Mardi et mercredi, la Cité de la Musique à Paris recevait la visite d’un fabuleux fabuliste : Thomas Fersen, pour son spectacle Mythologie. On ne présente plus celui que bien des critiques caractérisent comme "le père de la nouvelle chanson française". Le concert était à la hauteur de ses albums : Thomas Fersen n’est pas sur scène, il est avec le public, avec ses musiciens (notamment Pierre Sangra), et il est drôle. Si on peut regretter qu’il ne soit pas déguisé comme lors de ses tournées, c’est un bien petit détail que l’on oublie rapidement quand il se met à mimer un cavalier sur Je n’ai pas la gale, ou quand il récite des textes écrits "sur le chemin pour venir ici", changeant la scène en manoir-abattoir où il ne vient qu’à marche forcée. Thomas Fersen laisse son public (en folie) applaudir longuement pour le rappeler (au moins quatre fois !) et offre en échange quelques nouveautés qui augurent à merveille d’un prochain album que l’on espère voir arriver le plus tôt possible.
vendredi 29 janvier 2010
Un concert à la Cité de la Musique
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mercredi 27 janvier 2010
Pin-up du mois : Louise de Prusse
Morte
il y a deux siècles à l’âge de 34 ans, Louise de Mecklembourg-Strelitz (1776-1810) fut l’une des plus grandes beautés de
son temps et le symbole du nationalisme prussien. Belle et pangermaniste, voilà
qui est intriguant…
Mariée
en 1793 au prince héritier de Prusse Frédéric-Guillaume (futur numéro III), Louise fit, dit-on, un mariage d’amour
avec celui qu’il faut pourtant bien désigner comme l’homme le plus mou de son
temps à égalité avec le duc d’Angoulême. Elle n’eut en tout cas pas les mêmes regrets que la duchesse d’Angoulême
puisqu’elle donna naissance à dix enfants en dix-huit ans de mariage, ce qui
est un beau chiffre. Hélas, nous n’en dirons pas autant de ces innombrables
rejetons, l’un d’eux devant devenir cette vieille fripouille de Guillaume
Ier, celui-là même qui se fit
empereur d’Allemagne dans le palais de Versailles pendant que le peuple parisien mourrait de faim dans
la capitale assiégée… Mais revenons à nos moutons.
Louise devint reine de
Prusse en 1797 et elle comprit assez vite qu’elle serait plus qu’une "première
dame" (expression ô combien ridicule que nous n’employons ici que pour
mieux la flétrir). Il faut dire qu’à défaut d’être aussi énergique
que son épouse, le roi de Prusse avait au moins l’avantage d’être pacifique,
notamment à l’égard de la France révolutionnaire. Cependant, les nouvelles
ambitions de Napoléon Bonaparte
allaient fatalement se heurter aux intérêts du royaume de Prusse et donner à Louise l’occasion d’affirmer son bellicisme.
C’est
ainsi qu’en 1806, elle soutint ostensiblement le parti de la guerre contre la
France tandis que son mari hésitait encore. Cette idée baroque (Napoléon venait
de ridiculiser Russes et Autrichiens à Austerlitz) entraîna la chute de la Prusse en un temps record (Iéna, Auerstaedt, douces plaines) et la fuite des époux royaux à Memel, en actuelle Lituanie. C’est lors de l’entrevue
franco-russe de Tilsit, en
juillet 1807, que le destin de la Prusse humiliée se joua. Le Tzar Alexandre
Ier de Russie, bien qu’amoureux de Louise, ne fit rien d’exceptionnel
en faveur des Prussiens. C’est la reine Louise elle même qui tenta d’adoucir
les conditions de paix en obtenant un tête à tête avec Napoléon dont elle se
persuadait in petto qu’elle
parviendrait à le séduire. Las, ce falot de Frédéric-Guillaume III, jaloux de
savoir son vainqueur seule avec son épouse, interrompit les négociations en pénétrant
dans la pièce où ils s'entretenaient ! Plus tard, lors du dîner, notre galant
empereur offrit une rose à la reine qui, toujours aussi habile, lui dit avec
son plus beau sourire : « J’accepte cette rose en échange de Magdebourg ». Inutile de dire que Napoléon ne lui fit pas ce
cadeau car, en plus d’être galant, il était malin.
La
fin de vie de la reine Louise consacra son prétendu martyre. Elle suivit son époux
dans l’exil et tous deux ne rentrèrent à Berlin qu’en 1809, lorsque Napoléon le leur permit généreusement.
Cependant, déjà affaiblie par ses voyages, la belle reine mourut brusquement le
19 juillet 1810. Son jeune âge, sa résistance à l’envahisseur français et l’énergie
qu’elle avait déployée lors de cette mémorable débâcle prussienne firent sa légende
et son culte pour longtemps, y compris sous le IIIe Reich. On peut ajouter à cela sa grande vertu car la reine
Louise fut, paraît-il, un modèle d’épouse. Mais la fidélité qu’elle montra au
roi de Prusse ne doit pas pour autant occulter l’amour supposé platonique qu’elle
eut pour le Tzar Alexandre Ier. Lorsqu’en 1806, les armées françaises occupèrent
le château de Charlottenburg à
Berlin, on y découvrit leur correspondance et, l’empereur étant un incorrigible
ragoteur, on en publia les bonnes feuilles dans Le Moniteur. Ces lettres, sans être croustillantes, n’en étaient
pas moins suspectes et offensantes pour le malheureux roi de Prusse… Loin des
sempiternels tableaux de sainte martyr qu’on a voulu peindre, au moins faut-il
reconnaître que ces lettres dévoilèrent une autre Louise de Prusse, celle dont
le célèbre capitaine Coignet écrivit : "j'aurais donné une de mes deux
oreilles pour rester avec elle aussi longtemps que l'empereur".
samedi 23 janvier 2010
Mort de Jacques Martin
Le dernier roi des Belges
L'hiver se révèle cette
année particulièrement faste, en nous offrant, grâce à une belle moisson
d'illustres décédés, de nombreuses possibilités d'hommages funèbres. Last but
not least, le dessinateur Jacques Martin qui vient de mourir ce 21 janvier s'impose non seulement en tant que dernier grand
maître de l'École de Bruxelles
(on peut dire aussi BD franco-belge), mais également en raison de la passion
qui lie nombre de membres de la rédaction à son œuvre.
Ajoutons tout de
suite cependant que cet événement qui pourrait être attristant pour des âmes
vulgaires nous réjouit au plus haut point tant depuis quelques années (14 ans
pour être exact) chaque sortie d'album nous était devenue pénible, voire même
tout simplement odieuse dans le cas des derniers exemplaires. Une souffrance
que ne peuvent que partager les vrais admirateurs de l'oeuvre de Jacques
Martin, qui fut sans doute l'un des plus importants représentants du
classicisme en matière de bande dessinée, avant d'être détrôné par François
Bourgeon, l’actuel maître incontesté de la bande dessinée historique.
Son destin n'est pas
sans évoquer pour nous ceux des miniaturistes orientaux qui, après avoir
consacré leur vie à leur art et aux jeunes garçons, créé des écoles et des
styles, finissaient aveugles et débiles, oubliés du grand nombre. Il n'est donc pas
inutile, peut-être, de rappeler brièvement les traits les plus marquants de sa
vie et de son œuvre…
Né à Strasbourg en
1921, le jeune Martin vécut une jeunesse agitée dans l'Alsace de
l'entre-deux-guerre - il reçut adolescent un coup de poignard d'un jeune
autonomiste alsacien, comme il nous le rapporta lors d'une rencontre à Obernai, il y a quelques années de cela - et pour le
moins trouble pendant la guerre même, puisqu'il fit ses premières armes en
matière de bande dessinée, en collaborant avec Je Maintiendray, la revue des Chantiers de Jeunesse de Vichy...
Ce ne fut que dans
l'après-guerre que débuta la carrière proprement dite de Jacques Martin, sous
le patronage exigeant du pape de la Bande dessinée, Hergé, qui accueillait à l'époque bien d'autres jeunes
talents (dont le flaminguant Bob de Moor…). En 1948, paraît ainsi
en feuilleton dans Le Journal de Tintin, Alix l'Intrépide, qui malgré l'incroyable cuculterie du titre est un
succès. Deux autres histoires suivront, également en feuilleton, de 1948 à
1952, dans lesquelles le jeune Enak
fera ses premières apparitions.
En 1953, Jacques
Martin a la brillante idée de créer le pendant moderne d'Alix, le
reporter Guy Lefranc, également
flanqué - quoique de manière plus suspecte - d'un jeune acolyte. C'est à cette même période que Martin et ses deux assistants (Leloup et Demaret) intègrent officiellement les Ateliers Hergé.
Pendant plus d'une
décennie, Jacques Martin, tout en participant avec d'autres compagnons à la réalisation
des œuvres du Maître (Tintin au Tibet et L'Affaire Tournesol notamment), publie la suite des aventures d'Alix
(neuf alboums) et de Guy Lefranc (quatre alboums). En 1974, atteint par
les débuts d'une maladie qui devait le rendre à peu près aveugle, il passa la
réalisation graphique de Lefranc à Bob de Moor, puis à Gilles Chaillet, tout en gardant la maîtrise des scénarios. Il
faudra attendre les années 1980 pour voir débuter la troisième série phare, Jhen, originellement appelé Xen, (oui, c'est bizarre). Plus tard, enfin, il sortira
d'autres séries mineures, dont Orion (1990) et le très réussi mais peu connu Arno (1983), illustré entre autre par André Juillard.
L'intérêt des trois
séries phares de Martin repose autant sur la beauté du dessin, notamment à
partir de 1956 où son style commence à s'affirmer pour de bon, que sur ses
histoires très prenantes. Si aux yeux d'un public blasé par des années de
vulgarité généralisée dans la bande dessinée, les aventures d'Alix ou de Guy
Lefranc peuvent paraître désuètes, voire niaises, c'est certainement
une erreur d'appréciation, Lefranc, Alix comme Jhen partageant, au delà d'un
physique aryen prononcé, une réelle profondeur. Il est vrai que cette dimension
n'apparaît le plus souvent chez eux qu'en contraste avec les méchants mis en
scène, lesquels, ne le cachons pas, constituent sans doute la vraie raison du
succès des héros de Jacques Martin.
De ce point de vue,
l'entreprise de Martin est à l'inverse de celle de Hugo Pratt qui transformait peu à peu son héros en anti-héros.
En effet le personnage du fascinant Axel Borg acquerra avec le temps une autonomie croissante, et
un traitement presque égal à celui de son antagoniste. L'épisode obernois L'arme
absolue (1983), en plus d'une
parfaite maîtrise du dessin et des couleurs, peut être considéré comme le plus
abouti du point de vue de la maturation des personnages, notamment dans ses
ultimes pages. Les rapports de fascination-répulsion qu'entretiennent Lefranc
et Borg seront d'ailleurs traduits un an plus tard, de manière beaucoup plus
nette, avec le lancement de la série médiévale Jhen où le couple d'adversaires
Lefranc-Borg est remplacé par l'étroite relation qui lie Gilles de Rais à Jhen.
Il est d'ailleurs intéressant de
constater que la série Jhen, la plus tardive et la moins connue des trois, est
également la plus sombre (dans l'histoire comme dans les couleurs) et la plus
violente. Une manière comme une autre pour Martin d'assumer la part obscure de ses deux
autres héros solaires (1) et de dépasser le puritanisme qui pesait sur ses
précédentes productions.
Désormais, et conformément à ce que souhaitait Jacques Martin, les séries continueront avec l'équipe de dessinateurs progressivement mise en place par ses soins. Si les mauvais albums (particulièrement les Lefranc) ne s'arrêteront donc pas tout de suite, la mort du créateur ralentira sans doute leur cadence avant, espérons-le, d'achever les cycles. Car c'est incontestablement cet acharnement à publier de médiocres succédanés qui a fait le plus de tort au maître de la bande dessinée que fut et restera Jacques Martin.
Bruno
FORESTIER
(1) Je me permets de rajouter un léger aparté, pour signaler qu'une partie non négligeable du lectorat estime que cette part obscure n'a jamais été dissimulée dans les deux premières séries. Cette affirmation reposant d'une part sur les rumeurs insistantes de philopédie qui lieraient Alix et Enak (ainsi qu'un certain nombre de hauts dignitaires romains) et d'autre part sur la rumeur tout aussi insistante qui ferait de Lefranc un ancien de la LVF, il va de soi que nous ne saurions y souscrire.
Images : Jacques Martin à Obernai, en novembre 2007, lors d'une visite sur les traces de l'album L'arme absolue (source "Les enfants d'Alix"), couverture de Alix l'intrépide (source ici), Hergé et Jacques Martin (source ici), couverture de L'arme absolue (source ici), extrait du Mystère Borg (Lefranc), extrait des Écorcheurs (Jhen), vignette de fin du Mystère Borg (photos LJ).
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mercredi 20 janvier 2010
The Drums en batterie
Les audacieux spécialistes du rock annoncent le groupe The
Drums comme espoir de l’année 2010.
Les deux membres de cette toute
jeune formation new-yorkaise ont en effet acquis la célébrité en 2009 grâce à
leur tube Let’s Go Surfing, vu plus de 400 000 fois sur Youtube. Depuis,
faute d’avoir pu sortir un album complet, les Drums ont lancé un EP (Summertime) composé de sept morceaux. Sans
être très révolutionnaire, leur musique, influencée par The Wake, Orange Juice ou encore The Smiths, a
le mérite d’être efficace et, comme diraient les Inrocks, rafraîchissante. Précisons tout de
même que l’ensemble de Summertime
reste assez inégal ainsi qu’en témoigne le très mauvais I Felt
Stupid promu comme deuxième tube sur internet (on n’a toujours pas compris pourquoi)…
Nonobstant cette faute de goût majeure, les Drums offrent d’autres bons morceaux en plus de leur chanson de référence, ce qui n’est pas si courant : Submarine et Down
by the Water sont par exemple tout aussi réussis que Let’s Go Surfing.
Un groupe à suivre donc, même
s’il semble un peu excessif d’affirmer qu’il représente "l’espoir"
musical de l’année 2010, voire, comme cela a été dit par certains grands
penseurs, "le groupe de Brooklyn le plus cool de ces dix dernières
années" !
Lucien JUDE
Admirez cette vidéo
très sobre qui a permis aux Drums de faire de la gymnastique et un bon clip
pour une somme fort modique.
Image : pochette de l’EP
Summertime, sorti fin 2009.
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dimanche 17 janvier 2010
Malaparte journaliste
On connaît la Seconde Guerre
Mondiale de Curzio Malaparte (1898-1957) à travers les récits peu croyables
qu’il en fit dans ces deux romans géniaux que sont Kaputt et La peau. Ami de Malraux, l’auteur de la Technique du coup
d’état partageait avec
lui une déplorable mais remarquable mythomanie… C’est pourquoi il est
intéressant de se plonger dans La Volga naît en Europe, recueil d’articles écrits pendant
ses deux séjours sur le front russe en 1941 et 1942 et publiés à l’époque par
le journal italien Corriere della Sera.
En tant que correspondant de
guerre affecté près des troupes d’invasion italiennes (juin 1941), Malaparte se
devait d’être un peu plus véridique que d’habitude, exercice difficile pour cet
écrivain à l’imagination débordante. Le style de ses articles s’en
ressent : faute de pouvoir en permanence narrer une anecdote savoureuse,
l’auteur se fait un devoir de décrire par le menu tout ce qu’il voit, quitte à
tirer un peu à la ligne pour raconter chaque fois quelque chose de neuf. En se
mettant constamment en scène et en donnant un thème précis à chacun de ses
articles, Malaparte parvient toutefois à ne pas ennuyer le lecteur et on le suit sans peine malgré l’absence assez flagrante d’événements…
De fait, la première partie de La Volga naît en Europe (composée des articles écrits lors de son
séjour sur le front d’Ukraine) montre une avancée militaire paisible malgré les
prédictions répétées de l’auteur sur la résistance à venir des troupes russes.
Cette « Cassandre attitude » vaudra d’ailleurs à Malaparte quelques
ennuis : d’abord la censure de la presse fasciste (passages rétablis dans
la présente édition), notamment un étonnant article à la gloire de l’armée
révolutionnaire et deux passages décrivant des exactions typiquement nazies.
Ensuite son arrestation par la Gestapo qui apprécie modérément sa prose et le
renvoie manu militari en Italie
où Mussolini le fait assigner à résidence durant quatre mois.
À peine libéré, le voici qui
repart pour le front, affecté, en guise de
punition, auprès des troupes finlandaises qui participent au siège de Leningrad ! C’est pourtant là que La Volga naît en Europe devient
vraiment passionnant. Le danger ne manque pas de ce côté du front et les
anecdotes malapartiennes avec. Les lecteurs de Kaputt se souviennent certainement des célèbres chevaux de
glace du lac Ladoga, histoire parfaitement douteuse qu’un
scientifique a cependant tenu à expliquer… Ici, l’immense étendue glacée est de
nouveau l’occasion d’aventures pour Malaparte : entre des trains fantômes
russes qui roulent vers les lignes finlandaises, des promenades dans la forêt
où pendent aux arbres des parachutistes soviétiques gelés et des visages
humains imprimés dans la glace comme le Suaire de Turin, le lecteur est servi ! Ces histoires à la Münchhausen autour du lac Ladoga méritent le détour, d’autant que
l’auteur, conscient de leur caractère éminemment suspect, les certifie avec sa
bonne foi habituelle : « j’hésite à raconter cette histoire ; les
lecteurs sont méfiants, pleins de suspicion à l’égard des choses
extraordinaires. Mais c’est pourtant un fait réel ».
La Volga naît en Europe apparaît donc comme un excellent complément à Kaputt, tant par le style que par le genre, et ce en dépit
de quelques articles trop descriptifs ou techniques dans sa première partie.
Très curieusement, aucun des faits extraordinaires du roman de Malaparte ne se
retrouve dans ses chroniques de Russie. Il est vrai que son passage en Pologne
auprès du gouverneur général Frank, son retour en Italie et toute
une partie de son séjour en Finlande où il resta jusqu’en 1943 n’y sont pas
racontés et laissent matière à beaucoup de récits qu’on retrouve dans Kaputt. La rédaction de ce roman ayant été commencée à l’été
1941, l’auteur aura peut-être voulu garder le meilleur pour son œuvre. Mais
venant de Malaparte, on peut aussi nourrir quelques doutes sur la complète
véracité de ces « choses vues », car on ne retire rien à ce grand
écrivain en répétant que son expérience était aussi riche que son imagination.
Lucien JUDE
Ceux qui seraient intéressés par
ce livre peuvent éventuellement le trouver d’occasion chez des bouquinistes
mais il n’a jamais été réédité depuis sa publication chez Domat en 1948. Il
comporte une longue et très intéressante préface directement écrite en français
par Malaparte dans laquelle celui-ci explique son titre étrange :
« Parmi les préjugés bourgeois sur la Russie soviétique, le plus obstiné est celui qui consiste à considérer le communisme comme un phénomène typiquement asiatique. Cette explication de la révolution communiste et des problèmes qu’elle pose à l’Europe est trop facile pour être accueillie sans danger. Le titre de ce livre, La Volga naît en Europe, est une allusion à ce préjugé mesquin. […] La Volga, dit Pilniak, se jette dans la mer Caspienne. Oui, mais elle naît en Europe, elle prend sa source en Europe, c’est un fleuve européen. La Seine, la Tamise, le Tibre (le Potomak aussi) sont ses affluents. »Images : Curzio Malaparte (source ici), la "route de la vie" sur le lac Ladoga durant l'hiver 1940-1941 (source ici), couverture de La Volga naît en Europe, Domat, 1948, 345 pages, traduction de l'italien par Juliette Bertrand (source LJ).
jeudi 14 janvier 2010
Hadewijch
Suite de mes
pérégrinations cinématographiques et changement de registre. F… qui est un
garçon audacieux accepte courageusement de m'accompagner pour voir avec
quelque retard Hadewijch
de Bruno Dumont dans une des
dernières salles parisiennes qui le passe encore.
Bruno Dumont,
professeur de philosophie passé à la réalisation est assez peu connu en France.
Il est vrai que ses films contrastent radicalement avec ce que le cinéma
français comme étranger peut proposer, tant par son style au "réalisme
épuré", et par le choix systématique d'acteurs non-professionnels autour
desquels il forge ses œuvres, que par les thèmes abordés (la quête du désir et
la culpabilité).
Ce qui était déjà à
l'œuvre dans La Vie de Jésus (1997), L'Humanité
(1999) ou le magnifique Flandres (2006) trouve dans Hadewijch une formulation plus nette et plus précise, au prix peut-être aussi
d'une certaine confusion.
L'histoire est celle
de Céline (Julie Sokolowski), très jeune étudiante en théologie en proie à un
mysticisme amoureux et douloureux. Comme dans tout Roman d'amour, l'histoire
débute par la rencontre et la séparation des amants. Céline "amoureuse du
Christ" qui souhaite devenir religieuse est rejetée dans le Monde en
raison des mortifications qu'elle s'inflige. Un comportement interprété par les
soeurs comme relevant plus de l'amour de soi que de l'amour de Dieu.
Dans cette première
étape du film, où la jeune femme erre dans les bois et le froid pour aller
retrouver son amant, séparé d'elle par une grille, un Christ de pierre gisant
sur le sol, le "mythe" apparaît presque pur, même s'il sera recouvert
comme il se doit plus tard par d'autres éléments. Céline chassée dans le
"Monde" va désormais être soumise aux épreuves (course en
motos, voyage en orient) que doivent subir tous les amants séparés en vue de
les purifier et de pouvoir enfin accéder à cet Amour auquel il aspirent. Ce
cheminement vers la pureté est traduit par la caméra: les scènes du couvent, où
l'enfermement est suggéré par les plans serrés au plus près des visages, comme
celle de l'hôtel particulier où revient la jeune fille, sont plongés dans la
pénombre ou l'obscurité. Les visages durs des religieuses engoncées dans leurs
guimpes ou celle du père figé dans un sourire inquiétant et plongé dans la
pénombre contraste violemment avec celui de Céline, dont tout le corps traduit
une aspiration à la vie. De même, l'or stérile des autels ou des chambres de
maîtres ne parvient pas à éclairer la jeune fille. À l'inverse, la rencontre
avec la mystique islamique en la figure de Khaled et de son frère s'effectuera dans une luminosité et
une distanciation croissantes, jusqu'au plan où sur une terrasse en Palestine ne
se découperont plus que des silhouettes obscures et lointaines sur un fond
blanc.
Cette recherche de la pureté et
de la lumière conduit Céline, dans un apparent paradoxe, à passer du couvent et
de la nature sauvage, domaine de la douleur et des pleurs, à celle du terrorisme
islamique où elle se transforme et s'épure, apparemment apaisée - comme
l'indique l'étonnante douceur qui se dégage de la conversation entre la jeune
fille et Nassir.
La quête de Céline va
cependant trouver sa formule dans la seconde moitié du film, par l'émouvante
prière sanglotée près du Christ gisant : "Amour, sois moi clément, toi qui
es le soleil des jours, quand mes jours sont des nuits". Une déclaration
qui éclaire le film sur son véritable sujet. Car Hadewijch n'est pas un film sur la foi, ou en tout cas pas sur
celle qu'on suppose. La religion de Céline-Hadewijch, ce n'est ni le
christianisme ni l'islam, mais l'Amour-Passion, c'est-à-dire, le désir caché et
non reconnu. À ce titre, Hadewijch
peut être interprété comme une lecture moderne du "mythe" dévoilé par
Denis de Rougemont.
Film sur le désir,
Céline que son corps fait souffrir, mais qui ne veut aimer que le Christ,
rejette toutes les possibilités de réalisation ou de canalisation de ce désir.
Elle refuse l'amour du prochain, comme l'amour charnel - "je n'ai pas
besoin d'un homme, j'ai besoin de Dieu", reste en dehors de l'extase
proposée par la musique - les musiciens en transe du concert sur les quais - et
ne comprend pas la Cause politique à laquelle pourtant elle se rallie. Car ce
qu'elle cherche c'est le désir de désirer, et la douleur qui s'ensuit. Cette
"Passion", héritage du vieux fond manichéen propre à la conception de
l'Amour en Occident (compris dans un sens très large, englobant la civilisation
musulmane) n'est qu'une marche vers la mort, à travers une souffrance perçue
comme purificatrice. Ce désir dissimulé d'abord (elle se couche nue dans ses
draps comme dans un linceul) et qui explose littéralement à la fin du
film, n'en est pourtant pas la conclusion. Comme dans ses précédents films,
Dumont ne filme pas simplement le péché et la mort, mais aussi la rédemption et
la victoire de la grâce.
C'est
ainsi que s'explique l'ouverture du film par le visage tendu vers le ciel
pluvieux de David (David
Dewaele), lequel devenu incarnation
charnelle du Christ, apparaîtra également dans la dernière scène en sauvant
physiquement et spirituellement la jeune femme de la nuit qui s'apprêtait à
l'engloutir.
Bruno FORESTIER
Images et vidéo : photos du film et bande-annonce (source Allociné).
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dimanche 10 janvier 2010
jeudi 7 janvier 2010
Une vie : John Brown (1800-1859)
Parmi les nombreuses
et admirables figures du mouvement abolitionniste au XIXème siècle, peu d'entre
elles peuvent se flatter autant que John Brown d'avoir été à tel point l'incarnation de leur
époque. Cet étonnant parent américain du français Auguste Blanqui ou du russe Alexandre Herzen, issu d'une pure famille yankee de la
Nouvelle-Angleterre profondément calviniste, fut le symbole vivant de la lutte
de la liberté contre l'esclavage. Il paya le prix de son engagement par son
exécution à la veille de la guerre de Sécession.
Travailleur habile
aux talents multiples, comme nombre de pionniers américains, tour à tour
tanneur, fermier ou éleveur, il fut aussi un homme d'affaires du tout jeune
capitalisme américain. Cependant, malgré ses nombreuses tentatives dans ce
domaine, il fut toujours un exécrable businessman et ne parvint jamais à faire
fortune. Au contraire, malgré son ardent désir de réussite, il fut à de
nombreuses reprises acculé à la ruine, notamment lors d'un des tous premiers
grands cracks, celui de la "Crise de 1837" où il fit une banqueroute
complète ou celui de 1842, où il fut exproprié de sa ferme.
C'est également cette
année 1837 que le journaliste abolitionniste Elijah P. Lovejoy fut abattu lors d'une fusillade contre des
esclavagistes. Ces deux événements poussèrent certainement John Brown à
orienter ses efforts vers la grand combat de sa vie : l'abolition de
l'esclavage, cette "institution particulière", qui permettait à la
plantocratie du Sud d'asseoir sa fortune et d'étendre sa domination bien au
delà des États esclavagistes.
Or, John Brown, comme
la plupart des Yankees de la Nouvelle-Angleterre, descendants des colons
puritains, était totalement hostile à l'esclavage, qu'il considérait comme une
abomination. Il jura de se consacrer entièrement à sa destruction : "Here,
before God, in the presence of these witnesses, from this time, I consecrate my
life to the destruction of slavery". Tout le reste de sa vie sera vouée à
tenir cette promesse.
Bravant la réprobation
il s'installa en 1848 avec sa famille, à North Elba (New-York), une colonie fondée par un riche
philanthrope pour les esclaves affranchis. Un an auparavant il avait rencontré
et s'était lié d'une amitié sincère avec Frederick Douglass, le seul dirigeant noir d'envergure. Ces années
furent consacrées au développement de l'Underground Railroad, qui permit à plus de 30 000 fugitifs de gagner le
Canada, malgré les chasseurs d'esclaves et la police fédérale. La pression de
l'oligarchie sudiste sur le pays durant ces années était telle que pour nombre
de militants abolitionnistes les États-Unis ne pouvaient qu'être tombés sous la
domination de Satan et on envisageait désormais ouvertement la sécession
de la Nouvelle-Angleterre. Ce fut dans ce climat tendu à l'extrême que
débutèrent les premières escarmouches de la Guerre Civile : le bleeding
Kansas (1854-1858).
Brown émigra au Kansas en 1855 suite aux nouvelles alarmantes que ses fils,
installés là-bas, lui avaient fait parvenir sur les menées des Ruffians
borders, ces milices sudistes venus
du Missouri voisin qui
terrorisaient et assassinaient les colons free-soilers venus du nord.
En représailles John
Brown escorté de ses fils et amis exécutèrent cinq colons sudistes en 1856 à Pottawatomie
Creek. Les Brown s'illustrèrent dans
la Border War, au cours de
plusieurs combats fameux (à Black Jack ou à Osawatomie), très
largement couverts par la presse américaine et européenne. Durant cette guerre
du Kansas, l'un de ses fils fut tué et un autre devint irrémédiablement fou,
mais ce conflit allait faire de John Brown un héros international et
populariser considérablement la lutte contre l'esclavage. Les réseaux de la
bourgeoisie bostonienne finançaient largement ses activités et lui
fournissaient armes, matériel et argent. Le philosophe Thoreau et le journaliste Ralph Waldo Emerson lui apportèrent aussi leur soutien, ainsi que Karl
Marx qui le considérait comme le
leader de l'aile révolutionnaire du mouvement abolitionniste.
En 1858, tirant le
bilan de son expérience du Chemin de Fer souterrain et du Kansas, il prépara
activement le projet grandiose et fou auquel il songeait depuis
longtemps : descendre au coeur des États esclavagistes et y provoquer une
révolte généralisée des esclaves, dont les familles seraient évacuées vers le
nord. Il recruta des hommes, collecta des fonds et prépara son plan plusieurs
mois durant.
Le 3 juillet 1859,
accompagné de quelques hommes il se rendit à Harpers Ferry (Virginie), siège d'un arsenal fédéral. Il y
attendait plusieurs centaines de volontaires mais seule une poignée d'hommes
l'accompagna finalement. Pire, Frederick Douglass à qui il avait proposé de
prendre la tête de la révolte refusa finalement de les rejoindre. Malgré ses
échecs, Brown se lança dans l'action le 16 octobre. Il n'avait avec lui que 21
hommes, dont plusieurs vétérans du Kansas.
Incroyablement,
l'opération fut d'abord un succès: l'arsenal fut pris, les communications
coupées, quelques notables esclavagistes retenus en otage (dont un petit-neveu
de Washington) et des messagers
furent envoyés dans les plantations pour appeler les esclaves à rejoindre les
insurgés. Cependant, la nouvelle du coup de main se répandait dans la région et
la milice locale se ressaisit avant de recevoir des renforts de troupes en nombre
croissant. Désormais, barricadés dans l'arsenal, Brown et ses hommes se
retrouvèrent prisonniers dans Harper Ferry, sans possibilité de compter sur un
soulèvement des esclaves. Après un siège acharné, dans lequel un autre de ses
fils et plusieurs de ses partisans furent tués, la place fut prise d'assaut le
18 octobre par les marines du colonel Robert E. Lee, futur général en chef des armées confédérées.
Arrêté, Brown fut
rapidement jugé pour meurtre, incitation à la révolte et haute trahison contre
l'État de Virginie. Il fut condamné à mort après 45 minutes de délibérations.
Malgré une campagne de protestation à laquelle participèrent notamment Elisée
Reclus et Victor Hugo, il fut exécuté le 2 décembre 1859. Abraham
Lincoln qui venait d'être élu refusa
sa grâce présidentielle… La guerre civile éclata quelques semaines plus
tard.
PAUL LAMARE
Le
martyr de John Brown inspira un beau chant de guerre : John Brown's Body qui deviendra L'Hymne de bataille de la République (vidéo, source Youtube).
dimanche 3 janvier 2010
L’an neuf
Nous nous plions de bonne grâce
au rituel des vœux du nouvel an, d’autant que c’est une occasion bien choisie
pour évoquer le désopilant calendrier révolutionnaire qu’inventa le très
dantoniste Fabre d’Églantine et que
certains soi-disant purs républicains ressuscitent à l’occasion. Sans insister
sur le fait que nous nous moquons éperdument de la pureté révolutionnaire des
uns et des autres et de tous les calendriers mêmement, voyons très rapidement
de quoi il en retourne.
Il n’est pas inutile de commencer
par rappeler que ledit calendrier révolutionnaire commençait le 22 septembre,
jour anniversaire de la proclamation de la première République (1792). Ce point de départ est sympathique et nous
ne le désapprouvons pas. De même, le choix des noms de mois n’est pas ce qui se
fit de plus mal : le 22 septembre devint le 1er vendémiaire, le
1er janvier passa au 12 nivose et nous renvoyons les amateurs de
concordance à examiner le reste. La division en décades fut en revanche
une belle entourloupe bourgeoise puisqu’elle rallongea de trois jours les
semaines et partant les jours de travail. Mais le ridicule fut atteint lorsque
l’on se mêla de remplacer les noms de saints qui pullulaient chaque jour par
des fruits, légumes ou matières premières… Le 1er janvier devint
ainsi le jour de l’argile, progrès révolutionnaire s’il en fut. Et comme tous
ces mois bien découpés par trois décades ne faisaient pas des comptes très
ronds, on inventa six jours supplémentaires pour la fin de l’année, les
sans-culottides (une chouette référence à
l’antique tout de même, car c’était la mode), célébrant vertu, génie, travail,
etc. Cet infernal calendrier dura officiellement jusqu’à l’an XIII, mais dure
toujours pour certains qui aiment faire les intéressants.
Nous souhaitons donc une
excellente année à ceux qui ont pris le parti du bon sens et penserons aux
autres le 22 septembre prochain.
La rédaction
Image : affiche municipale de la ville de Nîmes pour la fête du 1er Vendémiaire (source ici).
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