lundi 30 novembre 2009

Ganache du mois : Réveilhac

Le 11 novembre dernier, France 2 diffusait le téléfilm Blanche Maupas retraçant le combat que mena cette veuve pour la réhabilitation de son mari, Théophile Maupas, caporal fusillé en 1915 à la suite de sa condamnation à mort par un conseil de guerre. Cette exécution « pour l’exemple », une parmi tant d’autres au cours de la Grande guerre, fut le fait d’un homme, le général Réveilhac, une fameuse ganache dont nous allons voir la belle vie.
Né en 1851 à Aurillac, Géraud François Gustave Réveilhac a fait toute sa carrière dans l’armée : passé par l’École spéciale militaire, il est sous-lieutenant en août 1870. Prisonnier des Prussiens en décembre de cette année, libéré dès le 8 janvier, il peut participer à la répression de l’insurrection communaliste de Limoges au mois d’avril 1871, un excellent point pour qui aspire aux sommets de la ganacherie ! D’ailleurs, Réveilhac récolte les éloges de ses supérieurs qui n’hésitent pas à voir en lui un « officier d’avenir ». Cette pluie de compliments dont son dossier militaire fait état n’empêche pas quelques cocasses punitions pour des faits bénins qui n’en révèlent pas moins ses immenses talents : 2 jours d’arrêts pour n’avoir pas tenu compte des instructions données, 4 jours d’arrêts pour avoir « exagéré le chargement de ses mulets » empêchant le convoi régimentaire de prendre sa place dans la colonne de marche, 4 jours d’arrêts pour un « retard considérable dans l’instruction de sa compagnie », etc…
Régulièrement promu au cours des années, il part en Indochine en 1889 où il commande une compagnie. Là-bas, son supérieur note déjà à son propos: « commandement ferme, caractère un peu ombrageux, s’entête souvent sur une idée mais toujours discipliné ». Fait général de brigade en 1904, Réveilhac s’apprête à prendre sa retraite en 1914 lorsque la guerre éclate… Il a alors 63 ans et la patrie va hélas bénéficier de ses lumières.
La valse des généraux opérée par le bon Joffre permet à Réveilhac d’être promu général de division à titre temporaire le 6 octobre 1914. Il reçoit alors le commandement de la 60e division d’infanterie de la IVe armée et ne tarde pas à montrer l’étendue de ses talents au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire de Souain ».

Le 7 mars 1915, le général Réveilhac donne l’ordre d’attaquer le village de Souain. Déjà démoralisée par une succession de combats aussi meurtriers qu’infructueux, une compagnie du 336e régiment d’infanterie refuse de monter à l’assaut après avoir encaissé un bombardement de sa propre artillerie, comme si souvent incapable de viser juste. Il est évident que l’attaque est vouée à l’échec tant le terrain est défavorable et les soldats font preuve du plus parfait bon sens en désobéissant. Mais cette ganache de Réveilhac s’entête (on l’avait dit !) et, faute d’être obéi, ordonne de tirer délibérément sur la tranchée pour en faire sortir les malheureux poilus : une idée de génie qui rappelle les excellents principes de l’armée soviétique. Cet ordre est pourtant miraculeusement refusé par le colonel commandant l’artillerie qui estime peut-être avoir déjà suffisamment bombardé par erreur. Réveilhac, furieux, réclame des sanctions contre les « lâches » et obtient qu’une trentaine d’hommes soient déférés devant un conseil de guerre avec ce motif digne de la presse cocardière d’alors : « refus de bondir hors des tranchées » (ça ne s’invente pas). C’est ce conseil de guerre qui, truqué de bout en bout, condamne quatre caporaux pour « faire des exemples ». Théophile Maupas, instituteur, soldat exemplaire, est du lot. Son épouse ne parviendra à le réhabiliter que vingt ans plus tard…
En attendant, notre brave Réveilhac continue d’exercer son commandement avec tout le savoir-faire qu’on lui connaît. Tout va très bien pour lui jusqu’au mois de février 1916 où l’état major, qui se pose enfin quelques questions au sujet de ce grand stratège, le relève de ses fonctions. Une lettre confidentielle du général Joffre est assez explicite là-dessus : « cet officier général […] paraît être arrivé à la limite de ses capacités physiques et intellectuelles ». On ne saurait mieux dire.
Cependant, Réveilhac n’est nullement destitué. « Contraint » à un congé de trois mois, il reçoit à son retour le commandement d’une section de réserve où il termine tranquillement la guerre. Bien mieux, on juge nécessaire de le décorer pour ses hauts faits et le voilà grand officier de la Légion d’honneur ! Sa citation est quant à elle un modèle d’élégance : « officier général de haute valeur, possédant de brillants états de service ; a fait preuve depuis le début de la campagne, dans le commandement d’une division, des meilleures qualités militaires ».
La retraite paisible de cette ganache n’est troublée que par le scandale que provoque la révélation de l’affaire des caporaux de Souain, en 1921. Sa conduite ayant été dénoncée jusque dans la presse militaire, le général daigne prendre sa plume pour écrire une longue lettre de justification dans laquelle il nie les « ordres fantaisistes » qu’on lui prête, se retranche derrière ceux de l’état-major, tout en accablant avec beaucoup de classe les hommes du 336e régiment, dont le refus d’obéissance aurait selon lui entraîné la mort de leurs camarades du 201e régiment partis bravement à l’assaut : « Hélas ! On semble les avoir oubliés pour réserver à d’autres toute la pitié, peut-être au détriment de la justice ! » écrit-il dans sa pathétique conclusion (notez le « peut-être » qui laisse entendre que le conseil de guerre a pu se tromper…). Cette missive est censurée par le ministre de la guerre, Louis Barthou, qui s’en explique sans ambages dans une lettre de refus : « il ne me paraît pas opportun de publier cette réponse qui alimenterait fâcheusement la notoriété déjà trop grande donnée à cette affaire ». L’armée tente comme elle peut d’étouffer le scandale.
Pendant que la veuve du caporal Maupas lutte pour la réhabilitation de son mari et des trois autres caporaux fusillés, le général Réveilhac n’est évidemment pas poursuivi en dépit de toutes les révélations évoquées. À Nantes, il achève ses jours en toute quiétude et, conformément au code des ganaches, c’est dans son lit qu’il meurt le 26 février 1937. À 86 ans.

KLÉBER

Source : dossier militaire du général Réveilhac (SHAT, Vincennes).
Images : général Réveilhac, on distingue son extraordinaire moustache (source ici), articles de L’Humanité des 20 et 22 mai 1921 (source Gallica).
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samedi 28 novembre 2009

Mort d'un putschiste : José Aboulker

On a appris cette semaine la mort de José Aboulker, âgé de 89 ans. Contrairement à ce que ce grand âge pourrait laisser penser, ce n’est pas une ganache qui s’est éteinte. Loin s’en faut ! Il fut un grand résistant, le « cerveau » du putsch qui paralysa Alger lors de l’opération Torch, le 8 novembre 1942.
Né en 1920 dans une vieille famille juive d’Alger, José Aboulker commence à peine ses études de médecine lorsque la guerre éclate. Après l’armistice de 1940, toute l’Afrique du Nord française passe sous le contrôle de Vichy et les lois raciales suivent aussitôt. C’est au début de l’année 1942 que José Aboulker fait la connaissance d’Henri d’Astier de la Vigerie. Cette rencontre entre un juif républicain et un catholique monarchiste (ancien cagoulard de surcroît) permet paradoxalement la réunion des divers groupements de résistance qui ont essaimé à Alger depuis l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain.
Dès le mois de février 1942, avec l’aide du consul américain Robert Murphy et de quelques notables et militaires, ces résistants décident de préparer le débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord. C’est José Aboulker, âgé seulement de 22 ans, qui organise méticuleusement les opérations pour Alger. Pendant plusieurs mois, il reconnaît les lieux, note les bâtiments à prendre en priorité, repère les postes de garde, en même temps qu’il chiffre les opposants à arrêter et sonde les partisans prêts à diriger les opérations. Grâce au colonel Jousse, commandant de la Place d’Alger acquis à la cause résistante, les putschistes peuvent obtenir des armes ainsi que des brassards destinés aux membres du S.O.L. (future Milice) qu’ils décident d’utiliser pour prendre par ruse les postes de garde.
Avertis du moment du débarquement, les chefs rebelles se réunissent le 7 novembre au soir pour la distribution des armes et, malgré les risques, commencent à rallier leurs groupes. Les prévisions des effectifs étaient de 800 volontaires mais le manque d’armes provoque la défection d’environ la moitié d’entre eux, ce qui ramène à 400 le nombre des partisans décidés au putsch, pour la plupart des étudiants, lycéens ou jeunes officiers de réserve. Entre 22h et 1h, les groupes partent remplir leurs missions : sans coup férir ils s’emparent des centres de commandement ou les neutralisent en les encerclant. Les centraux téléphoniques sont occupés tandis que les généraux commandant l’armée d’Afrique sont arrêtés chez eux ainsi que les personnalités de la collaboration. Le général Juin, futur maréchal de France, vichyste à cette époque, enfile à la hâte un burnous et passe sa garde à vue dans cette tenue historique. L’ordre est de ne tirer sous aucun prétexte. Il évolue au cours de la nuit lorsque commence la contre-attaque vichyste : « ne pas tirer les premiers ».
En effet, quelques éléments de l’armée parviennent vers 4h du matin à délivrer le général Juin et l’amiral Darlan et ces derniers tentent aussitôt d’organiser la reprise de la ville. Malgré le déclenchement du bombar-dement du port par la marine américaine, les conjurés sont sans nouvelles du débarquement. Ils ne peuvent tenir indéfiniment leurs places, étant trop peu nombreux et ne désirant pas livrer combat. Mais les spectaculaires arrestations dont ont été victimes les chefs de l’armée vichyste ont eu pour effet de les persuader qu’une rébellion puissante s’est emparée d’Alger. C’est donc avec une grande prudence et en envoyant leurs meilleures troupes qu’ils concentrent leur attention sur les maigres groupes éparpillés dans la ville. Aboulker qui dirige les opérations depuis le Commissariat central dont il a pris le contrôle à la tête d’une vingtaine d’hommes ordonne aux groupes menacés de se disperser après avoir négocié pour gagner le plus de temps possible. Il organise peu après des raids de quatre à cinq véhicules remplis de partisans armés afin d’impressionner les troupes qui cherchent à reprendre les bâtiments officiels. Cette initiative réussit parfaitement et conforte les militaires vichystes dans leur surestimation des effectifs putschistes. Pendant ce temps, le débarquement américain peut enfin se faire, sans la moindre opposition sérieuse. 
 Le 8 novembre à 17h30, les généraux de l’armée d’Afrique et l’amiral Darlan sont mis devant le fait accompli : le débarquement allié a réussi et Alger est encerclé. Il ne leur reste plus qu’à signer le cessez-le-feu. Deux jours plus tard, ils sont contraints d’étendre cet ordre à l’ensemble de l’Afrique du Nord où, contrairement à Alger, les débarquements se sont heurtés à une vive résistance. Malgré plusieurs morts et des imprévus qui auraient pu être fatals, le putsch d’Aboulker a donc permis la réussite de l’opération Torch, tournant de la Seconde guerre mondiale ; le 11 novembre, l’armée allemande envahit la zone libre et Pétain, en choisissant de rester au pouvoir, signe sa trahison.

Reconnu comme l’un des artisans majeurs de la prise d’Alger, Aboulker connaît une belle notoriété pendant les semaines qui suivent. Mais le 24 décembre 1942, Fernand Bonnier de la Chapelle assassine l’amiral Darlan. Ce proche d’Henri d’Astier de la Vigerie compromet par son acte l’ensemble des partisans du 8 novembre. C’est ainsi qu’en rentrant un soir à son domicile, José Aboulker est arrêté et aussitôt déporté dans le Sahara avec quelques compagnons. Il n’est libéré qu’au lendemain de la conférence de Casablanca où a lieu la fameuse poignée de mains entre les généraux de Gaulle et Giraud, en janvier 1943. Après avoir rejoint les Forces françaises libres à Londres, Aboulker effectue plusieurs missions clandestines en France jusqu’à la Libération. Délégué à l’Assemblée consultative provisoire en 1944, il reprend ses études de médecine après la guerre et devient finalement professeur de neurochirurgie.
D’une très grande modestie, il n’a jamais cherché à refaire parler de lui. Là où certains auraient publié quantité de livres, il s’est contenté d’un article dans les années 1950 afin de rectifier les mémoires oublieux du maréchal Juin. Plus récemment, parce qu’il voyait sa fin approcher, il écrivit un plus long article dans la revue Espoir en collaboration avec l’historienne Christine Levisse-Touzé. Lorsque j’eus la chance de le rencontrer, au mois de juin 2008, il me confia qu’il écrivait un livre sur la guerre en Afrique du Nord : pas des mémoires mais un livre d’histoire ! C’est que José Aboulker a toujours considéré n’avoir fait que son devoir, habituelle façon de parler qui chez lui n’est que trop sincère.

KLÉBER

Images : José Aboulker pendant la guerre (source Ordre de la Libération), débarquement allié près d’Alger (source ici), affiche en arabe appelant à soutenir le général Giraud (source ici).
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mardi 24 novembre 2009

Pin-up du mois : Agnès Sorel

Issue d'une obscure famille de la petite noblesse picarde, Agnès Sorel (1422-1450) reçut semble-t-il une éducation soignée en vue de la place qu'elle devait occuper à la cour du petit "Roi de Bourges", comme demoiselle d'honneur d'Isabelle de Lorraine, l'épouse du Bon Roi René.
Le futur Charles VII qui à défaut d'avoir un quelconque talent bénéficiait cependant d'un conseiller au goût assez sûr, Pierre de Brézé, remarqua la jeune femme grâce à ce dernier et en fit sa maîtresse. Il est vrai que la reine avait la réputation d'être passablement déformée par plusieurs grossesses difficiles (la belle excuse) alors que la jeune Sorel était l'incarnation parfaite de la beauté gothique : un visage gracile au front haut et lisse, dont les cheveux blonds tirés en arrière accentuaient l'ampleur, des sourcils arqués et fins surmontant des yeux fendus et engageants, une pâleur toute aristocratique rehaussée par des joues rosées et des lèvres sensuellement vermeilles et charnues qui s'affinaient aux commissures, des épaules qui ne pointaient pas et d'où descendaient des bras longs, ronds et minces enserrant une taille svelte d'où saillaient un ventre doucement bombé, et des seins hauts et fermes. Du reste, il suffit de regarder le portrait qu'en laissa Fouquet sous l'aspect un chouïa blasphématoire d'une  "Vierge à l'enfant" dans le dyptique de Melun.

En 1444, après avoir donnée naissance à une bâtarde royale (deux autres suivront, qui seront toutes légitimées) elle devint la première favorite officielle d'un roi de France. Une institution qui s'avérera pleine d'avenir et fructueuse pour nombre d'intrigant(e)s quoique au regard de l'histoire quelque peu ruineuse pour les caisses de l'État jusqu'à son abolition officielle en 1792.
Devenue le premier personnage féminin de la cour, la "Dame de Beauté", du nom du fief de la Beauté-sur-Marne qu'elle avait reçue, contribua grandement à l'adoption de toilettes foutrement audacieuses pour l'époque avec d'amples décolletés laissant les épaules nues et les fameuses coiffes pyramidales. Ces dispendieuses coquetteries (plus de 20600 écus de bijoux pour la seule année 1444)  la poussèrent à se lier à Jacques Cœur avec qui elle entretint une longue et fructueuse collaboration (voir d'avantage selon les mauvaises langues de la cour). Ses intrigues palatiales l'opposèrent au parti du Dauphin, le futur Louis XI - qui passait visiblement pour un fâcheux dès cette époque - dont la légende veut qu'il fut exilé en son fief après avoir poursuivi la belle l'épée à la main jusque dans la couche paternelle. Les psychanalystes apprécieront.
Vraisemblablement décédée des suites d'un empoisonnement au mercure, ingurgité pour se débarrasser des vers qui lui ravageaient les entrailles, son médecin qui était également l'un des heureux bénéficiaires de son testament fut fortement soupçonné d'avoir été par trop négligent dans ses dosages. Mais les autres commanditaires potentiels ne manquent pas : le Dauphin, Jaques Coeur, ou encore Antoinette de Maignelais, sa cousine qui la remplaça rapidement dans la faveur royale.
Sa fin fut édifiante - elle fit de larges donations à l'Église - et l'occasion de deux fort belles sculptures funéraires.

Bruno FORESTIER

Images : La Vierge (dyptique de Melun) représentée sous les traits d'Agnès Sorel par Jean Fouquet, vers 1452 (source ici) et Agnès Sorel par Jean Fouquet (source ici).
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samedi 21 novembre 2009

Œdipe au Texas

En 2006 sortait The King, de James Marsh, principalement connu comme réalisateur de documentaires. Malgré une sélection au festival de Cannes de 2005 et une critique globalement positive (quoique indigente dans l'ensemble) le film n'obtint qu'un succès relatif sur les écrans. Du moins, inférieur à ce qu'il méritait.
L'histoire est relativement simple à présenter : Elvis Valderez (Gael Garcia Bernal), jeune marin démobilisé, part à la recherche de son père qu'il n'a jamais connu: David Sandow (William Hurt). Celui-ci devenu pasteur d'une prospère église baptiste à Corpus Christi (Texas) et père d'une famille américaine idéale s'empresse de le renier dès leur première rencontre. Toute l'intrigue décrit la manière dont peu à peu Elvis s'infiltre dans la « Communauté » et y dépose les germes de la destruction.
Même si le film est plutôt enraciné dans une atmosphère « biblique », la plupart des thèmes qui ont assuré le succès du mythe œdipien sont présents, quoique agencés de manière différente : ainsi la violence familiale qui se répercute de génération en génération. Ici elle s'ouvre sur l'abandon et le reniement du premier fils au début du film, puis l'inceste et le fratricide, suivi de l'enquête aveugle qui conduira le pasteur à mettre au centre de son église l'impureté dévoilée et cachée de sa propre famille.
Dans ce rapport de l'homme au divin, le père, pasteur d'une église baptiste plus que florissante, est le « Grand-prêtre » d'une communauté, celui qui accorde le pardon au nom de Dieu et veille sans répit sur la pureté des siens (et de la « Communauté » en général) et se retrouve finalement responsable de l'introduction (involontaire certes) des pire tabous au coeur même de sa propre famille.

Plus cruellement, le film s'achève sans conclure sur le face à face du patriarche toujours aveuglé en prière et du meurtrier-incestueux réclamant (ironiquement ?) le pardon divin. Il est vrai que, contrairement au Œdipe grec, David a, lui, la possibilité au début du film de réparer sa faute en reconnaissant Elvis. Mais, en refusant de répondre à cette demande, il introduit « la peste à Thèbes », c'est-à-dire les germes de la dissolution et de l'impureté qui s'incarneront presque physiquement dans le futur enfant d'Elvis et Malerie.
Cette « peste » dans le mythe est provoquée par la colère d'Apollon qui par la voix de son oracle exige que justice soit rendue. Or c'est justement sous le patronage de « l'archer divin » que se place David, lorsqu'il initie ses fils l'un après l'autre à la chasse à l'arc (pratique éminemment baroque au pays de la NRA). Et c'est également la prière, individuelle et collective — forme moderne de l'oracle — qui guide le pasteur. Mais de même que les prophéties de l'oracle sont immanquablement ambiguës, les méditations de David le conduisent systématiquement à s'aveugler lui-même et à leurrer tous les siens en agissant à chaque fois à contre-temps.
Le mythe œdipien transmis par Sophocle s'achevait sur l'apaisement des passions et la transformation du roi déchu, aveugle et boiteux, en figure tutélaire et bienveillante de la jeune démocratie athénienne et servait selon l'opinion d’Aristote de catharsis à la communauté. Signe des temps, le film se déroule dans une démocratie vieillissante, engluée dans le confort matériel et une vie spirituelle médiocre, laissant peu de possibilités à la rédemption chrétienne de s'exprimer.

Bruno FORESTIER

Images : affiche du film et Gael Garcia Bernal (source allociné).
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mercredi 18 novembre 2009

Deux pièces

Dino Buzzati, célèbre auteur italien connu principalement pour Le Désert des Tartares, nous livre dans Le K, publié en 1966, une série de courtes nouvelles. Il y aborde, entre autres, les thèmes de la création littéraire, de la mort, du temps qui passe, évitant les poncifs, et ne se déparant jamais d’un humour discret, souvent proche de l’absurde. Sa mise en scène au théâtre du Petit Hébertot est habilement faite autour d’un K qui sert de décor, étant tour à tour, une table, un banc, un pont, un lit, un fauteuil...  Ces histoires sans prétention sont pleines de surprises, de retournements et de chutes inattendues, et ainsi ne cèdent jamais à la morale facile qu’on redoute tant dans les fables modernes. Grégori Baquet, seul en scène, livre une très bonne prestation, à la fois touchante et drôle ; son jeu, très juste, rend grâce à la finesse et à la fraîcheur de l’écriture de Buzzati, c’est à voir.

Après l’incendie, de Xavier Jaillard, nous transporte dans la Rome décadente de Néron, en 64. Saul, futur Saint Paul, est emprisonné, accusé d’avoir provoqué le désastre. Sénèque, précepteur de Néron et important conseiller, complote contre son ancien élève et va rencontrer Saul dans sa prison.
Sous ce prétexte historique, la pièce, au fil des rencontres, se veut le lieu d’un échange philosophique entre les deux grands penseurs. Ici commencent les difficultés, parce que de philosophie, on n’en trouve pas dans cette pièce ou alors de manière très scolaire. Ainsi, une obscure volonté didactique rend les échanges de deux protagonistes absolument indigestes. Le spectateur est accablé de définitions : catharsis, fatum... qui coupent l’élan d’un dialogue qui a déjà bien du mal à décoller. C’est une leçon de philosophie pour collégiens, saupoudrée d’intrigue historique. Les deux charismatiques acteurs Préjean et Jaillard, malgré quelques trébuchements, n'en restent pas moins remarquables. 
Une pièce un peu ennuyeuse donc, au texte souvent désarmant de banalité, et l’on regrette que l’auteur, Jaillard, ne soit pas resté uniquement l’immense comédien que l’on sait.

GV

Le K de Dino Buzzati avec Grégori Baquet dans une mise en scène de Xavier Jaillard et Après l’incendie de Xavier Jaillard avec Patrick Préjean et Xavier Jaillard dans une mise en scène de Xavier Lemaire, théâtre du Petit Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris.

Images : affiche du K (source ici) et de Après l'incendie (source ici).
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lundi 16 novembre 2009

Retour de Gide

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de saluer une bonne initiative des éditions Gallimard : celles-ci viennent de publier dans la collection « folio » le Retour de l’URSS suivi des Retouches à mon retour de l’URSS d’André Gide, ouvrages qui n’existaient plus en poche depuis leur édition à la fin des années 1970 dans la collection « Idées »… Nonobstant leur parution sous l’immonde nouvelle maquette de la collection « folio », la réédition de ces deux livres mérite d’être signalée. En effet, si l’œuvre romanesque d’André Gide semble peu à peu tomber dans l’oubli, son œuvre politique n’est hélas guère plus épargnée alors même qu’elle incarne avec éclat tous les combats auxquels se mêlèrent les intellectuels de l’époque : la question coloniale (Voyage au Congo et Retour du Tchad), la lutte contre le fascisme (participation à l’hebdomadaire Vendredi et soutien des Républicains espagnols) et enfin le communisme qui fit l’objet du livre qui nous intéresse. Cette nouvelle édition est à plus d’un titre louable car, au-delà de son caractère historique, le Retour de l’URSS d’André Gide est sans doute par sa lucidité et son retentissement le livre politique majeur de l’entre-deux-guerres.
Au début des années 1930, sans avoir pour autant adhéré au Parti communiste, André Gide proclame son admiration pour l’URSS en même temps que son communisme. Plongé dans Marx qu’il lit de fond en comble, il n’en estime pas moins que sa « conversion » est d’abord due à la lecture des Évangiles et rejette déjà l’idée d’un credo universel qui contraindrait l’homme à ne plus penser par lui-même : « que le texte invoqué soit de Marx ou Lénine, je ne m’y soumettrai que mon cœur et ma raison ne l’approuvent, et si je m’échappe de l’autorité d’Aristote ou de l’apôtre Paul, ce n’est point pour retomber sous la leur » (Journal, 29 août 1933).

En 1936, Gide est invité à Moscou par les autorités soviétiques et s’y rend en compagnie de quelques écrivains parmi lesquels Eugène Dabit (qui mourra de maladie pendant le voyage), Pierre Herbart et Louis Guilloux. Heureux d’entreprendre ce voyage qui lui tenait à cœur, il part plein d’optimisme. Là-bas, il prononce un discours sur la place Rouge à l’occasion des funérailles de Gorki et loue l’URSS aux côtés de Staline. Pourtant, lorsqu’il rentre en France après quelques semaines, la première phrase qu’il écrit dans son Journal (3 septembre 1936) résume toute sa désillusion : « … Un immense, un effroyable désarroi ». Le Retour de l’URSS sera la confession de ce désarroi. Ce que Gide y décrit, c’est le système totalitaire qui règne partout en Russie : les courbettes devant le « maître des peuples » Staline, le culte du chef, la pauvreté générale côtoyant la bourgeoisie nouvelle des dirigeants, la mort de la révolution, etc… Mais c’est surtout le conformisme culturel, la vassalisation des esprits, que Gide découvre avec effroi : « En URSS, pour belle que puisse être une œuvre, si elle n’est pas dans la ligne, elle est honnie. […] Ce que l’on demande à l’artiste, à l’écrivain, c’est d’être conforme ; et tout le reste lui sera donné par-dessus ».

Paru à la fin de l’année 1936, le livre fait l’effet d’une bombe. La volte-face de Gide prend de court le PCF et les intellectuels communistes qui, après avoir tenté d’étouffer l’affaire, contre-attaquent avec une violence inouïe : Gide est immédiatement traité de fasciste, de contre-révolutionnaire trotskyste, de réactionnaire et autres insultes de circonstance… Certains écrivains se déshonorent en participant à ce lynchage, parmi lesquels Romain Rolland, auteur de l’admirable Au-dessus de la mêlée en 1914, et qui, brusquement, agonit d’injures celui qui a osé dénoncer le totalitarisme communiste. Mais contrairement à ce qu’espéraient les intellectuels du PCF, Gide ne cède en rien et, bien mieux, publie en juin 1937 ses Retouches à mon retour de l’URSS. Ce second ouvrage, bien plus virulent encore que le Retour de l’URSS (qui, somme toute, restait plutôt modéré), prend un tour résolument politique : Gide y décrit les réactions de haine qu’a suscitées son premier livre parmi la plupart des intellectuels de gauche, puis revient point par point sur les critiques qui lui ont été adressées, corroborant ses dires par de nouveaux témoignages. Au moment où les grands procès de Moscou commencent, l’écrivain voit sa désillusion confirmée et se permet d’ironiser : « Tout de même, camarades, vous commencez d’être inquiets, avouez-le ; et vous vous demandez avec une angoisse grandissante : jusqu’où nous faudra-t-il approuver ? ».
Avec la publication de ces deux livres qui se complètent, André Gide ne s’est donc pas contenté d’être honnête (quand des écrivains comme Nizan ou Aragon, qui eux aussi virent la Russie à cette époque, se gardèrent bien d’exprimer la moindre critique), il a fait montre d’un indéniable courage et, au nom de la vérité, a dénoncé parmi les premiers l’imposture du système stalinien :


« Il importe de voir les choses telles qu’elles sont et non telles que l’on eût souhaité qu’elles fussent :
L’URSS n’est pas ce que nous espérions qu’elle serait, ce qu’elle avait promis d’être, ce qu’elle s’efforce encore de paraître ; elle a trahi tous nos espoirs. Si nous n’acceptons pas que ceux-ci retombent, il faut les reporter ailleurs.
Mais nous ne détournerons pas de toi nos regards, glorieuse et douloureuse Russie. Si d’abord tu nous servais d’exemple, à présent hélas ! tu nous montres dans quels sables une révolution peut s’enliser. »

Lucien JUDE

Images : couverture de l’édition folio de novembre 2009 (source ici), écho triomphateur du Figaro du 28 novembre 1936, article du Figaro du 14 août 1937 (sources Gallica).
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vendredi 13 novembre 2009

Un tournage en enfer

L'Enfer, un film inachevé qui porte bien son nom. Le documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea rend compte du tournage désastreux de ce film d’Henri-Georges Clouzot jamais sorti en salle ; il s’y emploie de manière chronologique, en mélangeant les scènes tournées par Clouzot avec des images d’archives et les commentaires actuels des intervenants. Le hasard est à l’origine de ce projet, né de la rencontre de la veuve Clouzot et de Bromberg dans un ascenseur en panne.
En 1964, Henri-Georges Clouzot, déjà connu, entre autres, pour Quai des Orfèvres ou Le salaire de la peur, décide de tourner un film révolutionnaire mettant en scène une jeune femme (Romy Schneider) et son mari jaloux (Serge Reggiani) en proie aux fantasmes les plus obscurs. Seulement, comme l’explique Clouzot lors d’une interview : comment faire passer au public, en un peu plus d’une heure, ce qu’un homme a mis dix ans à construire ?
Le défi est à la hauteur du réalisateur et la Columbia lui accorde un budget illimité.
Clouzot se lance alors dans une recherche cinématographique inédite, explorant visuellement du côté de l’art cinétique et musicalement du côté de l’électro-acoustique.
Les réalisateurs de L'enfer d'Henri George Clouzot ont fait intervenir les petites mains de l’époque : script, cadreurs, assistants, qui décrivent le film et l’ambiance plus que mauvaise du tournage. On regrette le caractère psychologisant de certains commentateurs. Si l’on devait diagnostiquer ce pauvre mari jaloux, à l’aune de la mise en scène, ce serait plutôt du côté de la folie et de la psychose. On aurait par ailleurs aimé avoir le point de vue des acteurs du tournage, même de manière indirecte.
 
Le documentaire puise dans les 13 heures de rush subsistantes, mais les scènes reprises n’étant pas accompagnées de la bande sonore, deux acteurs (Bérénice Béjo et Jacques Gamblin) reprennent scénario en main, quelques répliques marquantes, dans un décor noir qui, malgré sa sobriété, jure avec les plans magnifiques de Clouzot. 
Ainsi, le film devait être divisé en deux parties : les images en noir et blanc pour la vie quotidienne, celles en couleur pour les fantasmes du mari jaloux. Même si l’on n’en voit pas assez à notre goût, les quelques scènes tournées sont impressionnantes. Celles, expérimentales, sublimant Romy Schneider et la belle Dany Carrel, tout en couleur et en paillettes, sont, pour l’époque, d’une inventivité esthétique osée (dont on retrouvera quelques traces chez Godard notamment dans Pierrot le fou). Les autres de facture classique au « millimètre-cadre » en nature, au bord d’un lac, très léchées, nous laissent entrevoir la grande liberté de ton pour l’époque pré-68, notamment une scène d’amour entre les deux héroïnes. C’est précisément pendant cette scène que Clouzot aurait eu son attaque cardiaque l’obligeant à mettre fin au tournage…

Romy Schneider et toute l’équipe furent soulagées, car la production, très en retard, avait déjà dû faire face au départ de Reggiani pour cause de fièvre de Malte (presque remplacé par Jean-Louis Trintignant), mais surtout à une mésentente générale avec Clouzot.
Ce qui ressort principalement du documentaire : dans sa forme, le découpage chronologique nous laisse un peu sur notre faim, les rushs sont assez minces, les mêmes images reviennent souvent, la musique est plutôt bien ajustée, mais la vraie bande sonore nous manque beaucoup, faiblement suppléée par les comédiens. Sur le fond, les commentaires des personnes présentent sur le tournage sont assez durs pour Clouzot, la voix off est plus pertinente quant aux explications sur la recherche cinématographique de ce dernier. Évidemment, les effets visuels, révolutionnaires pour l’époque, nous apparaissent désuets, mais bien replacés dans leur contexte par le documentaire, ils prennent toute leur valeur et les techniciens en témoignent bien.
C’est au final un bon rendu de l’impossibilité pour Clouzot de faire une œuvre qui lui tenait trop à coeur et qui était trop ambitieuse. Ayant fait des dizaines d’heures d’essai visuel en studio et refaisant sans cesse ses prises en extérieur, son perfectionnisme ne lui permit pas de mener son film à bien. Au vu d’un tel projet, on le regrette infiniment.

GV

Images et vidéo : Romy Schneider et Dany Carrel, scène au cours de laquelle Clouzot eut son infarctus (source ici), bande-annonce du documentaire « L’enfer de George-Henri Clouzot », H-G Clouzot sur le tournage de L'enfer (source ici).
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mercredi 11 novembre 2009

Méditation


Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule
Parfois une fusée illumine la nuit
C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le flot chantant dans mon abri de craie

Guillaume ApollinaireLe guerrier mélancolique

Image : "Assaut sous les gaz" de Otto Dix, détail (1924)
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lundi 9 novembre 2009

Impressions sur Renoir

« Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n'est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » 
Victor Hugo.

Dimanche soir, nous sommes passés, L. Jude et moi, voir Renoir au Grand Palais. Une nocturne sans grand monde, très agréable, ça changeait des foules pour Courbet ou Picasso.
« Exposition Renoir au XXème siècle » car, principalement, ce sont les oeuvres de la dernière partie de sa vie qui y sont présentées. Une quinzaine de salles, avec des tableaux sans sujet et non-littéraires, au contraste appuyé, donnant une forte impression de relief. Des scènes du quotidien dans les premières salles, notamment de très belles jeunes filles au piano dans un intérieur bourgeois, par ailleurs un peu étouffant.
Heureusement arrivent les décors champêtres, paysages du sud de la France (Cagnes), et le coeur de l’exposition : les nus. Renoir peint des femmes replètes, dans des décors champêtres pastels, le plus souvent pourvues de visages poupons très roses, presque rouges, et d’une serviette qui ne voile rien (et qui justifie souvent ce titre ô combien poétique : « femme s’essuyant »). Cette carnation du visage, cette rougeur des joues (qui ne ressemble pas à de la timidité) ne sont pas sans rappeler les nourrissons repus après l’allaitement (il y a une belle peinture de Renoir sur ce thème : joues roses et lèvres gonflées), après ce que Freud qualifierait de jouissance orale. L’air béat des jeunes femmes aux faces callipyges, nous donnent l’impression, elles aussi, d’une jouissance. 

Mais la féminité s'efface salle après salle, les nus gagnent en proportion, deviennent imposants, il ne reste bientôt plus que des formes rondes confondues avec la nature qui les entoure et qui nous font penser à des Vénus de Willendorf. Quelques artistes sont d’ailleurs présents pour faire le pendant (le « contrepoint » comme on dit) et rappeler l’influence considérable de Renoir sur leurs œuvres : Picasso, MatisseBonnard... Renoir voulait embellir les femmes qu'il peignait, c'est réussi ; la boutique est d’ailleurs là pour nous le rappeler, le catalogue est à 49 euros…

GV

« Renoir au XXe siècle », jusqu’au 4 janvier 2010 au Grand Palais.

Images : autoportrait de Renoir (source ici) et une Baigneuse (source ici).
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jeudi 5 novembre 2009

Mort d’Henri Brulard

En mourant le 23 mars 1842, Stendhal n’a pas fait beaucoup de malheureux. Inconnu du public ou presque, il avait prédit qu’il connaîtrait une célébrité posthume à partir des années 1880, ce qui fut effectivement le cas. Sur un plan plus pratique, Henri Beyle est mort en laissant un choix très peu cornélien à son exécuteur testamentaire : être enterré au cimetière d’Andilly comme il le souhaitait et l’avait notamment écrit dans plusieurs lettres, ou, par souci économique et dit-on religieux, être enterré au cimetière de Montmartre. C’est bien entendu la seconde solution qui a été choisie et mise en œuvre par son cousin Romain Colomb à qui on ne jettera toutefois pas la pierre puisqu’il a somme toute respecté la volonté par défaut de l’écrivain. Ils furent trois à cet enterrement, dont l'un des meilleurs amis de Stendhal, Prosper Mérimée, qui raconta la triste scène dans une courte brochure, H.B., publiée à quelques exemplaires en 1850. On le voit, la mort d'Henri Beyle ne fut guère brillante…
Cependant, comme notre époque raffole des transferts de cendres en tout genre (voyez Dumas au Panthéon pour le plus récent exemple), quelques Beylistes fanatiques ont désormais l’ambition de satisfaire enfin la véritable volonté de l’auteur du Rouge et le Noir et réclament son inhumation au cimetière d’Andilly. Si ce projet reste bien modeste, pour ne pas dire chimérique, voyons en quoi il nous paraît inopportun.
Nous objecterons d’abord que les temps ont changé. Si Stendhal contemplait le paysage d’Andilly tel qu’il se présente aujourd’hui, il réclamerait certainement qu’on oublie ses dernières volontés ! Bien que le cimetière conserve quelques charmes, il ne reste plus grand chose des « bois charmants qui couronnent les hauteurs d'Andilly » ainsi qu’ils étaient décrits dans Armance. Mais jugez plutôt de la vue qui s’offre aux yeux du promeneur…

À cette raison toute esthétique, une autre peut être ajoutée qui certainement vaut que l’on s’y arrête : c’est que la tombe de Stendhal a déjà voyagé ! En effet, à la suite de la construction du pont Caulaincourt en 1888, une partie du cimetière de Montmartre s’est trouvée soudainement recouverte. Parmi les tombes plongées dans la pénombre figurait celle de Stendhal ce qui ne manqua pas d’attrister ses nombreux admirateurs. C’est à Victor Del Litto, le plus éminent spécialiste de l’œuvre d’Henri Beyle, que l’on doit le déplacement de la tombe vers le centre du cimetière, en pleine lumière cette fois-ci. Voici comment il évoqua ce transfert en catimini dans une interview au magazine Lire (1996) :
« A 7 heures du matin, le 23 mars 1962, jour anniversaire de la naissance de Beyle*, nous étions quatre, le conservateur du cimetière, le commissaire de police du XVIIIe arrondissement, ma femme et moi. Ce qui restait de Stendhal, le bas de la mâchoire et un tibia, le tout recouvert d'une poussière grisâtre, a été placé dans une petite boîte et transporté dans le nouvel emplacement. »
Dès lors se pose très simplement une question : ce nouveau voyage des malheureux restes de Stendhal vers un lieu méconnaissable est-il bien nécessaire ? On aura compris que tel n'est pas notre avis, mais nous laissons chacun juge de cette "Requête pour le transport de la tombe de Stendhal au cimetière d'Andilly".

Lucien JUDE

* Stendhal est né le 23 janvier 1783 et mort le 23 mars 1842, c’est donc le jour anniversaire de sa mort qu’il fut déplacé. On pense bien que l’erreur n’est pas de Del Litto !

Images : Stendhal par Félix Vallotton (source ici), vue du cimetière d’Andilly (source ici), tombe de Stendhal au cimetière de Montmartre (photo LJ).
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