En 2006 sortait The King, de James Marsh, principalement connu comme réalisateur de documentaires. Malgré une
sélection au festival de Cannes
de 2005 et une critique globalement positive (quoique indigente dans
l'ensemble) le film n'obtint qu'un succès relatif sur les écrans. Du moins,
inférieur à ce qu'il méritait.
L'histoire est relativement simple à présenter :
Elvis Valderez (Gael Garcia Bernal),
jeune marin démobilisé, part à la recherche de son père qu'il n'a jamais connu:
David Sandow (William Hurt).
Celui-ci devenu pasteur d'une prospère église baptiste à Corpus Christi (Texas) et père d'une famille américaine idéale s'empresse
de le renier dès leur première rencontre. Toute l'intrigue décrit la manière
dont peu à peu Elvis s'infiltre dans la « Communauté » et y dépose
les germes de la destruction.
Même si le film est plutôt enraciné dans une
atmosphère « biblique », la plupart des thèmes qui ont assuré le
succès du mythe œdipien sont présents, quoique agencés de manière
différente : ainsi la violence familiale qui se répercute de génération en
génération. Ici elle s'ouvre sur l'abandon et le reniement du premier fils au
début du film, puis l'inceste et le fratricide, suivi de l'enquête aveugle qui
conduira le pasteur à mettre au centre de son église l'impureté dévoilée et
cachée de sa propre famille.
Dans ce rapport de l'homme au divin, le père, pasteur
d'une église baptiste plus que florissante, est le « Grand-prêtre »
d'une communauté, celui qui accorde le pardon au nom de Dieu et veille sans
répit sur la pureté des siens (et de la « Communauté » en général) et
se retrouve finalement responsable de l'introduction (involontaire certes) des
pire tabous au coeur même de sa propre famille.
Plus cruellement, le film s'achève sans conclure sur
le face à face du patriarche toujours aveuglé en prière et du
meurtrier-incestueux réclamant (ironiquement ?) le pardon divin. Il est
vrai que, contrairement au Œdipe grec, David a, lui, la possibilité au début du
film de réparer sa faute en reconnaissant Elvis. Mais, en refusant de répondre
à cette demande, il introduit « la peste à Thèbes », c'est-à-dire les
germes de la dissolution et de l'impureté qui s'incarneront presque
physiquement dans le futur enfant d'Elvis et Malerie.
Cette « peste » dans le mythe est provoquée
par la colère d'Apollon qui par
la voix de son oracle exige que justice soit rendue. Or c'est justement sous le
patronage de « l'archer divin » que se place David, lorsqu'il initie
ses fils l'un après l'autre à la chasse à l'arc (pratique éminemment baroque au
pays de la NRA). Et c'est également la prière, individuelle et collective —
forme moderne de l'oracle — qui guide le pasteur. Mais de même que les
prophéties de l'oracle sont immanquablement ambiguës, les méditations de David
le conduisent systématiquement à s'aveugler lui-même et à leurrer tous les siens
en agissant à chaque fois à contre-temps.
Le mythe œdipien transmis par Sophocle s'achevait sur l'apaisement des passions et la
transformation du roi déchu, aveugle et boiteux, en figure tutélaire et
bienveillante de la jeune démocratie athénienne et servait selon l'opinion d’Aristote de catharsis à la communauté. Signe des temps, le
film se déroule dans une démocratie vieillissante, engluée dans le confort
matériel et une vie spirituelle médiocre, laissant peu de possibilités à la
rédemption chrétienne de s'exprimer.
Bruno FORESTIER

