Née en 26 de notre ère,
dans une famille de la très haute aristocratie romaine, cette patricienne,
fille de Barbatus Messala et de Domitia
Lepida, par qui elle était également
l'arrière-petite-fille du malheureux Marc-Antoine, fut mariée à quatorze ans à Claude, cinquante ans, rejeton des Julio-Claudien, dont
l'imbécillité était à l'époque aussi proverbiale que sa passion pour les très
jeunes filles.
Cette belle jeune
fille, rapidement engrossée - elle donna deux enfants à son mari, Octavie en 40 et Britannicus en 41 - et encore plus rapidement délaissée par son époux,
se retrouva brusquement propulsée sur le devant de la scène grâce à la soudaine
ascension de son époux, qui venait d'hériter de la pourpre impériale, suite à
la mort de l'extravagant Gaius,
assassiné par ses Prétoriens en 41.
Nos lecteurs peuvent
d'ores et déjà l'admirer ici, portant Britannicus, dans une pose inspirée du
groupe "Eiréné et Ploutos"
de Céphisodote…
La coiffure
sophistiquée, ainsi que le voile qui couvre la tête et les épaules
indiquent la position sociale élevée de la jeune femme (rappelons que l'art
grec cherche à représenter une beauté idéalisée et dénudée...).
Ces deux sculptures,
exemple intéressant de "l'art réaliste romain" propre au classicisme
augustéen, donnent à voir un véritable "portrait moral" de la
commanditaire.
Messaline s'offre là à nos regards sous l’aspect d’une matrone
romaine calme et digne : dans le bel ovale du visage s’inscrivent des traits réguliers
et doux, marqués par un nez un peu fort, mais qui lui donne du caractère. Les
grands yeux qui semblent perdus dans le lointain, malgré le geste très tendre
de l'enfant, lui confèrent une impression de gravité légèrement mélancolique. Mais
le visage plein semble encore juvénile, et les lèvres aux chaires pleines qui
composent une bouche sans sourire, ne sont cependant pas dénuées de sensualité,
sous-tendues par un menton d'une ferme rondeur, auquel font écho les deux seins
menus et l'esquisse des reliefs des mamelons, dissimulés par les draperies.
N'abusons pas de ces
détails fastidieux, qui risqueraient de lasser le lecteur, et intéressons-nous
plutôt à la légende noire qui contraste si violemment avec le portrait moral
dressé plus haut, et qui savamment entretenue par des générations d'historiens,
a réussi à transformer le nom de cette illustre et grave mère de famille, en
synonyme de nymphomane.
Il est vrai que la
tradition antique est unanime, s'accordant pour reconnaître que la très jeune
impératrice était la proie d'une véritable frénésie sexuelle, s'entourant sans
se cacher, de cohortes d'amants dans la propre demeure de son mari,
allant même jusqu'à se prostituer dans les bordels de Subure, où d'après Pline l'Ancien, elle se livrait à d'intéressantes compétitions
comme celle de s'accoupler le plus de fois possible en une journée (toujours
d'après Pline, elle semble avoir perdu de justesse)...
Juvénal, avec son talent habituel, et emporté par sa licence
poétique, lui consacra quelques lignes parmi les plus drôles et les plus
odieuses de la littérature latine, affirmant entre autres, que sous le nom de Lycisca, elle se livrait à la lie de la populace, avant de
rentrer "toute brûlante encore de la tension de sa vulve raidie, fatiguée,
mais non rassasiée" (adhuc ardens rigidae tentigine volvae et lassata
viris, necdum satiata recessit).
Il faut tout de même
nuancer ce portrait peu flatteur, les principales autorités sur la question n'étant
autre que ces deux aimables historiens réactionnaires de Suétone et Tacite qui consacrèrent l'essentiel de leurs œuvres respectives à
calomnier les Julio-Claudiens sur tous les tons.
La véritable raison
de la détestation qu'elle suscita à l'époque vient plus probablement du rôle
politique qu'elle joua à la Cour Impériale. Mère de deux enfants princiers,
cette femme-enfant qui avait su captiver Claude, conserva longtemps son
ascendant sur celui-ci, quitte à se faire remplacer dans la couche impériale qu’elle
abandonnait par des maîtresses qu'elle produisait elle-même.
Aussi, dans les
luttes féroces que les membres de la "Nobilitas" avaient transposées des champs de
bataille des guerres civiles à la Cour du Palatin, Messaline occupait une
position-clef pour les intrigues et les brigues.
Cette position était
renforcée par son association avec les arrogants affranchis impériaux qui évinçaient
peu à peu Sénateurs et Chevaliers du pouvoir. Le plus important de ces
affranchis était Narcisse qui
exerçait avec efficacité la réalité du pouvoir.
À ce jeu politique déjà
complexe, et aux préoccupations dynastiques de l'impératrice, il fallait en
plus ajouter les caprices futiles de l'adolescente, son besoin chronique
d'argent frais, ses crises de jalousie et la nécessité pour elle de jouir du
pouvoir absolu dont elle s'était brusquement retrouvée dotée.
Dès 43, elle faisait éliminer
Catonius Justus, commandant de la
garde Prétorienne qui avait porté Claude au pouvoir, Julia Livilla, la soeur incestueuse de Caligula, qui s'était mise en tête de se faire épouser par
son oncle Claude, ainsi que de nombreuses autres victimes (dont le philosophe Sénèque qui sera alors exilé en Corse).
Dans le même temps,
elle continuait de s'afficher avec des amants, choisis indifféremment parmi les
membres les plus brillants de l'aristocratie ou de simples esclaves. Le cas le
plus fameux fut celui où elle obtint de son mari, par un subterfuge grossier,
la jouissance exclusive du pantomime Mnester, l'ancien amant de Caligula et le favori de la Plèbe
qui se désolait de ne plus profiter de son art.
Cependant, la vie de
cour, faite d'intrigues et de voluptés incessantes, finit par écoeurer la jeune
femme, dont les sens et les sentiments étaient, à tout juste vingt ans, déjà émoussés
et blasés.
Elle tomba alors éperdument
amoureuse de Caius Silius, jeune et beau sénateur, dont elle obtint la faveur
par la menace et de luxueux présents. Silius, conscient des dangers de
l'engouement de Messaline pour lui - elle avait pratiquement déménagée chez
lui, entraînant à sa suite une cour nombreuse - s'enhardit et joua le tout pour
le tout en lui proposant de l'épouser... Claude était vieux et malade, et sa
lutte contre le Sénat auquel il tentait d'imposer la noblesse gallo-romaine
rendait sa position précaire. Derrière cette bouffonne proposition de mariage
se dessinait donc un possible coup d’État conservateur.
Messaline, finit par
accepter, malgré le peu d'intérêts pour elle dans l'affaire, considérant peut-être
l'énormité du scandale comme une ultime jouissance. Le 24 août 48, profitant du
départ de son mari à Ostie, elle le répudia et célébra aussitôt de grandioses
noces publiques avec son amant.
Mais, ce faisant,
elle perdait l'appui de ses associés traditionnels Narcisse, Pallas, Calliste,
les principaux affranchis impériaux, qui après avoir tenté une dernière fois de
la dissuader, se décidèrent à informer leur maître de son infortune et du
risque de coup d'État.
Claude rentré précipitamment
à Rome, courut se réfugier dans le camp des Prétoriens, et ordonna l'exécution
immédiate des conspirateurs, à commencer par Silius, ainsi que de la totalité
des amants connus de l'impératrice – ce qui décima l’aristocratie romaine.
Quant à Messaline, réfugiée
chez sa mère dans les Jardins de Lucullus, elle tenta de fléchir une dernière
fois l'empereur en réclamant un entretien. Narcisse craignant toujours
l'ascendant de l'impératrice la fit égorger par les prétoriens la veille du
rendez-vous, fait d'armes pour lequel il obtint la Questure. Claude déclara
alors à ses prétoriens que les mariages lui réussissant mal, il préférait
rester désormais célibataire. Ce qui ne l'empêcha pas de se remarier avec sa
jeune nièce Aggripine qui le fit
empoisonner quelques années plus tard.
Le souvenir de
Messaline morte à 22 ans de pouvoir et d'amour, se transforma rapidement en une
légende obscure et vaguement scandaleuse, qui fit le bonheur de générations d’historiens,
de moralistes et artistes, dont l’estimé Gustave Moreau qui nous laissa une superbe "Messalina".
Bruno
FORESTIER



