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jeudi 10 décembre 2009

Nouveaux propos sur "Le Ruban blanc"

À la suite de l’article de GV, À propos du « Ruban blanc », nous publions une réponse de Bruno Forestier qui vient apporter un autre regard sur ce film fertile en débats. Inutile de préciser que cet article s’adresse avant tout à ceux qui ont vu l’œuvre en question.

L'article de GV m'a beaucoup intéressé  et je trouve son analyse d'autant plus méritoire que Le Ruban Blanc est loin d'être facile à interpréter. Pour autant je ne partage pas entièrement son opinion sur le sens à donner au film.
Certes, comme souvent dans l'oeuvre de Haneke (notamment Caché ou les deux Funny Games), ce qui est en jeu c'est bien comment la violence et ses différents mécanismes se dévoilent. Cependant, je ne pense pas que dans le film cette violence concernerait plus spécifiquement celle qu'exercent les adultes contre leurs enfants, ou celle qui s"exercerait dans la "sphère du privé", même si cet aspect est indéniablement présent.
En fait, à mon humble avis, la force du film vient du dévoilement des différents types de violences qui se superposent et se brouillent mutuellement, ce qui est représenté par les interactions permanentes des personnages les uns avec les autres, et le renversement des perspectives qui s'en suit.
Ce que Haneke montre au début du film c'est d'abord la violence d'une société "de classes" : une société paysanne, aux mœurs encore largement imprégnées de féodalité, dominée par un hobereau et ses relais dans le village (le pasteur, le régisseur, etc.). Dans cette première strate, il existe une violence hiérarchique et admise (s'exprimant par exemple par les interventions menaçantes du baron au temple contre les bourreaux de son fils), ritualisée jusque dans les révoltes contre elle (le même baron, devant son potager ravagé, pense qu'il s'agit d'une réclamation salariale…).
Plus généralement, on l’observe tout le long du film par l'obsession permanente des convenances qui ont pour seul but de rendre visible la hiérarchie villageoise. De cette première forme de violence qui irrigue ainsi tous les "rapports sociaux" de cette société paysanne sourd une seconde forme de violence plus souterraine qui en effet, comme l'indique GV dans son article, relève plutôt de la sphère privée. Mais elle est loin, je crois, de concerner exclusivement les rapports adultes-enfants ou ceux des enfants entre eux, et touche de manière beaucoup plus générale les rapports du couple et de la famille. La scène la plus féroce est certainement celle de la répudiation de sa vieille maîtresse par le médecin.

D'après mes souvenirs de séance, je crois avoir observé  que les scènes de violence "privées" sont souvent filmées en intérieur et dans une semi-clareté (voire dans l'obscurité complète avec l'idiot du village claquemuré) alors que les violences "sociales"  se font plutôt à l'air libre et sous la lumière crue du soleil ou des torches. Tout ce développement pour arriver au constat que c'est dans cette atmosphère de violence extrême, quoique dissimulée ou encadrée de façon plus ou moins nette, que se situent les "crimes".  Or, à mon avis, ceux-ci ne sont justement pas "explicitement" imputables aux enfants. Pas plus qu'à quiconque d'ailleurs.  En réalité, l'élucidation des crimes  n'est même qu'un point secondaire.
Tout l'art de Haneke consiste à ne jamais donner de réponses , car pour lui, un film ne doit pas donner au spectateur des vérités qui le tranquilliseraient (exemple : martyriser des paysans, des enfants, ou des animaux ou être martyrisé par eux conduit au nazisme) mais bien le pousser à réfléchir au-delà du cadre imposé par le réalisateur. En somme Haneke est un cinéaste qui estime que les spectateurs devraient avoir autre chose à faire qu'aller au cinéma… Tant pis pour lui.
En tant que spectateur, et pour revenir à l'article de GV, je pense moi aussi qu'il est vain de vouloir trouver dans Le Ruban Blanc des "explications simplistes", mais je crois que c'est également une fausse piste que de vouloir chercher à identifier les criminels et leurs mobiles. Les crimes se situent justement au carrefour des deux violences que j'ai présentées, ce qui fait d'ailleurs toute leur ambiguïté.
S'agit-il d'une vengeance sociale (l'incendie de la grange, serait un grand classique par exemple ou le premier bolossage de l'exaspérant petit Lord Fauntleroy prussien) ou bien simplement l'explosion haineuse de tel ou tel particulier (les enfants entre autres)  devant une pression constante ?
Il ne peut pas y avoir de réponse officielle et le spectateur, pour trouver une réponse satisfaisante, devra s'extraire du cadre strict du film.
Notons que le fait d'avoir placé l'intrigue à la veille du carnage de 1914-1918 et dans une des régions les plus emblématiques des violences du XXe siècle (la Prusse, à moins que ce ne soit même la Prusse-Orientale ?) est loin d'être anodin et peut être interprété comme un encouragement à examiner le film hors du film…

Bruno FORESTIER

Images : affiche du film (source ici), le réalisateur Michael Haneke (source ici).
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