenaient, comment de pareils crimes ont pu être commis.

Le principal reproche que l’on peut faire à Bigeard est sans nul doute d’avoir toujours suivi les ordres de ses supérieurs sans beaucoup regimber et d’avoir de la sorte accepté que la question devienne une méthode de guerre comme une autre. Certes, il nia avoir torturé de près ou de loin, disant son dégoût pour les interrogatoires et rappelant son attitude chevaleresque à l’égard de ses adversaires, et l’on veut bien à la rigueur croire en sa sincérité. Mais il n’a jamais rien regretté de ce « mal nécessaire » et, fidèle en cela au second motif que nous avons énoncé (l’utilité stratégique de la torture), il estima toute sa vie que l’armée avait fait la guerre comme elle le devait. Lorsque le général Massu fit de pathétiques regrets peu avant de mourir, Bigeard condamna les aveux d’un vieillard moribond. Jusqu'au bout, lui ne comptait pas changer de ligne. Il est mort sans regret, incontestable héros dont le courage et les exploits méritent d’être toujours salués, mais victime de cette obstination toute militaire qui décidément n’épargne pas même les plus grands…

KLÉBER

Images : le général Bigeard (source ici), le colonel Mathieu, inspiré de la figure du général Bigeard, dans le film La bataille d'Alger (source ici), affiche dénonçant le général Massu, années 1960 (source ici), La Question d'Henri Alleg, paru en 1957 aux éditions de Minuit (source ici), portrait du général Bigeard (source ici).
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dimanche 13 juin 2010

La Cigale et la furie

La dernière fois que nous avons parlé des Drums, c’était avec une pointe de dédain et pas mal de scepticisme. Bien que nous leur reconnaissions déjà du talent, indéniable dans des morceaux comme Let’s Go Surfing ou Submarine, il nous restait trop de réserves pour ne pas en faire étalage. Trois jours après la sortie mondiale de leur premier album, le concert que ce jeune groupe new-yorkais donnait jeudi soir à La Cigale devait donc dire si nos premières impressions étaient justes.
Passée une honnête première partie livrée par I Blame Coco, formation de la jeune chanteuse Coco Sumner, il y eut le groupe We Have Band, à l’affiche lui aussi, placé juste avant la prestation de The Drums, qui sans être extraordinaire interpréta quelques très bons morceaux de son répertoire (Divisive, You Came OutLove What You Doing ? ).

Il était près de neuf heures lorsque le concert des Drums commença. De deux membres que nous signalions lors de notre article précédent, le groupe est passé à quatre, chiffre plus conventionnel, histoire de se doter d’un batteur et d’un autre guitariste. C’est ce que l’arrivée sur scène des trois musiciens révéla en premier. Puis, après quelques accords pour tester les instruments, le début de It Will All End In Tears vit l’arrivée du phénomène de cette soirée, le chanteur Jonathan Pierce, dit Jonny Pierce, vêtu d’une sorte de pantalon de golf à la Tintin dans lequel était soigneusement rentré son polo rayé années 50. C’est dans cet accoutrement – déjà tellement déjanté qu’il nous fallut quelques instants pour savoir s’il était cool ou ringard – que, son seul micro en mains, illuminé par le feu d’un projecteur braqué sur lui comme dans un cirque, Jonny Pierce esquissa ses premiers pas de danse à la façon d’un pantin désarticulé, quelque chose de parfaitement inédit à mettre dans le panthéon des gigues bizarres aux côtés de David Byrne et Ian Curtis. L’énergie et la bonne humeur du chanteur des Drums ne tardèrent pas à électriser le public, à tel point qu’en voulant serrer quelques mains que lui tendaient des spectateurs il faillit être englouti dans la fosse. Pas rancunier pour un sou, Jonny Pierce poursuivit tout le concert avec le même entrain, interpellant le public, présentant ses acolytes – bien effacés auprès de lui, à l’exception du guitariste originel – et multipliant ces mouvements de danse qui décidément valaient à eux seuls le déplacement.
Écouté à la va-vite, la qualité de ce premier album ne nous paraissait pas chose acquise. C’est tout l’intérêt d’un concert d’en offrir une autre perspective. Les géniales interprétations de Jonny Pierce auront ainsi eu le mérite de nous faire découvrir Me And The Moon, Forever And Ever Amen ou encore I Need Fun In My Life. Exceptés deux ou trois titres un peu faibles, encore que largement rehaussés par la prestation en live, l’album des Drums tient toutes les promesses que l’EP Summertime avait laissé entrevoir. Tout cela ne pouvait que finir en apothéose, après le rappel unanime du public de la Cigale, avec le tube Let’s Go Surfing et la très belle chanson finale, Down By The Water, qui vit Jonny Pierce chanceler sur la fin, tant il avait dépensé d’énergie pendant une heure de concert. Quelque chose nous dit qu’à fournir de pareils spectacles sur scène, le chanteur des Drums finira par y rester. Pour entrer dans la légende ?

Lucien JUDE



Images et vidéo : affiche du concert (source ici), Jonny Pierce lors d'un concert à la Maroquinerie début 2010 (source ici) et vidéo de Let's Go Surfing à la Cigale (source LJ).
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jeudi 10 juin 2010

La caricature mystère

Pour ce mois, comme pour le précédent, deux dessins sont au programme. On n'est jamais assez prévoyant... Quelques indices : le premier n'est pas à proprement parler une caricature et n'a pas été publié dans un journal. Par ailleurs, les deux dessins n'ont aucun rapport.
Bon courage !


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lundi 7 juin 2010

"La guerre à neuf ans" ou itinéraire et rencontres d’un enfant gâté (1939-1945)

Des innombrables récits laissés par les acteurs et témoins de la Seconde Guerre Mondiale, La guerre à neuf ans est peut-être l'un des plus originaux. Ce livre historique, très personnel, oscille élégamment entre différentes époques ; on le croirait écrit au fil de la plume comme pour se débarrasser d’une mémoire encombrante… Ce sont ses souvenirs de la guerre, vécue entre 6 et 9 ans, que raconte Pascal Jardin, mais aussi sa vie d’adulte. Il s’y décrit comme un manipulateur, voire un salaud, ce qui, Histoire mise à part, lui fait dire qu’il ressemble à son père, Jean Jardin, collaborateur de premier rang qui fut le directeur de cabinet de Pierre Laval à Vichy.
Pascal Jardin précise que rien n’est inventé et que seules les dates peuvent être sujettes à caution. Cependant, c’est une vision idéalisée des personnages de l’époque qu’il nous livre, gardant le point de vue naïf de l’enfance, hormis le style. Il renonce ainsi à décrire Laval, refusant de choisir entre le personnage qu’il a connu et les essais qu’il a pu lire à son propos, trop de contradictions s’interposant pour pouvoir en tirer un portrait objectif. C’est ce refus de l’objectif, de l’exactitude de l’Histoire, cette vision décalée et inconséquente qui nous rend le livre de Jardin si sympathique.
L’un des rares points négatifs est sa tentative pour faire correspondre ce qu’il était enfant, avec ce qu’il est devenu adulte. L’auteur s’attribue, au milieu de l’ignorance scolaire dont il se réclame, des idées et des positions que l’on a du mal à imaginer dans l’esprit d’un enfant. Il s’offre une maturité après coup et cette reconstruction, sûrement sincère, agace parfois.

Toutefois, une certaine lucidité sur son présent nous le rend attachant, notamment quand il dit qu’il ne comprend ni sa femme, ni ses enfants, que son corps le trahit dans les situations difficiles, ou quand il analyse les mécanismes de séduction par lesquels il est mû dans la vie, exactement comme son père Jean Jardin. Tout au long du récit, affleure l’admiration de Pascal Jardin pour son père "doté d’une mécanique intellectuelle des plus perfectionnées", mais aussi l’indulgence : "comme moi, il a été façonné par une enfance qui ne le lâchera plus".
Commençant sa vie professionnelle en usine, passant par le commerce, l’auteur écrit : "je rentrai à Paris où je devins journaliste", comme il dirait "où j’achetai un imperméable". Il a 22 ans, et travaille auprès d’Yves Salgues, avec Godard et Truffaut, comme « reporter de la page spectacle ». Et pour cause, il a connu, grâce à son père, une grande partie du milieu intellectuel et artistique pendant la guerre.

 La guerre à neuf ans est une sorte de Who's Who de l’époque, un défilé incessant de personnalité : Giraudoux, Morand, Fresnay, Coco Chanel, Jean Marais, Robert Aron...
La présence de Robert Aron donne d’ailleurs lieu à une péripétie surréaliste. Aron, recherché par la Gestapo et caché par les Jardin, oubliant qu’il est en fuite, se présente dans la salle où se tiennent l’ambassadeur allemand et Jean Jardin. Il fait un petit signe de tête insouciant en guise de bonjour et s’en va tranquillement se promener, à la stupéfaction générale. A la suite de quoi, l’ambassadeur reprendra ce mot de Disraeli : "n’expliquez jamais".
Cette scène est révélatrice, et Jardin le décrit très bien, de la confusion qui règne à Vichy. Résistants, gestapistes, juifs, Allemands, partisans de de Gaulle, de Giraud, tout le monde se côtoie et personne n’entrevoit clairement l’issue des évènements. Du moins jusqu’en novembre 1942, lorsque les Américains débarquent en Afrique du Nord Et l’auteur de citer ce mot de Weygand pour illustrer l’opportunisme généralisé : "si les Américains viennent avec une division, je les fous à l’eau. S’ils viennent avec vingt divisions, je les embrasse". À ce moment-là, Laval se rend à Munich pour négocier avec Hitler. À ce moment-là, nous dit Jardin, tout aurait pu basculer, la France s’allier avec les Américains, lever « l’armée de la zone libre », faire front avec la flotte de Toulon encore intacte…

La famille Jardin, après l'occupation de la zone libre, fuira en Suisse. Pascal pourra commencer sa nouvelle vie, non sans être confronté à la haine, comme quand on lui demande au lycée, après l'avoir rossé comme « fils de collabo » :  "combien as tu dénoncé de juifs ?". Il deviendra le dialoguiste que l’on sait, ami de Marc Allégret et personnage important du monde du cinéma.

GV

Images : couverture de La guerre à neuf ans en livre de poche, 1972 (source ici), Jean Jardin, éminence grise de Pierre Laval (source ici), le Maréchal Pétain à Vichy (source ici), photo de Pascal Jardin (source ici).
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jeudi 3 juin 2010

"Mammuth" à la marge

L’histoire est une bonne idée. Depardieu incarne un jeune retraité de l'industrie porcine, obligé de retrouver ses fiches de paye afin de bénéficier de son taux plein.
Énorme, le cheveu long et gras, avec des allures d'un Dennis Hopper avachi, il part au guidon de sa Mammuth, sur les traces de son parcours professionnel, en quête de signifiants « papelards », et va rencontrer dans sa recherche des personnages burlesques et poétiques ayant tous en commun d'être en marge.
Le film est plein d'humour, en particulier la première partie où les réparties du couple Depardieu-Moreau font mouche, soutenues par un comique de situation proche de l'absurde où Depardieu fait des merveilles en homme bourru et presque sans langage.
Dans la seconde partie, plus poétique, le duo filme la recherche du temps perdu, l'histoire d'un homme dont on pense de prime abord qu’il n'en a pas, symbolisée par le puzzle offert par ses collègues au début du film.
Depardieu le sans-papiers va côtoyer dans son périple un monde d'exclus : le fossoyeur (Dick Annegarn), le ramasseur de pièces sur la plage (Benoît Poelvoorde), une jeune paumée (Anna Mouglalis), arnaqueuse, sévissant dans les hôtels de VRP et le long des départementales. Une population qui se cogne au réel : l'Entreprise, l'Administration, la Technologie. Une population qui cumule les handicaps physiques (parfois factices) ou mentaux. Miss Ming incarne superbement une jeune attardée, entourée de poupons désarticulés et de sculptures inquiétantes. Kervern et Delépine filment donc ceux que la société ignore et dont elle ne veut pas. Comme cet homme allongé dans les rayons du supermarché à coté duquel Depardieu passe sans presque s'y arrêter : l'exclusion jusque dans la mort dans un monde qui se déshumanise.
On notera aussi les apparitions fantomatiques d'Isabelle Adjani, au visage de poupée, sanguinolent (sorte de Laura Elena Harring dans Mulholland Drive) qui hante et conseille le héros dans ses pérégrinations.
Une surprenante scène de masturbation ratée entre cousins, nous place, une fois encore, du coté de la marginalité, mais sexuelle. La transgression devient l’ultime refuge, où l’on fait aussi l’épreuve de la solidarité ; à force de vivre en marge, on franchit plus facilement les limites.
Notre attachant retraité va effectuer une révolution, à travers ce road movie paradoxalement initiatique, dont le retour au foyer, auprès de sa femme, ne signifie pas retour au même. À l’heure de la réforme des retraites, et sans y mettre trop de pathos, ni s’extasier sur le mode du « c’était mieux avant », les auteurs nous invitent à prendre la mesure des dégradations subies par le monde social.

GV



Image et vidéo : affiche du film (source Allociné) et bande-annonce.
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