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mardi 23 novembre 2010

Quelques mots sur "Vénus noire"

L'étonnant et bref de débat de société qui a animé ces lieux durant quelques jours, m'a poussé à aller voir — escorté de F. évidemment, fidèle compagnon des bons et mauvais films — Vénus Noire d'Abdellatif Kechiche.
Le résultat apparaît des plus décevants, compte tenu de la réputation du réalisateur et du choix du sujet qui laissait pourtant amplement matière à d'intéressantes polémiques. Passons sur la mise en scène un peu lourde, pompiériste même par moments, qui relate la déchéance de Saarje Bartman, jeune Hottentote d'abord exhibée comme bête de foire à Londres, avant d'être prostituée à Paris et disséquée par M. Cuvier. Malgré des longueurs récurrentes, la tension dramatique se maintient, les costumes sont bien faits et les acteurs plutôt convaincants. Mais ces qualités et défauts n'ont que peu d'importance face au propos du film.
Focalisé sur le personnage de Saarje Bartman, Abdellatif Kechiche réussit l'exploit de ne susciter aucune sympathie pour celle-ci, en dépit des gros plans systématiques sur le beau visage de l'actrice Yahima Torres, en s'obstinant à lui refuser tout caractère propre. Il est certes difficile de ressusciter une icône lointaine, connue uniquement par les témoignages du début du XIXe siècle et colportant leurs lots de préjugés, mais c'était là toute la gageure d'un tel film. Or, le réalisateur, comme la plupart des orientalistes renversés qui sévissent aujourd'hui, manie l'antiracisme à la truelle, en balançant à l'écran de grandes séquences narratives qui se suffiraient à elles-mêmes pour dévoiler les mécanismes des fantasmes occidentaux. Las, ce procédé non seulement transforme Saarje Bartman en caricature de "bon sauvage", dont la docilité et les tentatives de révolte paraissent aux spectateurs totalement incompréhensibles, mais réduit également tous les personnages l'entourant au même état caricatural, qu'il s'agisse du petit peuple londonien, des parvenus de l'Empire à Paris, ou de Georges Cuvier présenté en scientifique glacial et légèrement obsédé. Entre les deux extrêmes de l'héroïne filmée à bout portant et de la foule balayée de loin, ce sont finalement les personnages des trois crapules qui exploitent Saarje, qui finissent par apparaître comme les plus attachants et les plus vivants...

L'impression de gâchis est accentuée par le fait qu'à plusieurs reprises le film s'offre des possibilités de poser des questions bien plus intéressantes — on pense notamment à la scène du procès et aux subtiles différenciations qui sont faites entre l'esclavage et le salariat ou aux rapports amoureux qui semblent lier l'héroïne à ses exploiteurs — mais qui sont toutes brutalement abandonnées pour offrir à nouveau aux spectateurs blasés les images répétées ad nauseam de l'avilissement de la malheureuse. On touche là d'ailleurs un des points les plus révélateurs du conformisme de la réalisation, puisque l'essentiel de ces scènes de voyeurisme (celui des spectateurs dans le film et dans la salle) tourne autour du fameux tablier génital des femmes hottentotes qui pas une seule fois ne sera montré ! Un manque d'audace significatif puisque Abdellatif Kechiche, prétendant de manière objective placer le public face à ses propres démons, se hâte de jouer les censeurs au nom de la dignité de la femme qu'il a lui aussi complaisamment contribué à exposer pendant près de deux heures et demie. Ultime astuce, il se défausse de ce manque de courage en faisant passer lors du générique les images de l'enterrement grotesque et en grande pompe de la Vénus Noire en 2002 par le régime corrompu jusqu'à la moelle de l'ANC qui s'est hâté à son tour de transformer la morte en symbole...

Bruno FORESTIER

Images : affiche du film (source ici), Saarje Bartman examinée par Cuvier, lui-même présenté comme un digne ancêtre du Docteur Mengele (source ici).
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samedi 27 mars 2010

Pin-up du mois : la Vénus hottentote





Mise à jour du 29 octobre 2010 
La sortie du film Vénus noire d'Abdellatif Kechiche a provoqué un regain d'affluence sur cette page. La nature des commentaires laissés montre que la plupart des visiteurs lisent malheureusement en diagonale. En effet, est-il besoin de préciser que cet article est ironique ?
Il est donc demandé à ceux qui voudraient commenter cet article de peser leurs mots avant de parler de "honte". Le lecteur vigilant notera par ailleurs que cet article fait partie de notre rubrique des Pin-up du mois qui entend donner chaque mois la courte biographie d'une femme dont la beauté a marqué l'histoire.

Née en Afrique du Sud, aux alentours de 1789, issue d'une famille d'éleveurs Khoïkhoï (surnommés Hottentots, c'est-à-dire bègues, par les colons Afrikaners), Saartje Baartmann a connu une certaine notoriété dans les premières années du XIXe siècle, avant de mourir misérablement à Paris en 1815. Exposée dans les foires aux monstres de son vivant, elle eut le douteux honneur de poursuivre sa carrière après sa mort, en étant exposée (en plusieurs morceaux) dans une vitrine du Musée de l'Homme, avant d'être finalement enterrée selon d'obscurs rites tribaux, après son retour au pays natal.
Fille d'un berger khoikhoi et d'une mère buchimane, semble-t-il (il n'existe aucun document fiable), elle devint orpheline dès sa petite enfance et se retrouva dans un "kraal" voisinant la ferme du fermier boer Peter Caesar, non loin du Cap. L'histoire veut également qu'elle ait eu un fils d'un jeune Bochiman, enfant mort peu après la naissance. 
En 1807, elle quitta le kraal de Peter Caesar pour celui du frère de ce dernier Hendryck Caesar. Ce dernier recevait alors la visite d'un hôte anglais, le chirurgien de marine, Alexander Dunlop, qui selon les qualités propres aux Anglo-saxons alliait à la fois curiosité et esprit d'entreprise. Aussi put-il persuader sans difficulté Hendryck Caesar de s'embarquer pour la verte Angleterre avec sa protégée afin de monter une entreprise d'exhibition de la jeune "Ssehoura". 
Il faut préciser à ce stade du récit que la jeune femme montrait certaines caractéristiques physiques proprement étonnantes pour des Européens : en effet sa petite taille (1m 39) comme la finesse de son buste et la gracilité de son visage contrastaient avec ses hanches généreuses, ses fesses aux proportions aussi démesurées que voluptueuses et un "tablier génital" particulièrement allongé.
Las, arrivée en Angleterre en 1810, Ssehoura, chrétiennement baptisée Saartjie (petite Sarah) Baartman, avec dispense spéciale de l'évêque de Chester, ne suscita pas l'engouement escompté dans les milieux du spectacle… Heureusement, Hendrick Ceasar (traîtreusement abandonné par Dunlop qui lui avait revendu ses parts) sut faire montre d'initiative et organisa lui-même l'exhibition de Saartjie. Après quelques annonces publicitaires dans la presse londonienne, sa "Vénus hottentote", parvint à faire affluer des foules de curieux qui dix heures par jour se pressaient autour de cette "belle négresse" en tenue traditionnelle et à l'intéressant enbompoint. Les amateurs ne se privaient pas parait-il de pincer ou piquer la croupe de Saartje. 
Le succès fut tel, que quelques sociétés morales s'en émurent (après tout l'esclavage avait été aboli depuis 1807) et diligentèrent une enquête. Interrogée par deux greffiers parlant le bas-néerlandais, Saartje Baartman déclara s'exhiber de sa propre volonté et loua encore Hendrick Caesar de sa prévenance. Ce dernier, choisit cependant de s'éloigner quelques temps de la capitale et lui fit commencer une tournée d'exhibition et de prostitution de plusieurs années en Angleterre et en Hollande.

On retrouve finalement le duo dans le Paris de la première Restauration, mais pour peu de temps seulement puisque Saartjie fut vendue à un certain Reau, ancien ci-devant comte devenu dompteur d'animaux exotiques, près du Palais-Royal. Ce fut  d'ailleurs là qu'elle contracta une maladie pulmonaire qui devait l'emporter en quelques mois. Sa mort, le 29 décembre 1815, devait être cependant l'occasion de couvrir de gloire l'esprit scientifique français. 
Elle avait déjà eu en effet, l'insigne honneur d'être réclamée en mars 1815, par le professeur Etienne Geoffroy Saint-Hilaire qui entendait "profiter de la circonstance offerte par la présence à Paris d'une femme bochimane pour donner avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour, les caractères distinctifs de cette race curieuse". La consultation qui eut lieu dans un amphithéâtre bondé, fut des plus profitables pour la recherche, puisque dans son rapport du 1er avril 1815, Saint-Hilaire pouvait comparer avec profit le visage de Saartjie à celui des orangs-outangs et ses fesses à celles des femelles des singes mandrills.
De son côté, le zoologue Cuvier put prouver grâce à elle l'infériorité définitive de certaines races, et peu de temps après son décès il entendit la disséquer. Ce fut lui qui réalisa le moulage complet du corps et préleva squelette, cerveau et organes génitaux soigneusement conservés dans le formol. Le public parisien put contempler ces restes jusqu'en 1974, date où le moulage et le squelette furent retirés de la galerie d'anthropologie physique du Musée de l'Homme
En 1994, l'Afrique du Sud, fraichement sortie de l'Appartheid, exigea la restitution des restes, ce qui fut chose faite en 2002, après une héroïque défense de la communauté scientifique française qui ne céda que par une loi scélérate spécialement votée pour l'occasion.

Bruno FORESTIER

Images : carte postale et gravure représentant la Vénus hottentote (source ici), autre représentation de la Vénus hottentote (source ici).
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