Affichage des articles dont le libellé est Bruno Dumont. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bruno Dumont. Afficher tous les articles

jeudi 14 janvier 2010

Hadewijch

Suite de mes pérégrinations cinématographiques et changement de registre. F… qui est un garçon audacieux accepte courageusement de m'accompagner pour voir avec quelque retard Hadewijch de Bruno Dumont dans une des dernières salles parisiennes qui le passe encore.
Bruno Dumont, professeur de philosophie passé à la réalisation est assez peu connu en France. Il est vrai que ses films contrastent radicalement avec ce que le cinéma français comme étranger peut proposer, tant par son style au "réalisme épuré", et par le choix systématique d'acteurs non-professionnels autour desquels il forge ses œuvres, que par les thèmes abordés (la quête du désir et la culpabilité).
Ce qui était déjà à l'œuvre dans La Vie de Jésus (1997), L'Humanité (1999) ou le magnifique Flandres (2006) trouve dans Hadewijch une formulation plus nette et plus précise, au prix peut-être aussi d'une certaine confusion.
L'histoire est celle de Céline (Julie Sokolowski), très jeune étudiante en théologie en proie à un mysticisme amoureux et douloureux. Comme dans tout Roman d'amour, l'histoire débute par la rencontre et la séparation des amants. Céline "amoureuse du Christ" qui souhaite devenir religieuse est rejetée dans le Monde en raison des mortifications qu'elle s'inflige. Un comportement interprété par les soeurs comme relevant plus de l'amour de soi que de l'amour de Dieu.
Dans cette première étape du film, où la jeune femme erre dans les bois et le froid pour aller retrouver son amant, séparé d'elle par une grille, un Christ de pierre gisant sur le sol, le "mythe" apparaît presque pur, même s'il sera recouvert comme il se doit plus tard par d'autres éléments. Céline chassée dans le "Monde" va désormais être soumise aux épreuves (course en motos, voyage en orient) que doivent subir tous les amants séparés en vue de les purifier et de pouvoir enfin accéder à cet Amour auquel il aspirent. Ce cheminement vers la pureté est traduit par la caméra: les scènes du couvent, où l'enfermement est suggéré par les plans serrés au plus près des visages, comme celle de l'hôtel particulier où revient la jeune fille, sont plongés dans la pénombre ou l'obscurité. Les visages durs des religieuses engoncées dans leurs guimpes ou celle du père figé dans un sourire inquiétant et plongé dans la pénombre contraste violemment avec celui de Céline, dont tout le corps traduit une aspiration à la vie. De même, l'or stérile des autels ou des chambres de maîtres ne parvient pas à éclairer la jeune fille. À l'inverse, la rencontre avec la mystique islamique en la figure de Khaled et de son frère s'effectuera dans une luminosité et une distanciation croissantes, jusqu'au plan où sur une terrasse en Palestine ne se découperont plus que des silhouettes obscures et lointaines sur un fond blanc.

Cette recherche de la pureté et de la lumière conduit Céline, dans un apparent paradoxe, à passer du couvent et de la nature sauvage, domaine de la douleur et des pleurs, à celle du terrorisme islamique où elle se transforme et s'épure, apparemment apaisée - comme l'indique l'étonnante douceur qui se dégage de la conversation entre la jeune fille et Nassir.
La quête de Céline va cependant trouver sa formule dans la seconde moitié du film, par l'émouvante prière sanglotée près du Christ gisant : "Amour, sois moi clément, toi qui es le soleil des jours, quand mes jours sont des nuits". Une déclaration qui éclaire le film sur son véritable sujet. Car Hadewijch n'est pas un film sur la foi, ou en tout cas pas sur celle qu'on suppose. La religion de Céline-Hadewijch, ce n'est ni le christianisme ni l'islam, mais l'Amour-Passion, c'est-à-dire, le désir caché et non reconnu. À ce titre, Hadewijch peut être interprété comme une lecture moderne du "mythe" dévoilé par Denis de Rougemont.

Film sur le désir, Céline que son corps fait souffrir, mais qui ne veut aimer que le Christ, rejette toutes les possibilités de réalisation ou de canalisation de ce désir. Elle refuse l'amour du prochain, comme l'amour charnel - "je n'ai pas besoin d'un homme, j'ai besoin de Dieu", reste en dehors de l'extase proposée par la musique - les musiciens en transe du concert sur les quais - et ne comprend pas la Cause politique à laquelle pourtant elle se rallie. Car ce qu'elle cherche c'est le désir de désirer, et la douleur qui s'ensuit. Cette "Passion", héritage du vieux fond manichéen propre à la conception de l'Amour en Occident (compris dans un sens très large, englobant la civilisation musulmane) n'est qu'une marche vers la mort, à travers une souffrance perçue comme purificatrice. Ce désir dissimulé d'abord (elle se couche nue dans ses draps comme dans un linceul)  et qui explose littéralement à la fin du film, n'en est pourtant pas la conclusion. Comme dans ses précédents films, Dumont ne filme pas simplement le péché et la mort, mais aussi la rédemption et la victoire de la grâce.
C'est ainsi que s'explique l'ouverture du film par le visage tendu vers le ciel pluvieux de David (David Dewaele), lequel devenu incarnation charnelle du Christ, apparaîtra également dans la dernière scène en sauvant physiquement et spirituellement la jeune femme de la nuit qui s'apprêtait à l'engloutir.

Bruno FORESTIER

Images et vidéo : photos du film et bande-annonce (source Allociné).
Lire La Suite... RésuméBlogger