À quelques semaines
de la sortie mondiale du film de M. Spielberg qui
s’annonce comme l’un des plus fantastiques sabotages jamais autorisés de
l’œuvre d’Hergé, il est grand temps de revenir sur
un album devenu mythique par son inachèvement et les suites qui lui furent
envisagées, Tintin et l’Alph-Art.
Lorsque Hergé meurt
en 1983, à l’âge de 75 ans, il laisse en chantier le 24e album de Tintin dont seules les premières pages et quelques esquisses ont été
achevées. Pour autant, son entourage pense tout d’abord pouvoir exploiter ce
projet en le faisant terminer par l’un des meilleurs assistants du maître, Bob
de Moor, dont le dessin égale presque l’original.
Plusieurs spécialistes, parmi lesquels Benoît Peeters, finissent néanmoins par convaincre Fanny Remi, la veuve d’Hergé, de renoncer au projet. On sait que le père de
Tintin avait expressément fait savoir qu’il ne désirait pas voir ses
personnages lui survivre. Or, Tintin et l’Alph-Art
a été laissé dans un état d’inachèvement criant aussi bien regardant les dessins que
le scénario dont il manque toute une moitié. Le travail de réécriture qui
permettrait de terminer l’album est trop important pour ne pas enfreindre la
volonté d’Hergé et ainsi s’éteint la tentative légitime de finir Tintin et
l’Alph-Art.
La rumeur a
toutefois propagé l’existence de cette ultime aventure et la communauté
tintinophile attend au moins quelques explications à défaut d’un album. Afin
d’apaiser un public impatient, l’ensemble des crayonnés et des notes
disponibles est publié en guise de consolation en 1986. L’accueil réservé à ces
dernières ébauches du maître, tout d’abord favorable, laisse bientôt place à
une grande frustration chez beaucoup d’admirateurs. En effet, le scénario
s’interrompt abruptement sur une case où Tintin apparaît menacé d’une mort
imminente (chose pourtant fréquente dans ses aventures) :
Pour beaucoup
d’inconsolables fanatiques, il n’est pas tolérable d’abandonner leur héros sur
un suspense aussi insoutenable. Plusieurs projets pour achever l’album naissent
alors dont un seul finira vraiment par s’imposer comme la suite et fin de Tintin et l’Alph-Art. Il
s’agit de l’œuvre d’un jeune Québécois, Yves Rodier,
âgé de 19 ans, qui après quatre ans et demi d’efforts parvient à livrer une
version définitive de l’album. En 1991, il publie son Tintin et l’Alph-Art à soixante exemplaires qu’il distribue à quelques proches d’Hergé et
autres Tintinologues célèbres. Sa démarche s’inscrit clairement dans l’hommage
personnel comme le précise d’ailleurs une courte préface placée en tête de son
album. Selon la légende, Bob de Moor lui-même se déclare impressionné par la
qualité de cette suite et la plupart des ardents Tintinophiles qui ont la
chance de lire la version de Rodier montrent à leur tour leur satisfaction.
Il
y en a cependant une qui ne goûte absolument pas cette forme d’hommage, c’est
la peu commode veuve d’Hergé, désormais devenue Mme Fanny Rodwell. En dépit du nombre dérisoire d’albums imprimés, elle laisse
clairement entendre au malheureux dessinateur qu’il a enfreint la sacro-sainte
volonté du maître en faisant revivre Tintin. Ébranlé par les menaces et l’ire
de cet ayant droit sourcilleux, Yves Rodier préfère renoncer immédiatement à
son nouveau projet, plus ambitieux encore, reprise d’un Tintin dont cette
fois-ci Hergé n’avait esquissé que l’idée, Un jour dans un aéroport. Il nous reste toujours une planche et la couverture de cette aventure
qui promettait d’être originale.
Pendant plusieurs
années, l’album « pirate » d’Yves Rodier circule donc sous les
manteaux des Tintinophiles. Son extrême rareté et les persécutions répétées de
la veuve d’Hergé à l’encontre des profanateurs de Tintin finissent par bâtir
une légende. La qualité artistique de ce Tintin et l’Alph-Art est surestimée, sa valeur sur le marché noir atteint des sommes
astronomiques et l’auteur lui-même est dépassé par le phénomène. Rien ne
semblait pouvoir interrompre cette surenchère jusqu’à ce que, miracle de son
époque, Internet vint.
Internet a ceci de
merveilleux qu’il est parvenu à rendre enfin disponibles, légalement ou non,
des milliers d’œuvres rares qui restaient l’apanage de quelques collectionneurs
privilégiés. Tous les domaines ont été concernés par cette révolution, que l’on
songe aux bandes pirates de l’album Smile
des Beach Boys, aux pamphlets introuvables de Céline ou même à des films confidentiels comme La Classe américaine. Malgré un relatif interdit et quelques récentes mesures législatives
dont on sait l’appréciable résultat, il n’est jamais bien difficile de mettre la
main sur l’objet convoité. Ainsi en devait-il aller de ce Tintin et
l’Alph-Art que l’interdiction d’une héritière semblait
avoir éclipsé pour toujours.
En 2001, Yves
Rodier pense pouvoir interrompre les spéculations sur son album en mettant en
ligne l’intégralité de son œuvre (notamment sur l’incontournable site au titre
insolent : Tintin est vivant !). Hélas,
l’infatigable veuve veille toujours au grain ! Sommé de retirer son album
d’Internet, l’auteur se voit contraint de le replonger dans la clandestinité.
Cependant, une étape décisive venait d’être franchie. L’apparition sur la
toile, si fugitive fut-elle, a permis de diffuser la bande dessinée et son
téléchargement n’est plus que l’affaire de quelques clics. Voici comment de fil
en aiguille, malgré une héritière intraitable, malgré des lois imbéciles, le Tintin
et l’Alph-Art de Rodier a enfin pu se répandre et,
accessoirement, arriver jusqu’à nous.
Que dire alors de
cet album devenu mythique ? Contentons-nous de quelques mots qui
traduiront assez notre déception. Pour celui qui a lu les brouillons de Tintin
et l’Alph-Art, il y a évidemment la satisfaction de
découvrir une fin à cette aventure. Les premières pages proposent une fidèle
retranscription du scénario imaginé par Hergé et seul le dessin trahit l’œuvre
apocryphe. On mesure le travail de l’auteur pour terminer le scénario ainsi que
sa volonté de réalisme qui lui fait suivre scrupuleusement les règles de la
ligne claire. Pourtant, les illusions s’envolent bien vite. À cause du dessin,
d’abord, qui est loin de valoir l’original et se montre trop souvent d’une
insigne maladresse (la proportion des personnages notamment). Mais surtout en
raison de la trop fréquente approximation syntaxique des dialogues et des
nombreuses fautes d’orthographe qui parsèment les bulles. Bref, le plaisir
laisse vite place à la déconvenue.
Rétrospectivement,
Yves Rodier a déclaré avoir « extrêmement honte de [s]a version de Tintin
et l’Alph-Art ». Sans être aussi sévère, il faut
bien admettre que son œuvre reste un travail d’amateur, contrairement à
certaines de ses tentatives postérieures qui montrent une réelle progression
dans le dessin jusqu’à atteindre une troublante perfection (voir en particulier
la planche 27 bis de Tintin au Tibet). La
rumeur a malheureusement fait de ce Tintin et l’Alph-Art un chef-d’œuvre quand il n’est en somme qu’une curiosité historique.
Voilà qui devrait rassurer ceux qui n’ont pas lu l’album « maudit »,
même si les vrais Tintinophiles voudront toujours s’en assurer par eux-mêmes. À
ceux-là nous recommanderons Internet et un peu de patience, le temps d’en
explorer les recoins…
Lucien JUDE
Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus, la page consacrée à Tintin et l'Alph-Art et ses reprises sur le site "Tintin est vivant !" est particulièrement instructive :
http://www.naufrageur.com/a-alphart.htm
http://www.naufrageur.com/a-alphart.htm
Par ailleurs, Yves Rodier est à l'origine d'un grand nombre de pastiches de Tintin dont on peut trouver beaucoup d'extraits sur ce même site.
Images : couverture de Tintin et l'Alph-Art paru chez Casterman (source ici), dernière case de Tintin et l'Alph-Art (source ici), couverture de Tintin et l'Alph-Art version Rodier, couverture du projet Un jour dans un aéroport (source ici), planche 7a de l'album de Rodier, première planche de l'album de Rodier.





