Une génération de ganaches a
jusqu’ici échappé aux honneurs de notre rubrique, c’est celle de 1870. Il s’agit pourtant de modèles parfaits !
Ainsi que le dit l’historien William Serman :
« Près de la moitié des généraux français de 1870 devaient leur grade à leurs pères plus qu’à leurs services : des préjugés sociaux privilégiant les fils de nobles, de généraux et de grands notables avaient peuplé l’état-major général de personnages représentatifs de l’aristocratie civile et militaire, plus soucieux de leur position sociale que de la défense nationale. Une mentalité archaïque, inspirée de l’Ancien Régime, faisait de la bravoure chevaleresque la principale vertu d’un général, tandis que le travail intellectuel, la réflexion stratégique, l’imagination tactique et le talent d’organisation étaient dédaignés. […] Si les leçons de Sadowa n’ont pas été tirées par nos généraux, ce n’est pas parce qu’ils ne l’ont pas voulu, mais parce que leur mentalité les en rendait incapables. »
Afin de commémorer dignement les
140 ans de la défaite, prenons ainsi l’exemple du général Pierre Louis
Charles de Failly qui au cours du seul
mois d’août 1870 montra avec éclat toute l’étendue de sa grandiose nullité.
Précisons qu’à ses trois prénoms déjà énoncés s’ajoutait un quatrième, Achille, qui par respect pour la mémoire du valeureux
guerrier grec disparut des notices biographiques posthumes.
Notre homme est né en 1810, à
l’apogée du grand empire. En 1830, tout juste sorti de l’école militaire de Saint-Cyr, il est lieutenant au 35e régiment de
ligne. C’est ce régiment qui s’illustre dans le massacre de la rue
Transnonain le 14 avril 1834. La part que
prit le lieutenant de Failly à l’affaire n’est pas clairement établie. Celui-ci
prétendit n’avoir pas été avec les sections qui accomplirent cet assassinat
collectif. Mais c’est pourtant lui, simple lieutenant, qui par une lettre publiée peu après dans la presse se fit le porte parole du mensonge
qu’entendait faire valoir l’armée afin d’étouffer l’affaire. Ledru-Rollin, l’avocat des victimes de ce carnage, prouva dès
1834 la fausseté de ce rapport en le démontant point par point dans son
remarquable Mémoire sur les événements de la rue Transnonain. Quoi qu’il en soit, par ce
mensonge éhonté Failly montrait dès sa jeunesse quel individu misérable il
était.
Sa carrière se poursuivit
tranquillement : capitaine en 1840, il est lieutenant-colonel en 1848 et
devient général sous le Second Empire.
Les campagnes de Crimée et d’Italie se passent sans qu’aucun exploit notable ne soit à mettre à son
actif ; en revanche, il est abondamment décoré pour avoir fait don de sa
présence en ces instants glorieux. Grand officier de la Légion d’honneur,
général de division, aide de camp de Napoléon III, il devient l’un des favoris de l’impératrice
Eugénie, ce que Hippolyte Magen, républicain exilé après le 2-Décembre, explique ainsi :
« [Le général de Failly] avait conquis, — ce fut, hélas ! son unique conquête, — la protection de l’Impératrice par son habileté à mener le cotillon, sorte de danse ridicule et maniérée dont raffolait cette frivole Majesté. »
Mais il était écrit que cet
imbécile empanaché parviendrait à se montrer en toutes occasions, exceptés les
pas de danse, d’une insigne maladresse. En 1867, il est envoyé à la tête du
corps expéditionnaire français qui, pour satisfaire l’opinion catholique, doit empêcher
les Chemises Rouges de Garibaldi d’entrer dans les États pontificaux. La bataille de
Mentana voit la défaite des
garibaldiens qui perdent six cents hommes. Faisant son rapport à l’intention de
la presse, vieille habitude qui lui était restée depuis l’affaire de la rue
Transnonain, le général de Failly écrit cette phrase sublime à jamais gravée
dans les annales de l’histoire de France : « Nos chassepots ont
fait merveille ». Chacun jugera l’extraordinaire tact du
général de Failly qui tuant des centaines d’hommes se félicite de ses fusils
comme un magicien de sa baguette.
On devine à peu près quel genre
de farces réservait le général de Failly à la France en 1870… La guerre
déclarée, il est simplement ahurissant de penser qu’on a laissé la
responsabilité d’un entier corps d’armée à ce salonard incapable. Seule la
complète intoxication de l’état-major par les pires ganaches de cette époque
permet de comprendre pourquoi une imposture pareille n’a pas été chassée sous
une pluie de tomates au premier coup de clairon.
Justement, c’est dès le début du
mois d’août que notre Achille entre dans la légende. Le 6 août, le corps
d’armée du maréchal Mac-Mahon est
attaqué par des Prussiens deux
fois plus nombreux à Frœschwiller.
Non loin de là, installé confortablement dans la place forte de Bitche, le général de Failly ne bouge pas. Son aide a
pourtant été réclamée et du reste il entend fort bien le canon tonner. Mais
arguant d’excellentes mauvaises raisons, il préfère l’immobilité si coutumière
aux meilleurs représentants de sa caste. Un historien du XIXème siècle dira à
ce propos :
« L’inaction du général de Failly est une de ces fautes sur lesquelles l’histoire aura à porter son jugement, nous dirons plus, son blâme, car il est évident que le concours prompt et énergique du 5e corps aurait changé en victoire la défaite de Frœschwiller. »
Cette première grande défaite
étant consommée, on dit que le général de Failly mit enfin de l’empressement à
agir, c’est-à-dire qu’il fuit avec une admirable célérité. Tout le reste du
mois, il recula bravement jusque vers la fatale ville de Sedan…
Dans la nuit du 29 au 30 août,
poursuivi par les Prussiens, son corps d’armée s’installe à Beaumont, quelques kilomètres au sud-est de Sedan, dans un
état d’épuisement intense. Alors même que ses troupes sont en contact avec
l’ennemi depuis deux jours, qu’elles ont combattu la veille, bref que tout
porte à croire que la bataille est proche, le général de Failly commet la plus
funeste erreur militaire imaginable. Il établit son campement dans une cuvette
(vieille manie des officiers français ; ô Dien Bien Phu !) et
néglige totalement d’envoyer des éclaireurs reconnaître les alentours. Par la
même occasion, il décide de laisser ses troupes au repos jusqu’en début
d’après-midi quand la plus élémentaire prudence commande de décamper dès le
lever du jour afin de rejoindre le gros des troupes impériales qui se prépare à
livrer bataille.
Vers 11h du matin, des paysans
avertissent le général de Failly de l’imminente arrivée des Prussiens. Que fait
ce danseur de cotillon ? Il déjeune. Voici le compte-rendu que donne Le
Gaulois revenant sur
cette affaire en 1911 :
« Les hommes lavaient leur linge, nettoyaient leurs armes, les chevaux étaient dessellés, l’artillerie était non attelée dans un creux formé par un ravin, les officiers se reposaient un peu partout, le général en chef de Failly faisait honneur à la cuisine de M. Jaisson, maire de Beaumont. […]
Enfin, une brave fermière pénètre chez M. Jaisson, entre en ouragan, forçant la porte et crie : « Les Prussiens arrivent, ils seront là dans une heure ! » — « Eh bien, nous les recevrons ! » répond le général, sans quitter la table.
Cinq minutes après, arrive M. Auguste Drouin, fermier de Beaulieu, à trois quarts d’heure de Beaumont, qui adjure le général de Failly de prendre ses précautions et lui certifie sur l’honneur que les Allemands le suivent et seront là dans quelques minutes… Et le déjeuner continue. Quand tout à coup, à midi, un obus allemand tombe dans le camp français, causant une panique effroyable, surprenant toute une armée sans défense ! »
D’après un témoin dont H. Magen
rapporte la déposition, le général de Failly aurait même dit très exactement,
apprenant l’approche de l’ennemi : « Ah, bah ! Nous leur
avons tué hier assez de monde ; ils peuvent bien, aujourd’hui, nous mettre
quelques hommes hors de combat. Allons, débouchons une bouteille ! » Ce propos ne change d’ailleurs rien aux
faits ; il atteste simplement de la criminelle nullité de cette ganache
impériale. Par sa faute, tout une armée est surprise au repos et se fait
massacrer à coups de canon. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau
dresse ainsi le bilan :
« La bataille de Beaumont avait été une déroute complète, à vrai dire la première depuis le début de la guerre : le 5e corps était totalement démantelé ; les Français perdaient 1800 hommes tués ou blessés, soit un taux de perte de plus de 13%. Il y avait 3000 disparus, dont 2000 prisonniers indemnes, chiffres considérables pour les effectifs engagés (21000 hommes maximum). Le phénomène était nouveau : il soulignait l’ampleur de la défaite, mais révélait aussi la démoralisation des troupes. »
Ainsi se termine la lamentable
carrière de ce sinistre galonné. Enfin renseigné sur son incurie, l’état-major
le démet aussitôt de son commandement. Deux jours plus tard, c’est la défaite
de Sedan que l’irresponsable conduite de Failly à Beaumont a grandement
préparée. Celui-ci est fait prisonnier en compagnie de son maître l’Empereur.
Il sera libéré en avril 1871. Malgré sa disponibilité et son expérience passée
dans le massacre de civils, le gouvernement de Thiers se passe de ses services pour anéantir la
Commune. Même dans son sport de
prédilection, Failly n’est plus en grâce…
Une chose en tout cas est
certaine, c’est qu’il échappe au conseil de guerre qu’il avait si justement mérité. Trop heureux de cette chance, il se fait oublier et coule une paisible
retraite dans ses terres. Il meurt à Compiègne en 1892, à l’âge de 82 ans.
KLÉBER
Images : photo du général de Failly (source ici), Rue Transnonain le 15 avril 1834 par Daumier (source ici), caricature de l'impératrice Eugénie entourée de ses fidèles, en n°4 à gauche notre ganache de l'été (source ici), la charge des cuirassiers à Reichshoffen (Frœschwiller) par Aimé Morot (source ici), bataille de Sedan (source ici), portrait du général (source ici).
Ouvrages : 1870, la France dans la guerre (Stéphane Audoin-Rouzeau), Histoire du Second Empire (Hippolyte Magen), Le Gaulois, 30 août 1911.





