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lundi 7 décembre 2009

La grande peur de la numérisation

La numérisation des fonds patrimoniaux des grandes bibliothèques par Google fait peur. Mais que redoute-t-on ?
L’accord proposé par l'entreprise américaine prévoit la numérisation d’œuvres libres de droit, dont celle-ci, tout en conservant un exemplaire librement exploitable, laisserait une copie numérique aux institutions. Et voici qu’une partie du web s’effarouche et pousse des cris contre ce projet, notamment en se fondant sur un article du juriste Thibault Soleilhac qui envisage l’existence d’un domaine public immatériel (AJDA, 2008, p. 1133). Or, une commission vient d’estimer le coût de la numérisation des fonds patrimoniaux à 753 millions. L’Etat va-t-il mettre l’argent sur la table pour cette entreprise de service public ? On en doute fortement au vu des déficits, et même si notre président lit Proust

Ainsi, Google numérisant gratuitement des millions de livres pour les bibliothèques espère en tirer quelques revenus. Un scandale ! dénonce Pierre Assouline. Faire de l’argent avec le patrimoine, et au passage améliorer son image, on n’y pense pas !
Trêve de plaisanterie. À l’heure où Versailles se rénove grâce au concours de grandes entreprises et où le Louvre vend son nom (ainsi que la Sorbonne), qui s'étonne encore du mélange du patrimoine et de l’argent ? Sans compter que la culture coûte cher : 13 euros l’exposition, 10 euros la place de cinéma et encore 5 euros minimum pour un livre de poche !
Google va donc gérer toute la chaîne de distribution, en proposant des liens publicitaires vers de grands sites de vente, voire en vendant lui-même des livres en version numérique ou, qui sait, en les imprimant à la demande. Mais on ne connaît pas encore d’entreprise, fût-elle dans l’édition, qui n’attende quelques revenus de son labeur. Gallimard ne fait pas plus dans la philanthropie que Google.
On peut espérer que la culture française participe à ce grand projet et profite ainsi d’une large diffusion numérique mondiale. De plus, les bibliothèques auront leur exemplaire numérique et pourront le proposer aux chercheurs, facilitant ainsi leur travail. Google ne réclamant aucune exclusivité, d’autres accords de numérisation pourraient par ailleurs être conclus.

Mais d’aucuns assimilent la numérisation à grande échelle à du pillage (Google fabriquerait une bibliothèque concurrente), ce qui juridiquement n’est pas vrai. Qui vient se plaindre des centaines de milliers de visiteurs qui photographient nos musées ? Est-on pour autant dépossédé d’un bien national ? Les reproductions des oeuvres du Louvre dans les catalogues d’art et leur disponibilité sur internet sont-elles assimilables à une appropriation de biens du domaine public ? Bien sûr que non, c’est la version originale d’une oeuvre qui en fait la valeur.
Pour le moment, que fait-on de ces livres ? Réservés à une petite élite d’universitaires, ils attendent sagement sur leur rayonnage. Qui a déjà affronté la BNF sait à quel point il est difficile d’y accéder ! Alors, le bien commun doit-il croupir au fond des bibliothèques nationales ? Une numérisation au rabais par l’État est-elle préférable à un large rayonnement (voire à une possible publication d’oeuvres oubliées) ?
Toute la Réaction se mobilise pour bloquer ce projet au nom de la protection du droit d'auteur. Il n’est pourtant pas question de livrer des oeuvres encore protégées, et, comme l’envisagent certains, on pourrait taxer Google (qui aura déjà dépensé plusieurs millions) sur les exemplaires vendus des livres libres de droits, issus des bibliothèques françaises, afin de financer la création artistique ou le patrimoine. 
Le refus du progrès lié à internet est une constante dans les milieux culturels français, bloqués sur de vieux schémas, s’obstinant, plutôt que de chercher de nouveaux compromis. Les maisons de disques en ont fait les frais et, s’étant laissées prendre de vitesse par Internet, tentent à tout pris de refaire leur retard ; le cinéma a failli louper le virage lui aussi. Alors pourquoi parler de scandale et ne pas faire confiance aux représentants des bibliothèques pour la négociation des contrats avec Google ? Pourquoi en appeler au service public d’un côté et de l’autre décrier sa gestion ? Certes, il faudrait que les démarches faites par Google soient rendues publiques, mais c’est une chance offerte à la culture française, ne la laissons pas passer.

GV

Images : logo de "Google recherche de livres" et première page numérisée de Areopagitica (Pour la liberté de la presse sans autorisation ni censure) de Milton (source ici).
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